Penser l’actualité des luttes anticoloniales à partir de Fanon
BOUKAN NEWS, 01/09/2026 – Les damnés de la terre demeure un livre d’une actualité brûlante. Son analyse critique de la lutte anticoloniale continue d’offrir des armes pour penser l’émancipation. Paradoxalement, elle constitue également un marqueur des défaillances et mystifications de certaines théories contemporaines décoloniales et anti-impérialistes.

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Les damnés de la terre, l’œuvre de Frantz Fanon (1925-1961), est devenue une référence centrale des pensées antiracistes, décoloniales et anticoloniales contemporaines. Elle constitue plus généralement une arme pour penser l’émancipation Il semble cependant qu’on s’en tienne trop souvent à quelques citations, à un symbole, sinon à des clichés, en éludant l’analyse, la discussion et la critique de ce livre. La radicalité, la complexité et les ambivalences du combattant pour la libération nationale de l’Algérie, en prise avec la matérialité des rapports sociaux conflictuels du tournant des années 1960 et les débats intellectuels de l’époque, tendent ainsi à disparaître au profit d’une lecture schématique développée par certains courants décoloniaux et anti-impérialistes.
À l’encontre de ce type d’interprétations, nous voudrions revenir sur Les damnés de la terre et plus particulièrement sur le chapitre « Mésaventures de la conscience nationale », en mettant en avant une double thèse : ces pages constituent tout à la fois un marqueur de l’actualité des luttes dans le Sud et du néocolonialisme ainsi que, en contrepoint, du caractère confus, défaillant et mystificateur d’une partie des analyses de ces luttes.
Une pensée de la complexité
L’une des forces des Damnés de la terre est de reprendre dans l’écriture elle-même la dialectique de la lutte anticoloniale en Algérie. Il s’agit du dernier ouvrage, écrit à la hâte alors qu’il est malade, de Fanon qui meurt à trente-six ans, le 6 décembre 1961, quelques jours seulement avant la publication du livre et sept mois avant l’indépendance algérienne. Dans ces pages passionnées, se donnent ainsi à voir les chemins accidentés de la conscientisation des colonisé·es.
Au début, tout est simple : il y a le colonisé face au colon ; les masses, le peuple, d’un côté, la bourgeoisie colonialiste, de l’autre. Mais si la lutte polarise et simplifie la société coloniale en mettant au jour le tranchant d’un antagonisme qui ne pourra être renversé que par l’action révolutionnaire, la réalité se complique au fur et à mesure que la lutte se radicalise. Et Fanon de narrer le passage de « la clarté idyllique et irréelle du début » à l’émergence difficile et pénible « des vérités partielles, limitées, instables » [1].
La radicalisation s’opère par l’action et s’accompagne d’une complexification de la pensée qui arrache celle-ci au « manichéisme primitif » initial : les Blancs et les Noirs, les mauvais et les bons. Fanon écrit ce cheminement laborieux et scandaleux, impatient et violent, empreint de morcellement et d’éclatement. Ses mots participent de cette lutte. L’ancienne réalité coloniale, avec les colons et les colonisé·es, comme deux blocs homogènes et imperméables, se disloque. Il apparaît ainsi que « certaines fractions de la population possèdent des intérêts particuliers qui ne recouvrent pas toujours l’intérêt national ». L’écriture doit prendre acte de cette déflagration et la prolonger en opérant une reclassification des discours et du sens, des rôles et des places [2], dégageant de la sorte « des facettes inconnues », « des significations nouvelles » de la conscience et de la société.
Le peuple, en réalité, se décline en divers groupes et classes : masses rurales, prolétariat urbain et lumpenprolétariat (« peuple des bidonvilles »). Autant de fractions sociales qui vivent à côté et le plus souvent sous la coupe de la bourgeoisie nationale. Or, ces différenciations sociologiques se compliquent davantage en ce que ces acteurs ne pèsent pas du même poids dans la société et, surtout, se positionnent diversement sur l’échiquier politique. En effet, pour Fanon, « seule la paysannerie est révolutionnaire », tandis que le prolétariat a tendance à calquer son attitude sur celle de la bourgeoisie et le positionnement du lumpenprolétariat est versatile ; il peut, en fonction de l’attention qui lui est portée, rejoindre aussi bien le camp des opprimés que celui des oppresseurs. Quant à la bourgeoisie nationale, Fanon n’a de cesse de critiquer son « incapacité », ses louvoiements et finalement sa « trahison ».
