CARICOM à Sainte-Lucie : la diplomatie ne gouverne pas un pays

BOUKAN NEWS, 07/10/2026 – Le 5 juillet 2026, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé s’envolait pour Sainte-Lucie afin de participer au 51ᵉ Sommet de la CARICOM. Trois jours plus tard, il revenait à Port-au-Prince dresser, devant la presse, le bilan flatteur d’une mission réussie : avancées en sécurité, en coopération internationale, en sécurité alimentaire, en accompagnement électoral. Le récit est bien rodé. Il est aussi, à mes yeux, profondément trompeur, non pas parce qu’il serait faux dans le détail, mais parce qu’il inverse l’ordre des priorités d’un État qui n’a toujours pas résolu la question la plus élémentaire de sa souveraineté : contrôler son propre territoire.
Pendant que le chef du gouvernement recueillait à Gros Islet les témoignages de solidarité de ses pairs caribéens, Kenscoff subissait une nouvelle offensive de la coalition Viv Ansanm. Des maisons détruites, des familles supplémentaires jetées sur les routes du déplacement, une population qui ne demande ni discours ni communiqué mais une présence de l’État capable de la protéger. Le même jour où le Premier ministre défendait la « résilience régionale » devant ses homologues, la Force de Répression des Gangs déposait au Conseil de sécurité des Nations Unies une feuille de route qui repousse la reconquête des territoires occupés par les gangs à… 2028. Deux ans encore. Deux ans pendant lesquels des communes entières continueront de vivre sous la loi des groupes armés, pendant que l’appareil d’État, lui, multiplie les tribunes internationales.
Je ne conteste pas l’utilité, en soi, de la coopération régionale. La CARICOM a joué, historiquement, un rôle réel dans la médiation de la transition haïtienne, et il serait absurde d’y renoncer. Ce que je conteste, c’est la fonction que ce type de déplacement en vient à occuper dans la gouvernance haïtienne actuelle : celle d’un théâtre de légitimation externe qui vient combler, dans le récit officiel, ce que l’action intérieure ne parvient pas à produire. Un exécutif qui ne maîtrise ni son calendrier électoral ni son territoire trouve, sur la scène régionale, un espace où il peut enfin apparaître compétent, écouté, entouré de pairs qui le reconnaissent. C’est un problème, parce que la reconnaissance diplomatique ne nourrit personne à Kenscoff, ne rouvre aucune route contrôlée par les gangs, et ne fait avancer d’un jour le calendrier électoral.
Ce calendrier électoral, justement, mérite qu’on s’y arrête. Le gouvernement présente comme une avancée l’accord conclu le 3 juillet avec le Conseil électoral provisoire sur un budget de 120 millions de dollars. C’est un chiffre, pas un consensus. Au moment même où cet accord budgétaire était annoncé, plusieurs partis politiques continuaient de rejeter toute consultation sur le décret électoral du 2 juin. Un budget voté sans accord politique sur les règles du jeu n’est pas une garantie d’élections crédibles, c’est, au mieux, une case cochée dans un rapport destiné à rassurer des partenaires internationaux impatients de voir le processus avancer.
Je propose donc trois exigences, que je crois nécessaires pour que ce type de mission cesse de fonctionner comme un exutoire plutôt que comme un levier :
Premièrement, tout bilan de mission officielle devrait être présenté non pas isolément, mais en regard d’un tableau de bord public et daté des engagements de sécurité pris, nombre de communes reprises, effectifs déployés, financements effectivement mobilisés pour la force multinationale. Sans ce contre-point, chaque sommet devient un exercice de communication sans redevabilité.
Deuxièmement, l’accord budgétaire du 3 juillet doit être suivi, dans les meilleurs délais, d’un accord politique explicite avec les partis qui contestent le décret du 2 juin. Un processus électoral qui avance sur le plan comptable mais reste disputé sur le plan procédural ne fait que reporter la crise de légitimité, il ne la résout pas.
Troisièmement, la diaspora et la société civile doivent cesser de recevoir ces bilans de mission comme des nouvelles rassurantes en soi. Chaque annonce de solidarité régionale doit être questionnée à l’aune d’une seule mesure : qu’est-ce que cela change, concrètement, pour les familles de Kenscoff, la semaine suivante ?
La diplomatie régionale a sa place. Mais elle ne gouverne pas un pays, et elle ne devrait jamais servir de paravent à l’absence de résultats sur le terrain qui compte vraiment : celui où vivent, aujourd’hui encore, les citoyens qu’on prétend représenter à l’étranger.
Yves Pierre, politologue, citoyen engagé.





