Un Songe Épouvantable
Par Réginal Souffrant
Estimables lecteurs, le poème qui suit est la narration d’un même songe que j’ai eu deux fois de suite en l’espace d’un mois. Il me fait peur, je l’avoue. Sa signification m’échappe. Si vous maitrisez l’onirologie, je vous enjoindrai de nous aider à le comprendre.
J’ai vu le sol couvert d’excréments humains.
Aucun espace pour déposer les pieds ou les mains.
Trop fatiguées, les oreilles innocentes sont sourdes
Aux cris de secours. La marche est devenue si lourde…
Soudain, un vent insolent commence à souffler.
La puante senteur dérange et donne la nausée.
Derrière moi, je me suis aperçu d’un ruisseau
Menaçant prêt à grossir pour envahir plusieurs ilots.
Le ruisseau, transformé en fleuve, quitte son lit.
…si débordant que rien ne puisse mesurer son débit.
Il pose un sacré défi aux principes d’hydrométrie,
Et les précipitions échappent aux prévisions de la pluviométrie.
Enfin, le volume d’eau atteint son paroxysme.
Elle reproche aux grands leurs complicités, leur laxisme.
Un affluent, surgi de nulle part, se joint à la mêlée.
Aidées du vent, les eaux en furie veulent tout briser.
En un temps éclair, toute la nature est bouleversée.
Des fronts soucieux lâchent des sanglots désespérés.
L’avalanche, qui charrie tout sur son passage,
Est la résultante d’un tsunami renversant tout avec rage.
J’ai vu une femme_ sale, pauvrement vêtue_ sauvée des eaux.
J’ai vu un riche tiré à quatre épingles englouti sous les eaux.
J’ai vu aussi les taudis des ghettos épargnés des eaux.
J’ai vu, par contre, de somptueux châteaux écrabouillés par les eaux.
Le tsunami frappe. Impétueux, Il n’affiche aucune pitié.
Les édifices élégants, il s’amuse à les démaquiller.
Puis, les excréments y viennent demander compte
Comme des insurgés en colère qui demandent compte.
Il n’existe aucune formule pour maitriser la crue.
Humains, animaux et végétaux errent dans les rues.
Des corps inanimés et mutilés flottent à la surface.
La vie semble s’arrêter dans une urne d’angoisse.
Sur le Massif de la Selle [2], le Bouc de Mendès
S’assoit sur son trône, aussi magnanime que Ramsès [3].
Peureux, les Mendésiens rendent un culte phallique
A leur maitre pour sauver leur chère république.
Sa tête altière est couverte de pierres dorées.
A ses pieds, une femme nue, vient l’adorer
Et lui lance des flatteries et des supplications.
Prostitution en série! Incantation et Libation !
Ayant l’univers à ses pieds, il est riche comme Crésus.
Pour éviter d’être minoritaire, il a fabriqué un coronavirus
Tout nouveau, tout beau. Car, l’infériorité numérique
Ferait fondre sur lui les prophéties apocalyptiques.
J’ai vu le tsunami beaucoup plus irascible que jamais.
Soutenu à l’est et à l’ouest par toutes les baies,
Il redouble d’efforts et pointe vers la gigantesque montagne
Où fume le palais du Bouc qui y règne comme Charlemagne [4].
Au moment de réciter une prière de protection,
Le cataclysme s’est transformé en un puissant tourbillon
Qui broie la chair des adeptes du dieu en difficulté,
Lequel voit venir une chute qui ne peut être évitée.
Le Bouc, les larmes aux yeux, crie : « Fausse adresse!
Je ne suis plus Baphomet [5]. Donne-moi plutôt ta tendresse.
Ta course rageuse a une allure bien trop vengeresse.
Prosterne-toi! Et, je t’offrirai ma villa enchanteresse.»
Tremblant comme une feuille, Il enjoint au dieu Hermès [6]
De détourner l’attention du tsunami par une kermesse.
Celui-ci hésite. Fâché, Mendès découpe son fils Pan [7]
En treize morceaux; son corps est maculé de sang.
L’eau mugissante grimpe une pente et renverse
Le fauteuil du Bouc. Du ciel, une interminable averse
Enlève l’étoile à cinq branches qui ornait son front,
Et éteint la torche qui lui confère une ressemblance à Néron [8].
Ne voulant pas baisser pavillon sans sourciller,
Le Bouc multiple ses deux cornes par milliers.
Il est prêt à guerroyer. Il ordonne au Massif de la Selle
D’élever son altitude pour lui protéger les deux ailes.
Ses deux serpents tentent de casser l’affluence de l’eau de pluie
Avec le concours, et non pas des moindres, de l’oiseau de nuit.
Malheureusement, la lune blanche de Chesed [9] ne jette plus sa lumière,
Et la lune noire de Geburah [10] est déverrouillée de son sanctuaire.
Là, le Bouc s’est retrouvé tout seul, dépourvu de ses lieutenants
Les plus fidèles. C’est la première fois, depuis l’aube des temps,
Que ce roi satanique constate sa perte irréversible.
Il est emporté par les flots. C’est la fin de son règne jadis invincible.
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[1] Bouc de Mendès : « Un des noms donnés à la représentation de Baphomet», une divinité
païenne.
[2] Massif de la Selle : La plus haute chaine de montagne d’Haïti mesurant 2,680 mètres de
hauteur.
[3] Ramsès : Le troisième et le plus fameux des Pharaons d’Egypte ; il est de de la
19ème dynastie.
[4] Charlemagne : Aussi connu comme Charles 1er ; empereur des Lombards de la dynastie carolingienne.
[5] Baphomet : Voir #1, op.cit.
[6] Hermès : Messager des dieux ; divinité du vent, du commerce dans la
mythologie grecque.
[7] Pan : Fils d’Hermès ; dieu de la faune.
[8] Néron : « Cinquième et dernier empereur romain de la dynastie julio-
claudienne.
[9] Chesed : Celui de qui vient la lumière blanche du Bouc de Mendès.
[10] Geburah : Celui de qui vient la lumière noire du Bouc de Mendès.
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Réginal Souffrant
31 mars 2021