Enfin, sous l’intensification du combat anticolonial, cette classification « statique » des agents sociaux se met en mouvement. En ce sens, la lutte opère contradictoirement. D’un côté, elle met à nu le socle sur lequel repose le monde colonial, réduisant ses nuances et contradictions à leurs plus petits dénominateurs communs : l’exploitation, l’aliénation, le racisme et la violence brute. De l’autre, elle ouvre la voie à une dynamique de « complications », en dépassant « le niveau racial et raciste » et en faisant voler en éclats les blocs monolithiques qui auparavant s’affrontaient. Ainsi, alors que « l’exploitation peut présenter une apparence noire ou arabe », des soldats français désertent, des voix au sein de la métropole s’élèvent pour condamner la guerre de leur gouvernement alors même que certains colons « se différencient de l’espèce », « passent de l’autre côté, se font nègres ou arabes ».
Comment s’orienter dans ce fouillis de positions, de masques et de retournements ? La réponse de Fanon est politique. D’une part, en appréhendant la complication des rapports sociaux sans jamais se départir de la focale mise sur le noyau initial de l’insurrection. C’est le caractère « opératoire » de leur jonction, sous la forme de positions globales, qui doit nous guider. Ainsi, l’« aspect buté, apparemment limité, rétréci, du peuple », « braqué » sur sa révolte, revendiquant la terre, le pain et la dignité, se révèle en fait « le modèle opératoire le plus enrichissant et le plus efficace ». D’autre part, en reconnaissant que seule la praxis, en liant l’action et l’analyse, est à même de se libérer du colonialisme et d’aller au-delà du simplisme, des « contradictions camouflées » et de l’instabilité des interactions sociales. Enfin, en généralisant la pratique de la guérilla et en en tirant les conclusions qui s’imposent. « Dans la guérilla en effet, écrit Fanon, la lutte n’est plus où l’on est mais où l’on va ». Il en va de même pour l’identité. L’identification prime sur l’identité, la confirme, la corrige ou la fait sortir de ses gonds en quelque sorte. Et c’est la politisation de la lutte qui éclaire et entraîne ce devenir « nègres ou arabes ».
Bourgeoisie nationale et néocolonialisme
À partir de la fin des années 1950, Fanon représenta le Front de libération nationale (FLN) qui menait la guerre pour l’indépendance de l’Algérie, au cours de conférences et de missions à l’étranger (notamment au Congrès panafricain d’Accra, au Ghana, en 1959). Il fut par ailleurs nommé ambassadeur itinérant en Afrique. À ce titre, il se rendit entre autres au Maroc, en Tunisie, au Sénégal, en Guinée, en République démocratique du Congo et au Mali. Il se montra très critique envers divers gouvernements issus de la décolonisation. Les « Mésaventures de la conscience nationale » en garde l’empreinte indélébile, sous les traits d’une analyse radicale du néocolonialisme. Ces pages demeurent méconnues ou invisibilisées ; à la mesure de leur pertinence actuelle.
Dans une veine marxisante, Fanon attribue à la bourgeoisie le rôle traditionnel de construction de l’unité nationale [3]. Mais, en raison de l’exiguïté de sa base sociale, de son orientation économique – elle est tournée vers les affaires, l’import-export, plutôt que vers la production et l’innovation –, de son étroitesse idéologique et des conditions dans lesquelles elle opère, « la bourgeoisie nationale qui prend le pouvoir à la fin du régime colonial » s’avère incapable de se constituer en classe et de consolider l’espace national. Elle représente moins la réplique, même diminuée, de la bourgeoisie occidentale que sa caricature ; une « sorte de petite caste aux dents longues, avide et vorace, dominée par l’esprit gagne-petit ».
