UNE RÉFLEXION SUR LA MORT DE DESMOND TUTU.
« Il était un homme d’un intellect extraordinaire, d’une très grande intégrité et d’invincibilité contre les forces de l’Apartheid, il était aussi très tendre, vulnérable et faisait montre d’une grande compassion à l’endroit des victimes de l’oppression, de l’injustice et de la violence sous l’Apartheid et pour les peuples opprimés du monde entier » — Cyril Ramaphosa, président de l’Afrique du sud.
Par Ducasse Alcin
Quand vous évoquez la lutte anti-apartheid, le nom qui vous vient tout de suite à l’esprit est celui de Mandela. Cela va de soi, car chaque mouvement se dote d’un leader qui se détache du lot pour en assumer la commande. Toutefois, de même que l’atterrissage à succès d’un avion nécessite non seulement le savoir-faire des pilotes mais aussi le support de la tour de contrôle sur le sol, de même, à lui seul, il n’aurait nullement été possible à Madiba d’arriver à bout de l’Apartheid, n’eûssent été la fougue et l’engagement désintéressé d’une personne de la trempe de Desmond Tutu.

Élu comme premier Monseigneur noir de son pays, la soutane de Desmond Tutu ne constituait guère pour lui un obstacle pour prêter main main-forte au mouvement émancipateur du peuple Sud-africain. Prenant conscience du bien-fondé de la lutte contre les conditions infrahumaines auxquelles ses frères noirs étaient soumis, il se lançait corps et âme dans ce combat où il risquait de mourir en martyr, comme c’était le cas de Steve Biko et d’un nombre incalculable d’autres militants.
Partout où il avait l’occasion d’haranguer la foule, son charisme et son charme naturels lui permettaient d’électrifier l’audience. Pourtant, Monseigneur Tutu ne faisait pas plus qu’un mètre soixante-deux. Autant dire que derrière ce gabarit très menu se cachait un géant, un Mahatma.
Au début des années 80, par exemple, lorsque Mandela et les principales figures emblématiques de l’ANC gisaient encore en prison, la répression du BOSS (Bureau de la Sécurité d’État—-le service de renseignement sud-africain) battait son plein. L’intrépide Desmond Tutu était parmi les rares voix à maintenir le flambeau du combat allumé. Par monts et par vaux, il charriait les revendications des noirs avec une véhémence olympienne dont lui seul était capable.
Possédant un talent oratoire digne d’un tribun, il fût l’apôtre des sans voix et des opprimés…bref de toute une nation rendue prisonnière dans son propre pays par un groupuscule de blancs racistes.
Comme il l’avait toujours dit, sa bataille prenait pour cible non pas les individus eux-mêmes mais le système ostracisant mis en place par la minorité blanche. Aussi ne s’est-il jamais départi de certains principes qui lui servaient de boussole. L’un d’eux était de ne jamais céder à la tentation d’appliquer sur les blancs le principe de la loi du talion, à savoir répondre par la violence contre la violence. S’inspirant de la lutte non-violente de Gandhi, il mettait toujours les noirs en garde contre la corrosivité de la vengeance.
Par exemple, au faîte du combat contre la brutalité policière, on raconte qu’une fois il intervint pour sauver in extremis la vie d’un policier blanc de la main d’une foule en colère qui était prête à le trucider. Ses messages avaient toujours pour leitmotiv la paix et la réconciliation. Il était celui qui avait inventé le concept de “Nation arc-en-ciel” pour montrer l’importance de conserver la mosaïcité culturelle et ethnique de la société sud-africaine. En proposant cette idée, son but n’était pas de fondre un pays multi racial comme l’Afrique du Sud en un tout mais de juxtaposer tout le monde dans leur pluralité et leur diversité culturelle.
Son engagement pour la paix et la réconciliation lui valurent le prix Nobel de la paix de 1984. Et jusqu’à son décès ce dimanche, il était le dernier récipiendaire du prestigieux prix à être encore en vie, Fréderik de Klerk—-lui aussi détenteur du prix— ayant passé de vie à trépas quelques mois de cela.

Aux yeux de beaucoup, Desmond Tutu est celui qui a sauvé l’Afrique du Sud de l’ère post-apartheid. Car, certains noirs revanchards voulaient profiter de l’ascension de Mandela au pouvoir pour s’en prendre à leurs oppresseurs. Et de fait, la machine à boucherie du régime avait fauché la vie à des milliers de gens. Ce sentiment de vengeance est suprêmement compréhensible. Certains de ces disparus sont partis sans laisser aucune trace. Les ressentiments à l’égard des sbires du régime étaient à fleur de peau. Ainsi est née la peur bleue chez de nombreux hommes d’affaires blancs qui se disaient prêts à plier bagage. Comment dans un tel contexte réconcilier la nation avec elle-même ?
C’est là qu’intervint toute la sagesse de Desmond Tutu. Comprenant qu’il sera impossible de traîner par devant le tribunal tous ceux-là qui avaient commis des crimes durant l’Apartheid, et imbu de la nécessité de faire jaillir la lumière sur ces crimes odieux, il suggera à Mandela de mettre sur pied une commission qu’on appela ” Commission de justice et de vérité”. L’objectif était de panser les blessures des parents des victimes en établissant la vérité. L’idée plût à Mandela qui fit choix de lui comme président de cette dite commission.
Le message aux bourreaux était qu’on voulait bien vous pardonner, mais c’est à vous de prendre l’initiative de confesser vos forfaits. Depuis, le concept de commission de justice et de vérité a été adopté par de nombreux pays victimes de génocides et d’actes d’atrocités, dont la Serbie et le Rwanda.
Il poussa son engagement pour la démocratie dans un autre niveau lorsqu’il fustigea l’ancien président Jacob Zuma pour ses actes soupçonnés de corruption. Par là il montra clairement qu’il fut une vraie figure transcendante qui ne cautionnait aucunement les injustices sociales d’où qu’elles peuvent venir.
Le décès de Desmond Tutu est intervenu à un moment où le monde souffrait déjà de l’absence de leader charismatique de son aura. Sa voix éminemment respectée forçait l’admiration même parmi ses détracteurs. Son départ est une perte énorme pour l’humanité en général et les Sud-africains en particulier qui voyaient en lui l’incarnation d’un baobab dont la chute envoie une onde de choc dans le monde entier.
Ducasse Alcin






