Violence Endémique qui ronge Haïti et ses caractéristiques

Par Mathias Pierre, Ingénieur
Port-au-Prince, Haiti- 05/15/2022 Le pays fait face à une violence endémique qui, depuis plus de trois ans, prend une dimension
qui bouleverse la vie même des Haïtiens. L’ambition des uns et des autres dépassent la mesure,
mais de grandes dispositions doivent être prises pour redonner à l’Etat le monopole de la
violence, seule condition d’arriver à la stabilité. Ce document propose une démarche pour sortir
du cycle de violence endémique par le dialogue.
Pour mieux comprendre Haïti et son histoire avec la violence, vieille de plus de deux cents ans,
traitant la question, Anton Perdoncin, résumant les travaux de Douglas C. North, John Joseph
Wallis and Barry R. Weingast (NWW1), dans leur ouvrage, Violence et Ordres Sociaux, ils
écrivent : «toutes les sociétés depuis les origines de l’humanité ont été confrontées à la difficile
gestion de la violence en leur sein ; les diverses manières dont elles ont répondu à ce défi
conditionnent les types d’interactions possibles entre individus et sont ainsi au fondement des
ordres sociaux qui se sont succédé dans l’histoire. »
En fait, la nation haïtienne fondée sur le rejet des contradictions du système esclavagiste, n’a pas
échappé à cette thèse et continue de vivre une violence endémique dans son sein, sources de son
instabilité et du sous-développement sans être en mesure de renforcer les institutions nécessaires
à la pacification de la violence. Le plus grand problème auquel fait face la société haïtienne
actuelle est la violence par les gangs armés, qui déstabilisent le système social et mettent à
genoux l’économie à tous les niveaux, à un point où aucune couche sociale n’est épargnée. Sauf
au XXIème cette situation est incompatible avec toute forme de développement et de croissance
économique, elle est tout simplement un instrument d’accélération de pauvreté plongeant le pays
dans une zone où la récupération pourrait prendre des décennies.
Si rien n’est fait, il faut s’attendre au pire. Les élites haïtiennes sont dans un état
d’autodestruction inconsciente qui rend difficile une transition vers la stabilité, ou une
dégradation et une destruction qui risquent de plonger le pays dans le chaos pire que celui actual.
1 Douglas C. North, John Joseph Wallis and Barry R. Weingast, qui seront identifies par la première letter de leurs
noms, NWW
2 Revue la vie des idées.fr, Misère de l’histoire universelle, Anton Perdoncin, page 2
Seul un déclencheur, massacre, émeute généralisée, révolution comme dans le cas de certaines
sociétés, peut réveiller les esprits dormants.
Les conséquences de la violence sont catastrophiques dans une société et toujours selon
Perdoncin : « La violence, réduite à la rivalité armée entre membres des élites, est
essentiellement une force de désintégration sociale et politique, un vecteur de chaos, l’ordre
social se définissant précisément comme l’ensemble des procédures mises en œuvre afin de la
forclore… Les institutions ont en effet pour fonction, selon NWW, de circonscrire la violence, de
manière plus ou moins efficace selon les sociétés, assertion qui témoigne d’une articulation
contestable des rapports entre violence et politique : dire que le but premier des agencements
institutionnels est de contenir la violence afin de garantir l’ordre politique, c’est penser violence
et politique sur un mode exclusif.
La violence serait la sortie de l’ordre et donc la sortie du politique ; le progrès social passerait
alors par plus d’ordre, « l’amélioration de la condition humaine » et la « gestion de la
recrudescence potentielle de violence »»3
Le défi de contenir la violence pour Haïti, c’est qu’il
faut une certaine préparation par une certaine élite pour une prise en charge ordonnée, capable de
mettre en branle immédiatement, un certain nombre de structures, d’institutions et
d’organisations, pour un compromis capable de mettre ensemble les accords, désaccords et les
discussions afin d’arriver à cet grand accord politique et économique (political settlement) qui
soudera le nouveau compromis Haitien. Pour passer de l’Etat failli actuel à un Etat régulateur, il
n’y a pas de raccourci dans sa mise en place, mais une démarche avec des étapes à franchir pour
ce compromis renégocié. Dans cette démarche, l’étape fondamentale est la transition4
de l’état de conflits actuels à une société moderne.