L’enfermement des pays nouvellement indépendants dans les circuits économiques issus de la colonisation, la division internationale du travail, la dépendance envers l’ancienne métropole et la politique impériale confortent le positionnement de cette bourgeoisie qui se cantonne au rôle « d’intermédiaire », « d’agent d’affaires », de « courroie de transmission » des entreprises occidentales sur place. Et ce d’autant plus qu’elle est coupée du peuple et « branchée sur l’Europe ». En fin de compte, cette caste ne fait que « prendre sans changement l’héritage de l’économie, de la pensée et des institutions coloniales ».
En conséquence, les lendemains de la décolonisation sont désenchantés. L’appel à l’unité africaine s’émiette en régionalismes à l’intérieur de chaque pays et le nationalisme se mue en « chauvinisme le plus odieux, le plus hargneux ». Le pouvoir se fait ethnique, voire tribal et même familial, tandis que s’impose la dictature du parti unique, quand ce n’est pas celle du leader charismatique. Quant à la prétendue nationalisation de l’économie, elle couvre en réalité un accaparement des postes et des ressources qui revête « des compétitions religieuses » et « le visage du racisme le plus vulgaire ». La caste indigente et prédatrice à la tête de ces États révolte d’autant plus que « les neuf dixièmes de la population continuent à mourir de faim » et qu’elle vend l’Afrique « au plus terrible de ses ennemis : la bêtise ». Une situation qui annonce, pour Fanon, la promesse de « lendemains violents ».
Carnaval et flonflons
La bourgeoisie avance masquée. Côté occidental, en temps normal, c’est-à-dire au sommet de sa puissance, elle dissimule son racisme et son colonialisme sous sa « proclamation d’une égalité d’essence entre les hommes ». Mais, acculée par les luttes anticoloniales, elle montre dans un premier temps la violence inhérente à son idéologie avant de se parer « du masque néocolonial ». Côté Sud, la caste bourgeoise, faible et de formation récente, a le « souci de cacher ses convictions profondes, de donner le change, bref de se montrer populaire ». Cela prenait à l’époque la forme d’un dévoiement des appels à la nationalisation et à l’africanisation. Cela prend, aujourd’hui, la forme de discours et de postures (prétendument) nationalistes et anti-impérialistes qui dissimulent (mal) l’opportunisme et l’instrumentalisation et, plus largement, sur fond de crise du néolibéralisme et de montée de populismes autoritaires et réactionnaires, au Nord comme au Sud, une convergence de certains courants anticolonialistes et d’extrême droite [4].
Fanon n’a eu de cesse d’opposer le peuple à cette caste bourgeoise, en dénonçant la duplicité de cette dernière. Mais il misait sur le « peuple qui lutte » et qui, « grâce à cette lutte », serait « prévenu par avance contre toutes les tentatives de mystification, contre tous les hymnes à la nation ». Sept décennies plus tard, faut-il conclure que la confiance de Fanon était démesurée ? Ou que la lutte a perdu en intensité ? Force est, en tous les cas, de reconnaître que les hymnes à la nation et les mystifications continuent d’opérer à grande échelle.
Il faut revenir aux conditions de lutte et d’analyse telles qu’elles sont mises en avant dans Les damnés de la terre, pour en mesurer le caractère opératoire, ainsi que la distance par rapport à certains courants intellectuels contemporains. Seule la praxis – la transformation doublée de l’interprétation – avait, pour Fanon, un pouvoir de démystification. « Sans cette lutte, sans cette connaissance dans la praxis, il n’y a plus que carnaval et flonflons. Un minimum de réadaptation, quelques réformes au sommet, un drapeau et, tout en bas, la masse indivise, toujours ‘moyenâgeuse’, qui continue son mouvement perpétuel ». N’est-ce pas justement, à l’heure actuelle, cette praxis qui fait défaut à nombre d’analyses, au Nord comme au Sud ?
