Jerry Tardieu incarne le pont entre l’Haïti d’hier et celle de demain.
BOUKAN NEWS, 08/13/2026 – Haïti n’a pas besoin d’un homme providentiel. Elle a besoin d’un traducteur entre des mondes qui ont cessé de se parler.
Il arrive, dans l’histoire des nations qui se relèvent, un moment où le problème cesse d’être l’absence de ressources et devient l’absence de traduction. Le capital existe, mais il ne parle plus la langue de la rue. La jeunesse existe, mais elle ne parle plus la langue des institutions. La diaspora existe, elle finance le pays réel mois après mois, mais elle n’a pas voix au chapitre. La société civile existe, mais elle négocie sans mandat. Haïti, en 2026, se tient exactement à ce point de rupture, et le scrutin du 13 décembre ne se jouera pas seulement sur des noms. Il se jouera sur la capacité d’un candidat à rétablir la conversation entre ces mondes.
C’est à cet endroit précis que la candidature de Jerry Tardieu se distingue, non par la promesse, mais par la trajectoire. Peu de figures publiques haïtiennes ont franchi autant de frontières intérieures. Chef d’entreprise dans l’hôtellerie et l’immobilier, il a construit des actifs dans un pays où le risque décourage l’investissement. Élu député de Pétion-Ville de 2016 à 2020, il a accepté l’épreuve du suffrage universel, ce que le monde des affaires haïtien a historiquement préféré éviter, choisissant l’influence à la légitimité. Diplômé de la Harvard Kennedy School, il a écrit sur le pays avant de prétendre le gouverner, notamment dans « Investir et s’investir en Haïti : un acte de foi ». Enfin, en octobre 2020, il a fondé le mouvement En Avant devant une salle largement composée de jeunes venus de tout le pays.
Le monde des affaires : passer de l’influence à la responsabilité
Le reproche le plus prévisible qui lui sera adressé tient à son origine sociale. Il mérite une réponse franche plutôt qu’un contournement. Le procès historique fait au secteur privé haïtien n’est pas d’avoir créé de la richesse, mais d’avoir cherché à peser sur l’État sans jamais se soumettre au verdict des urnes ni aux règles qu’il réclamait pour les autres. Un candidat issu de ce monde et qui accepte la sanction du vote ne solde pas ce procès, mais il en change les termes. La question pertinente n’est donc pas d’où vient Jerry Tardieu, mais quelles règles il est prêt à imposer à ceux dont il vient : transparence des marchés publics, fin des exonérations discrétionnaires, concurrence réelle dans les secteurs protégés. C’est sur ce terrain, et non sur celui de la biographie, que sa candidature doit être jugée.
La jeunesse : de la survie à la compétence
Haïti est un pays jeune gouverné depuis des décennies par des vocabulaires anciens. Cette jeunesse ne demande pas d’assistance, elle demande un accès : à la formation, au premier emploi, au crédit, au numérique, à la mobilité légale. Un pont crédible entre l’ancienne et la nouvelle Haïti se mesure ici de façon très concrète, par le nombre de jeunes que le prochain quinquennat fera entrer dans l’économie formelle. Le lancement d’En Avant a mobilisé cette génération. La transformer en électeurs, puis en cadres de l’État et de l’entreprise, reste le test le plus exigeant.
La diaspora : le premier bailleur du pays doit devenir un acteur politique
Aucune analyse sérieuse d’Haïti ne peut ignorer ce paradoxe : les transferts de la diaspora représentent chaque année plusieurs milliards de dollars, l’équivalent de près d’un cinquième du produit intérieur brut, davantage que l’aide publique au développement et que l’investissement direct étranger réunis. Cette diaspora entretient des familles, finance des écoles, reconstruit des maisons, et n’a pratiquement aucun pouvoir de décision. Reconnaître ce déséquilibre, organiser la représentation des Haïtiens de l’étranger et ouvrir la voie, dans le cadre de la loi, à leur participation électorale, ce n’est pas une faveur consentie à des expatriés. C’est la reconnaissance d’une réalité économique. Les coordinations déjà actives en République dominicaine, au Brésil, en France, à New York, à Boston, à Philadelphie, dans le Connecticut et en Floride constituent, à cet égard, une infrastructure civique que peu de partis haïtiens possèdent.
La société civile et les acteurs politiques traditionnels : la partie difficile
Un pont ne se construit pas seulement vers les publics qui applaudissent. Les Églises, les organisations paysannes, les associations de femmes, les syndicats et la presse indépendante ont maintenu un tissu social là où l’État s’est retiré. Ils attendent des garanties, pas des hommages. Quant aux partis établis, il faut le dire sans détour : personne ne gouvernera Haïti contre eux, et la tentation de la table rase a déjà été essayée, sans succès. La modernité politique consiste ici à négocier des règles communes, notamment un seuil de représentativité sérieux qui contraigne près de trois cents formations enregistrées à se regrouper, plutôt qu’à offrir aux électeurs un bulletin illisible. Un candidat capable de tenir ce langage à ses propres alliés est, par définition, un candidat de coalition.
Ce que les investisseurs attendent réellement
Les investisseurs internationaux n’achètent pas des slogans, ils achètent de la prévisibilité. Quatre conditions déterminent leur retour : la sécurité, en particulier dans la zone métropolitaine qui concentre près de la moitié de l’électorat et l’essentiel de l’activité formelle ; l’exécution des contrats et un recours arbitral fiable ; une douane et une fiscalité stables, appliquées de la même manière à tous ; enfin, l’énergie et la logistique portuaire. Aucun de ces chantiers n’est idéologique. Tous supposent un pouvoir légitime, issu d’élections crédibles, capable de durer au-delà d’un cycle de crise.
Il faut ajouter une dimension trop souvent négligée : Hispaniola forme un espace économique unique, partagé par deux États. La République dominicaine a bâti une industrie touristique, manufacturière et logistique de premier plan pendant qu’Haïti s’enfonçait dans l’instabilité. Cette asymétrie n’est durable ni pour l’une ni pour l’autre. Une Haïti stabilisée, dotée de zones industrielles fonctionnelles, de marchés binationaux régulés et d’un cadre migratoire négocié, transforme une frontière de tension en corridor de croissance. C’est l’argument le plus solide à présenter aux capitaux régionaux et internationaux : investir en Haïti n’est pas un geste de charité, c’est une position sur l’avenir de l’île entière.
Le pont, ou rien
Rien de tout cela n’est garanti. Un pont n’est pas un mérite, c’est une charge, et il se juge à ce qui le traverse. Mais l’exigence du moment est claire. Haïti ne se relèvera pas par la victoire d’un camp sur un autre, ni par la disqualification morale de ses élites, de sa jeunesse, de sa diaspora ou de sa classe politique. Elle se relèvera lorsque ces forces cesseront de se craindre. Jerry Tardieu se présente devant les électeurs avec une biographie qui touche à chacune d’elles. Il lui reste à démontrer, d’ici au 13 décembre, que cette position d’intermédiaire n’est pas une commodité électorale, mais un projet de gouvernement.
Henry Beaucejour MBA