Le type d’Etat actuel et le nouvel Etat selon NWW
Pour faciliter la compréhension de la démarche, il s’en suivi une présentation des ordres sociaux
et les types d’Etats associés à chaque ordre social, ensuite pour aller en profondeur sur le rôle de
l’Etat, le type d’Etat et l’impact de cet Etat sur la nation. Selon la thèse de NWW— partant de la
démarche proposée pour adresser la question de la violence et de l’accord politique et
économique— détermine exactement dans quel ordre social se trouve Haïti et à quoi une
transition devrait amener, si les élites deviennent conscientes de la nécessité de contenir la
violence par la mise en place d’un Etat avec des institutions qui dépersonnalisent les pouvoirs
politiques et altèrent les rentes à la faveur de la concurrence ou mieux mettent fin aux rentes.
Mehrdad Vahabi, dans régulation et diversité du capitalisme, la Revue OpenEdition Journals
résume la thèse des ordres sociaux en ces termes : « Selon North, Wallis, et Weingast, il y avait,
au début, un premier ordre social qu’ils nomment « l’ordre de prédation », celui des sociétés
chasseurs-cueilleurs. La violence n’y était pas contrôlée. Puis a émergé l’État naturel qui
3 Revue la vie des idées.fr, Misère de l’histoire universelle, Anton Perdoncin, page 8
4 Pas dans sens de trans
remonte à cinq ou dix millénaires. Les États naturels utilisent le système politique pour réguler la
compétition économique et créer des rentes, « lesquelles, à leur tour, ordonnent les relations
sociales, brident la violence et établissent une coopération sociale » (p. 14).
Les États naturels peuvent être classés en trois groupes « fragiles », « primaires », et « matures ».
Nonobstant leurs divergences, ces États naturels partagent quatre éléments qui les caractérisent
comme un « modèle d’accès limité ». Ce modèle se définit par « 1. Une économie à croissance
lente, vulnérable aux chocs ; 2. Des régimes politiques sans consentement généralisé des
administrés ; 3. Un État plus réduit et plus centralisé ; 4. Une prédominance des relations sociales
organisées sur un mode personnel, reposant sur des privilèges, une hiérarchie sociale, des lois
appliquées au cas par cas, des droits de propriété fragiles et le présupposé que tous les individus
ne sont pas égaux. » (p. 32-33).
Haïti aujourd’hui a toutes les caractéristiques de l’Etat naturel fragile, dans la catégorie d’ordre
social à accès limité. Etant conscient de cette position, c’est le quoi faire et ce quoi faire est une
transition vers un autre ordre social mais de quel type, et là encore NWW revient à la charge.
Certains croient dans les révolutions ou émeutes pour résoudre certains problèmes de fond. Une
révolution, émeute ou massacre peut aider à une prise de conscience des élites pour faire des
choix dont celui de la transition vers la modernité. Haïti est dans une mouvance depuis 1986, et
reste au stade d’un état naturel fragile, société d’ordre accès limité, il peut se transformer si les
élites prennent conscience du défi qui les incombent et des exigences que requiert cette
transition(5) qui sera élaborée plus loin.
La transition et les trajectoires de Developpement de Brian Levy
Partant de ces constats et pour mieux apréhender la question de la transition de l’Etat naturel
fragile vers la modernité, un état naturel mature ou plus un ordre social à accès ouvert. Dans ce
modèle, il sera présenté les trajectoires de developpement de Brian Levy à partir des travaux de
NWW pour aider à la compréhension du principe que toute société peut prendre la voie du
développement économique s’il y a un pacte politique et économique (political settlement) entre
les élites intégrant les masses. Et là, Levy présente les 3 grands défis du développement.
5
Il est important de souligner que la transition à laquelle on réfère n’a aucun rapport avec le type de pouvoir, elle
ne nécessite pas un pouvoir non légitime, elle ne fait pas non plus référence à un ou des pouvoirs provisoires, elle
peut être enclenchée par un pouvoir légitimement élu par la population lors d’une élection. Ce serait le meilleur
cas pour Haïti, puisque le procédé pour trouver le premier citoyen n’est jamais sans heurt, à moins de son choix
par la majorité.
Les Trois défis du Développement
Le processus de transition, il implique que les élites sacrifient leurs intérêts personnels aux
intérêts collectifs dans le but de retrouver la stabilité qui passe par la dépersonnalisation de la
politique et de l’économie, par l’utilisation d’institutions formelles capable d’adresser les conflits
d’ordre politique et économique, par le respect de la loi (enforce the rules). De ces lois, celles qui
doivent structurer la compétition politique et économique entre les élites. Le mécanisme est
totalement impersonnel – tous les acteurs ont le droits de participer, et ont des droits égaux
devant la loi. Car dans un ordre social à accès limité, la gestion des conflits est personnalisé, les
élites négocient entre elles – avec chaque acteur de l’élite menaçant implicitement (sous réserve
des limites de son pouvoir) que dans le cas où les arrangements ne seraient pas à son goût, il
pourrait “quitter” l’accord et potentiellement perturber le jeu dans son ensemble.