Biais de lecture
Une série de glissements et de reconfigurations semblent en effet s’être opérés autour d’un triple axe où se croisent les conceptions des acteurs sociaux, de l’État et du projet révolutionnaire. L’analyse des divisions et conflits entre fractions et classes sociales, de même que l’antagonisme entre gouvernés et gouvernants, au cœur pourtant de la pensée de Fanon, ont largement disparu. Il n’y a plus ni paysannerie ni prolétariat ni lumpenprolétariat. Encore moins de bourgeoisie à laquelle l’auteur des Damnés de la terre entendait barrer la route. Fanon analysait la conflictualité sociale au sein de l’espace national, lardé par la prégnance de la politique impériale, en se centrant sur l’opposition entre le peuple et la caste bourgeoise, alliée à l’ancienne métropole. Ce champ analytique a largement été abandonné sous la pression d’un double transfert : en amont, une romantisation, voire une essentialisation, des sociétés anciennement colonisées qui apparaissent d’un bloc et sans clivage ; en aval, par la primauté accordée à une géopolitique passe-partout, clivée et figée sur l’échiquier international.
Ce biais de lecture trouve son origine dans une vision idéologique qu’il renforce en retour : le fétichisme étatique. La défiance théorisée par Fanon envers la caste au pouvoir – y compris et surtout envers sa reprise de la rhétorique anticoloniale et sa politique spectacle pour « donner le change » – a fait place à une confiance a priori. L’homogénéisation de la société, débarrassée de ses divisions et de ses conflits, l’idéalisation des peuples du Sud vont de pair avec une harmonisation pacifiée de l’État. Entité transparente, désenclavée des classes sociales et imperméable aux rapports marchands et néocoloniaux, pourvu qu’il s’affiche anti-impérialiste, celui-ci apparaît comme le principal instrument (sinon le seul) de toute libération nationale. L’État semble de la sorte avoir d’emblée et définitivement reçu un brevet d’authenticité développementaliste et émancipatrice [5]. Se dessine alors une ligne de fracture au sein des théories de l’émancipation, en fonction de leur caractère stato-centré ou non [6].
Lorsqu’ils ne sont pas purement et simplement niés, la dimension autoritaire de l’État, son possible accaparement par certains acteurs et l’oppression qu’il tend à exercer sur la population apparaissent comme une anomalie passagère ou un mal nécessaire. Et les peuples n’ont plus qu’à s’aligner sur les pouvoirs étatiques ; on jugera de leur émancipation, aliénation ou manipulation, non pas en fonction des rapports sociaux, de leurs revendications et de leurs révoltes, mais de la rhétorique creuse de leurs gouvernements sur la scène internationale et de leur opposition ou non à Washington (et à « l’Occident »). À cette aune, les Iraniens et Iraniennes sont toujours perdants [7]. Et triomphe « l’anti-impérialisme des imbéciles », dénoncé en son temps par Leila Al-Shami [8].
Au cours de ces quinze dernières années cependant, les soulèvements populaires, depuis les révolutions arabes jusqu’à la vague insurrectionnelle de la Gen Z, en passant par les mobilisations de l’hiver 2025-2026 en Iran, qui ont secoué nombre d’États du Sud – dont plusieurs usant et abusant de la rhétorique anticolonialiste –, ont invalidé ce fétichisme étatique et donné raison à Fanon et aux théories qui prennent acte de la charge libertaire et émancipatrice de ces révoltes [9].
Enfin, la praxis fanonienne porte un projet politique qui situe les Damnés de la terre au croisement des mouvements ouvriers et anticolonialistes, en cours de reconfiguration au tournant des années 1960. L’effacement de cet horizon théorique d’abord, son déni ensuite, ont catalysé les glissements interprétatifs des écrits de Fanon. La décolonisation ne signifiait pas pour lui le sauvetage de traditions « indigènes » ou d’une « culture noire » ni l’émergence d’une « authentique » civilisation anti-occidentale ou d’une épistémologie du Sud [10]. Son horizon était celui d’un questionnement de l’humain ; il entendait en effet « réhabiliter l’homme », « réintroduire l’homme dans le monde, l’homme total » [11].
Or, l’hypothèse peut être émise que cette primauté politique, aux accents socialistes, qui engage le « tiers-monde » et « ceux qui l’ont maintenu en esclavage pendant des siècles » dans le projet commun du renversement d’un ordre colonial et capitaliste, a été évacuée de nombre de théories décoloniales et anti-impérialistes contemporaines – de même qu’est minorée ou ignorée sa confrontation constante au marxisme [12], à l’existentialisme et à la psychiatrie [13] –, expliquant en retour leur lecture partielle de Fanon ; une lecture qui, en fin de compte, déshistorise et dépolitise son propos [14].
