Shield of the Americas : le nouvel ordre sécuritaire de la Caraïbe se décide sans Haïti

BOUKAN NEWS, 03/14/2026 – Pendant que les grandes puissances redessinent la sécurité de la Caraïbe, Haïti est absente de la table où se décident pourtant les réponses à sa propre crise.
Quand l’absence devient un signal géopolitique
Pendant que les grandes puissances redessinent la sécurité de la Caraïbe, Haïti est absente de la table où se décident pourtant les réponses à sa propre crise.
Le 7 mars dernier, à Doral, (en Floride, États Unis d’Amérique), une réunion stratégique s’est tenue qui pourrait redéfinir l’architecture sécuritaire des Amériques pour les prochaines décennies.
Autour de la table, plusieurs dirigeants d’Amériques latines et des Caraïbes étaient réunis à l’initiative du président Donald Trump pour lancer une nouvelle coalition de sécurité baptisée « Shield of the Americas ».
Un détail saute pourtant aux yeux : Haïti n’était pas dans la salle.
Plus troublant encore, pendant que le pays était absent, sa crise était discutée par des dirigeants d’autres pays.
Présentée comme une nouvelle doctrine de sécurité régionale, cette initiative vise à structurer une coalition destinée à renforcer la coopération sécuritaire dans l’hémisphère occidental et à consolider l’influence stratégique des États-Unis dans les Amériques.
Si ce projet venait à se concrétiser, il pourrait devenir l’une des principales architectures sécuritaires de l’hémisphère pour les deux prochaines décennies.
Dans cette configuration stratégique, la Caraïbe occupe une position charnière, au croisement de plusieurs enjeux majeurs :
. la sécurité régionale
. les flux commerciaux
. les dynamiques migratoires.
Dans ce contexte, l’absence d’Haïti mérite une attention particulière.
L’absence d’un État à une rencontre stratégique n’est jamais anodine. En géopolitique, l’absence peut parfois être plus révélatrice que la présence.
Certes, tous les pays de la région n’étaient pas représentés. Mais dans l’espace caribéen, Haïti apparaît comme l’un des pays les plus directement concernés par les enjeux de sécurité régionale, alors même que la communauté internationale considère depuis plusieurs années que la crise haïtienne constitue l’un des principaux facteurs d’instabilité dans la région.
Pendant que le pays était absent de cette discussion, le président dominicain Luis Abinader participait activement au sommet et évoquait la crise haïtienne devant plusieurs dirigeants internationaux.
Selon un article publié le 9 mars 2026 par Dominican Today, Abinader aurait indiqué que la situation sécuritaire en Haïti avait été discutée avec Donald Trump ainsi qu’avec d’autres chefs d’État présents lors de cette rencontre.
Comment un pays considéré comme l’épicentre de la crise sécuritaire de la Caraïbe peut-il être absent d’une réunion consacrée précisément à la sécurité de la région ?
La question n’est pas seulement diplomatique. Elle est existentielle.
Quand d’autres parlent pour nous
Ce phénomène illustre une réalité fondamentale des relations internationales : lorsqu’un État perd sa capacité de représentation diplomatique et stratégique, d’autres acteurs finissent par occuper l’espace laissé vacant.
Aujourd’hui, Haïti se trouve dans une situation institutionnelle fragile. Le pays ne dispose ni de représentants élus ni d’une architecture politique stable capable de porter une vision stratégique claire sur la scène internationale.
Dans ce vide politique, certains États voisins adaptent naturellement leur diplomatie.
La République dominicaine, en se présentant comme l’État le plus directement affecté par la crise haïtienne, développe progressivement une narration diplomatique internationale qui lui permet de mobiliser soutien politique, coopération sécuritaire et investissements.
Cette stratégie n’a rien d’exceptionnel. Elle correspond à une logique classique des relations internationales.
Car, contrairement aux illusions parfois entretenues dans les discours politiques, les États n’ont pas d’amis permanents. Ils n’ont que des intérêts permanents.
Une nouvelle bataille d’influence dans la Caraïbe
L’initiative Shield of the Americas s’inscrit dans une transformation plus large de l’équilibre géopolitique régional.
La Caraïbe est redevenue un espace stratégique majeur pour plusieurs raisons :
. les routes migratoires vers l’Amérique du Nord
. les flux du narcotrafic dans l’Atlantique
. les rivalités d’influence entre grandes puissances
. la sécurisation des routes commerciales dans l’hémisphère.
Dans ce contexte, les États-Unis cherchent à consolider son architecture sécuritaire régionale dans un environnement international marqué par une compétition stratégique croissante.
Dans une telle configuration, les États fragiles risquent de devenir des objets de gestion sécuritaire plutôt que des acteurs de décision.
Haïti se trouve précisément à ce carrefour.
Le déficit de pensée stratégique
Face à ces dynamiques géopolitiques, une question fondamentale se pose : pourquoi la société haïtienne semble-t-elle si souvent incapable d’anticiper et d’analyser ces transformations stratégiques ?
Les grandes nations ne se distinguent pas uniquement par leurs ressources économiques ou militaires. Elles se distinguent aussi par leur capacité à produire une pensée stratégique et critique sur le monde qui les entoure.
Au XVIIIᵉ siècle, le philosophe Denis Diderot, père de l’Encyclopédie, avait déjà compris l’importance du savoir dans l’organisation des sociétés.
Son ambition était audacieuse : rassembler dans un seul ouvrage l’ensemble des connaissances humaines afin de les organiser et de les rendre accessibles à tous.
À l’époque, un tel projet paraissait presque impossible.
Pourtant, plus de deux siècles plus tard, cette intuition intellectuelle s’est en partie matérialisée à travers les grandes plateformes contemporaines de diffusion du savoir : Google, Wikipedia ou encore les outils d’intelligence artificielle, qui permettent aujourd’hui d’accéder instantanément à une quantité immense de connaissances.
Mais l’héritage de Diderot ne réside pas seulement dans l’accumulation du savoir.
Il repose surtout sur l’esprit critique.
La pensée critique n’est pas une posture de contestation permanente. Elle constitue avant tout une méthode d’analyse et de lucidité collective.
Les nations qui ne construisent pas de stratégie deviennent rapidement les objets de la stratégie des autres.
Un moment de vérité pour la société haïtienne
Aujourd’hui, le débat public haïtien demeure trop souvent dominé par des polémiques immédiates et des rivalités politiques stériles.
Pendant que nous nous divisons dans des débats sans portée stratégique, d’autres États construisent patiemment leurs alliances et définissent leurs intérêts nationaux.
Dans les relations internationales, l’absence d’un pays à une discussion stratégique signifie rarement qu’il n’est pas concerné. Elle signifie souvent qu’il est devenu un objet de discussion plutôt qu’un acteur de décision.
La véritable souveraineté d’une nation ne repose pas seulement sur des frontières ou sur des institutions. Elle repose aussi sur sa capacité collective à penser le monde et à définir sa propre trajectoire.
Aujourd’hui, la question n’est plus de savoir si le monde parle d’Haïti. La véritable question est de savoir pourquoi Haïti n’est plus capable de parler pour elle-même.
Dans l’histoire des relations internationales, une règle demeure constante : quand une nation n’est plus à la table des décisions, elle finit toujours par être au menu des décisions.
Marnatha I. Ternier, MPA