Haïti vit constamment dans cet imbroglio d’accords politiques qui sont en fait des exercices de
partage de gâteau et quand le partage se fait mal, certains font défection pour s’opposer en force
de nuisance. La négociation d’un accord sérieux impliquerait en même temps les élites politiques
et économiques pour aboutir à un nouveau compromis national. A ce titre le tableau suivant
résume les différences clés entre les ordres sociaux à accès limité et ceux à accès ouverts.
Tableau 25: Référence Brian Levy, Harvard Kennedy School
Le passage de la personnalisation à l’impersonnalité est une étape cruciale dans le passage d’un
ordre social à accès limité à un ordre social à accès ouvert dont le but essentiel est la légitimation
de la gestion de la violence vers la stabilité et le progrès économique. Les institutions et
organisations sont instrumentales dans le passage de la personnalisation à l’impersonnalité, et
NWW expliquent la complexité du processus en ces termes : « les sociétés ne sautent pas
directement des relations impersonnelles ; il s’agit plutôt d’un long processus de développement
qui commence dans un ordre social d’accès limité. À une extrémité du spectre, les relations
personnelles sont caractérisées par des interactions répétées et idiosyncrasiques ; de l’autre
extrémité, les relations impersonnelles sont caractérisées où l’identité des individus est définie de
manière unique, mais des régularités dans les interactions entre les individus apparaissent … » 6
Les institutions et les organisations sont uniquement utilisées pour les interactions
impersonnelles, et Brian Levy accentuent sur les 6 plus cruciales :
6 Douglass C. North, John Joseph Wallis et Barry R. Weingast, Violence and Social Orders: A Conceptual Framework
for Interpreting Recorded Human History, 2009, page 32
6 | P a g e
• La mesure dans laquelle l’État de droit fonctionne comme un mécanisme tiers impartial
pour résoudre les différends entre des parties privées, au sein de l’État ou entre des parties
publiques et privées. Ceci permettra d’aboutir à « un tissu de relations sociales impersonnelles,
incluant Etat de droit, droits de propriété sécurisés, justice et égalité, dans lequel tous les
individus sont traités de la même façon. » 7 Un rêve complexe mais qui peut aboutir.
• la mesure dans laquelle il faut arriver à un développement économique et politique avec
une économie qui enregistre moins de croissance négative.
• La mesure dans laquelle les partis politiques se formalisent et s’organisent autour de
plateformes programmatiques plutôt que de l’octroi de patronage à des clients initiés.
• La qualité des élections, c’est-à-dire la mesure dans laquelle elles sont compétitives,
libres et équitables.
• Le degré d’ouverture avec « une société civile diversifiée et vigoureuse, doté d’un grand
nombre d’organisations »
– c’est-à-dire la présence de lois (par exemple sur la liberté
d’information) et d’acteurs (tels que les médias) qui garantissent le fonctionnement ouvert de la
société civile et la transparence du flux d’informations.
• La mesure dans laquelle la bureaucratie publique – à la fois la bureaucratie centrale et les
agences exécutives de première ligne – fonctionne de manière ad hoc, personnalisée ou selon des
règles impersonnelles.
Pour ce, « le rôle de l’accord politique et économique peut être défini en termes généraux comme
l’ensemble des dispositions institutionnelles par lesquelles un pays restreint la violence. » Et
Mushtaq Khan de l’Université de Londres élabore : « un règlement (accord) politique émerge
lorsque (i) la répartition des avantages soutenus par ses institutions est cohérente avec la
répartition du pouvoir dans la société et (ii) les résultats économiques et politiques de ces
institutions sont durables dans le temps. » Selon Brian Levy,
Il peut y avoir deux types d’accord politiques, des accords qui concentrent le pouvoir à un parti
dominant ou un leader politique ; des accords politiques qui sont ancrés dans une trêve dans
laquelle des forces concurrentes s’accordent sur des règles pacifiques pour la compétition
politique. Dans le cas d’Haïti, il faut cette trêve pour ouvrir la compétition et il serait difficile
d’arriver à un tel accord sans une médiation entre les élites avec des médiateurs fiables. Le défi
reste à trouver ce ou ces médiateurs pour l’accompagner dans ce processus.
Voir Diagramme des étapes de la sortie chaos au contrôle de la violence.
7 Douglass C. North, John Joseph Wallis et Barry R. Weingast, Violence and Social Orders: A Conceptual Framework
for Interpreting Recorded Human History, 2009, page 32
8 Douglass C. North, John Joseph Wallis et Barry R. Weingast, Violence and Social Orders: A Conceptual Framework
for Interpreting Recorded Human History, 2009, page 32