Pour conclure
Il ne s’agit pas de proposer ici un exposé héroïsant de Fanon et d’en appeler à un retour aussi vain qu’inutile à « l’orthodoxie » de sa pensée. Celle-ci, comme son auteur, est empreinte de silences, de zones d’ombre, d’approximations [15] et de contradictions [16], notamment autour des questions d’écologie, de genre [17] et de militantisme. Pas plus qu’il ne s’agit d’empêcher un « détournement » de ses écrits. À condition toutefois de nommer les emprunts, distances et délestages et d’interroger leurs significations plutôt que d’indexer son nom à des visions qui s’opposent à son combat et d’entretenir la confusion et la mystification. Cet article tente plutôt d’inviter à une relecture critique et actuelle de Fanon, en mesurant la pertinence de certaines de ses analyses et l’intérêt de penser la situation du monde aujourd’hui à partir de celles-ci. L’enjeu d’une telle relecture est accentué par les reconfigurations des politiques impériales et les recodages de la rhétorique anticoloniale.
La lutte, selon Fanon, devait donner aux peuples la clé pour déchiffrer la réalité sociale, et la praxis faire « passer le peuple du nationalisme global et indifférencié à une conscience sociale et économique ». Et cette conscience engageait les colonisé·es et les masses des anciens États colonisateurs à réhabiliter l’être humain « partout, une fois pour toutes ». L’auteur des Damnés de la terre précisait : « mais il est clair que nous ne poussons pas la naïveté jusqu’à croire que cela se fera avec la coopération et la bonne volonté des gouvernements européens. Ce travail colossal qui consiste à réintroduire l’homme dans le monde, l’homme total, se fera avec l’aide décisive des masses européennes qui, il faut qu’elles le reconnaissent, se sont souvent ralliées sur les problèmes coloniaux aux positions de nos maîtres communs. Pour cela, il faudrait d’abord que les masses européennes décident de se réveiller, secouent leurs cerveaux et cessent de jouer au jeu irresponsable de la Belle au bois dormant ».
La dialectique de radicalisation et de complexification à l’œuvre au cours de la lutte en Algérie devait donc également embrasser les « masses européennes », afin de les arracher aux rêveries des contes de fées et les faire participer à l’émancipation « de nos maîtres communs ». En somme que les Belles au bois dormant se débarrassent de tous les princes charmants, prennent le maquis, marronnent et se fassent « nègre ou arabe ».
Une part importante des analyses actuelles semble opérer le chemin inverse, en régressant de la conscience économique et sociale vers un nationalisme étriqué, en ne se reconnaissant plus de projet politique commun et en revenant à « la clarté idyllique et irréelle » des bons et des mauvais d’avant la lutte. Fanon avait raison de nous alerter : la pensée sans praxis tend à se laisser piéger par la mystification confortable d’un hymne à la nation et le simplisme illuminé du carnaval et des flonflons.
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Notes
[1] Sauf mentions contraires, toutes les citations proviennent de ce livre : Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Paris, La Découverte, 2011, pages 543-585.
[2] D’où notamment la controverse autour de la célèbre préface de Sartre aux Damnés de la terre qui a eu tendance à simplifier certaines réflexions de Fanon, notamment sur la question de la violence. « On présente souvent Fanon comme un ‘apôtre de la violence’ qui élève celle-ci au rang de mystique ou de fin en soi. C’est un travestissement de son traitement de la violence comme pratique sociale dont la signification est relative et déterminée par la situation. (…) La vision inversée du racisme blanc, dont la paternité est souvent attribuée à Fanon doit plutôt être attribuée à l’interprétation erronée que Sartre a donnée de sa pensée dans sa préface aux Damnés de la terre », explique Peter Worsley dans « Frantz Fanon et le lumpenprolétariat », Actuel Marx, 2014/1, n° 55.
[3] Cette approche, accentuée encore dans le mouvement postcolonial, a été critiquée par Vivek Chibber dans La théorie postcoloniale et le spectre du Capital, France, éditions de l’Asymétrie, 2018.
