Le Mondial ne sauvera pas Haïti. Mais Haïti peut sauver son avenir grâce au Mondial.

Deuxième volet. Six mois après « Et maintenant ? Ce que la qualification d’Haïti doit changer » (Boukan News, 12 décembre 2025), Yves Pierre revient sur l’urgence d’agir avant que l’euphorie ne retombe.
BOUKAN NEWS, 05/27/2026 – Dans mon analyse de décembre dernier, j’appelais à transformer l’émotion de la qualification en réformes structurelles : gouvernance transparente de la FHF, reconquête territoriale par le football, mobilisation structurée de la diaspora. Six mois ont passé. Le Mondial approche. Force est de constater que peu de ces chantiers ont avancé. L’État est plus absent que jamais, l’insécurité n’a pas reculé, et la fièvre sportive risque de devenir un somnifère collectif si nous n’agissons pas immédiatement. Ce deuxième volet n’abandonne pas la vision long terme, mais il ajoute trois actions concrètes, à la portée de chacun, pour que cette Coupe du monde ne soit pas un feu de paille.
Le 11 juin 2026 prochain, les Grenadiers fouleront la pelouse de la Coupe du monde. Une fierté légitime, cinquante-deux ans après. Mais dans les mêmes heures, des familles dormiront sous des tentes délabrées, des enfants éviteront, à peine, les balles perdues, et des écoles resteront fermées. Ce texte ne veut pas gâcher la fête. Il veut empêcher qu’elle devienne un somnifère.
La joie ne doit pas être un cache-misère
Oui, célébrons. Les joueurs haïtiens méritent les honneurs. La diaspora vibrera de Montréal à Paris, les ruelles de Jérémie, des Cayes et de Gonaïves s’empliront de cris de joie. Rien ne justifie d’éteindre cette flamme.
Mais ne nous mentons pas. Pendant que le ballon roule sur une pelouse américaine, des quartiers entiers de zone métropolitaine de Port-au-Prince sont aux mains de gangs armés. Plus de 360 000 déplacés internes, des violences sexuelles comme arme de terreur, des hôpitaux qui s’effondrent, des enfants qui ne savent plus ce qu’est une classe. Le football ne fait pas reculer le feu des mitraillettes qui déchire le peuple. Une qualification, même historique, ne rouvre pas une école.
Nous sommes tombés trop souvent dans le piège : confondre l’exploit sportif avec le progrès durable. En 1974, après l’épopée des « Tigres », le pays a replongé dans l’ombre. Le même cycle ne doit pas se reproduire. La joie du Mondial ne doit pas servir d’alibi à l’inaction collective.
Le véritable terrain de jeu n’est pas à Dallas ou Mexico
Une image, pour ceux qui veulent vraiment marquer un but. Imaginez un terrain vague dans un quartier de Cité Soleil ou de Rabotau. Il n’y a pas de pelouse, il y a des gravats. Là, un enfant de dix ans joue avec “yon grenn zaboka” ou au mieux une balle en chiffon. Il rêve d’être un Grenadier. Ce n’est pas un mauvais rêve.
Mais le véritable match se joue ailleurs. C’est de savoir si, après la Coupe du monde, cet enfant retrouvera une école ouverte. Si sa mère pourra sortir sans risquer un enlèvement. Si un dispensaire sera à moins de deux heures de marche. Le véritable but à marquer n’est pas dans les cages adverses. Il est dans la capacité d’Haïti à transformer une émotion passagère en infrastructures durables, en sécurité, en justice.
Chaque but marqué par les Grenadiers pourrait être un symbole. Mais un symbole ne nourrit personne. Il faut des actes.
Trois actions concrètes pour que ce Mondial ne soit pas un feu de paille
Assez de belles paroles. Voici ce que chacun peut faire, maintenant, à l’approche de l’ouverture de Juin 2026.
Pour la diaspora (Montréal, New York, Paris, Miami)
Ne vous contentez pas d’acheter des maillots. Exigez de la Fédération haïtienne de football (FHF) un plan de traçabilité publique : chaque dollar généré par la Coupe du monde (billetterie, sponsoring, droits TV) doit être affecté à des projets identifiables, reconstruction d’un terrain en hub communautaire avec bibliothèque, bourses pour jeunes joueurs, formation d’éducateurs sportifs dans les zones défavorisées. Pas de caisse noire. Pas de “projets fantômes”. La diaspora a le droit de savoir.
Pour les supporters en Haïti
Transformez chaque rassemblement devant un écran (là où l’EDH le permet) en une caisse de solidarité locale. Avant le match, chaque spectateur verse ce qu’il peut. Après le match, l’argent sert à acheter des repas pour les déplacés, des kits scolaires, ou à financer une maraude médicale. Des exemples existent déjà dans certaines communes, généralisons-les. Le foot devient alors un levier de survie, pas seulement un divertissement.
Pour les médias internationaux et les partenaires de la FIFA
Ne couvrez pas seulement les exploits sportifs. Consacrez cinq minutes à la réalité haïtienne. Montrez que la joie du Mondial coexiste avec une urgence humanitaire et sécuritaire. Et surtout, exigez que les retombées économiques de la Coupe du monde (notamment les primes de participation) bénéficient directement à des programmes éducatifs et de paix en Haïti, sous contrôle citoyen.
Un rôle exigeant pour l’État, s’il en reste un
Nous ne pouvons pas faire l’impasse sur la politique. Le sport ne doit jamais servir de cache-sexe à des gouvernances défaillantes. Si des dirigeants tentent d’utiliser la Coupe du monde pour faire oublier leur incapacité à sécuriser le pays, la population et la diaspora doivent le dénoncer immédiatement.
Aucune célébration ne justifie de taire la corruption, l’impunité, l’incompétence ou la négligence des gouvernants et l’abandon des quartiers. Le Mondial n’est pas un certificat de bonne santé. C’est un miroir grossissant : il montre à la fois le génie d’Haïti (ces joueurs qui réussissent malgré tout) et l’échec de ses élites à protéger leur peuple.
Conclusion : le véritable match commence après le coup de sifflet final
Dans quelques mois, les stades se videront, les classements seront oubliés. Ce qui restera, c’est la réponse à une seule question : qu’avons-nous fait de cette émotion collective ?
Si nous l’avons laissée s’évanouir dans des cris et des larmes sans lendemain, alors la qualification n’aura été qu’un feu de paille de plus. Mais si nous avons su planter des actes concrets dans la ferveur, des écoles soutenues, des familles aidées, des exigences posées, alors ce Mondial aura vraiment changé quelque chose.
Les Grenadiers marqueront peut-être des buts au loin. À nous de marquer le nôtre, ici, en Haïti. Le coup d’envoi est donné. Le véritable match ne fait que commencer.
Yves Pierre, Politologue, membre de la diaspora haïtienne de New York