[4] Gorkem Altinors, Priya Chacko, Miri Davidson, Aliaksei Kazharski, Sivamohan Valluvan, Chenchen Zhang, « The Uses and Abuses of the Anti-Colonial in Global Reactionary Politics », International Political Sociology, Volume 20, Issue 2, juin 2026.
[5] Pour une critique de la « mythologie de la bourgeoisie nationale », lire Vivek Chibber, « Reviving the developmental state ? The myth of the ‘national bourgeoisie’ », Socialist Register, 2005. Pour une analyse de « la ‘compradorisation généralisée’ des classes dominantes et des pouvoirs dans toutes les régions du Sud », lire Samir Amin, Pour un monde multipolaire, Paris, Syllepse, 2005.
[6] Voir notamment la discussion autour du texte programmatique de Transnational Institute (TNI), « Vers un Bandung des peuples », par Frédéric Thomas, « Sud global, peuples et émancipation : une équation fragile », CETRI, 12 juin 2026, https://cetri.be/Sud-global-peuples-et-emancipation.
[7] Le comble de la confusion et de la misère intellectuelle a été atteint par une pétition en appui au gouvernement iranien ; pétition où convergent penseurs décoloniaux (Boaventura de Sousa Santos, etc.), d’extrême droite (Alain de Benoist, etc.) et de gauche (Vijay Prashad, etc.) : https://www.counterpunch.org/2026/04/10/six-non-negotiable-terms-from-international-scholars-and-former-officials-from-30-countries-to-end-the-u-s-war-on-iran-amid-trumps-threat-of-war-crimes/. Elle a déjà suscité certaines réactions : « L’Iran de Vijay Prashad, par Farah Mokhtareizadeh », Arguments pour la lutte sociale, 18 mai 2026 ; Philippe Corcuf, « Des confusions entre discours d’extrême droite et de gauche se développent au niveau international », Le Monde, 2 mai 2026.
[8] Leila Al-Shami, « Syrie : l’anti-impérialisme des imbéciles », CETRI, 24 avril 2018, https://cetri.be/Syrie-l-anti-imperialisme-des.
[9] CETRI, Gen Z. Nouveau cycle des soulèvements populaires ?, collection Alternatives Sud, Paris, Syllepse, 2026, https://cetri.be/Gen-Z-Nouveau-cycle-des.
[10] Frédéric Thomas, « Frantz Fanon et Amilcar Cabral : anticolonialisme et recodification décoloniale », CETRI, 13 juin 2023, https://cetri.be/Frantz-Fanon-et-Amilcar-Cabral.
[11] Ce dernier concept, repris au jeune Marx, trouve un écho certain au sein des courants de gauche radicale.
[12] Voir Bashir Abu-Manneh, « À qui appartient l’héritage de Frantz Fanon ? Relire ‘Les damnés de la terre’ », Contretemps, 15 décembre 2025 et le « Dossier Frantz Fanon » d’Actuel Marx, 2014/1, n°55.
[13] Lire à ce propos « Fanon, critique du ‘fétichisme méthodologique’. Entretien Hourya Bentouhami-Molino, avec Lewis Gordon », Actuel Marx, 2014/1, n° 55.
[14] Voire opère son retournement. Ainsi en va-t-il de la réappropriation par Houria Bouteldja du slogan d’extrême droite du temps de la guerre d’Algérie : « Fusillez Sartre ». Soyons-en sûrs, derrière Sartre se tient Fanon. Lire Ivan Segré, « Une indigène au visage pâle », Lundi matin, 30 mars 2016.
[15] Ainsi, Fanon a sous-estimé et critiqué le phénomène religieux dans la lutte en Algérie, se distinguant de la sorte du commandement du FLN.
[16] Fanon n’a-t-il vraiment rien vu des règlements de compte internes au FLN, entre factions rivales, qui témoignaient déjà d’un autoritarisme qui allait tristement s’épanouir au lendemain de l’indépendance ? S’est-il autocensuré ou attendait-il l’indépendance du pays pour se confronter à ce problème ? Lire David Macey, Frantz Fanon. Une vie, Paris, La Découverte, 2011.
[17] Lire notamment Judith Butler, « Violence, non-violence : Sartre, à propos de Fanon », Actuel Marx, 2014/1, n° 55.






