« Se peyi yap fè »: Dépasser la résignation face à l’injustice

Boukan News, 03/27/2025 – Dans nos conversations quotidiennes, une expression est devenue le réflexe de nombreux Haïtiens face aux politiques migratoires répressives : « Se peyi yap fè » (« C’est leur pays qu’ils défendent »). Cette formule, apparemment neutre, masque une profonde résignation. Elle nous sert à justifier les expulsions massives de compatriotes en République Dominicaine, les discours stigmatisants aux États-Unis, ou toute politique hostile envers les migrants.
Cette expression mérite d’être interrogée : pourquoi nous, citoyens haïtiens, en sommes-nous venus à normaliser des traitements que nous jugeons inhumains sous prétexte qu’ils s’exercent au nom d’une souveraineté nationale? N’y a-t-il pas dans cette attitude une contradiction avec nos valeurs et notre histoire?
I. Une expression qui nous piège dans la résignation
Le piège du fatalisme politique
Dire « Se peyi yap fè » revient à accepter que la politique internationale se résume à la loi du plus fort. Cette vision nous enferme dans une posture de spectateurs impuissants face à l’injustice. En tant que citoyens, nous renonçons ainsi à notre capacité de jugement moral et à notre pouvoir d’action.
Cette résignation n’est pas neutre : elle participe activement à la perpétuation des injustices. À chaque fois que nous prononçons cette phrase, nous légitimions indirectement des pratiques que nous condamnons par ailleurs.
L’oubli de notre héritage historique
En acceptant que la souveraineté nationale justifie tout, nous oublions que notre propre nation est née d’une lutte contre un ordre international qui déshumanisait les personnes noires. L’indépendance haïtienne s’est construite précisément sur l’affirmation que certains principes – comme la dignité humaine – transcendent la souveraineté des États.
Lorsque nous disons « Se peyi yap fè », nous trahissons paradoxalement cet héritage révolutionnaire qui a fait d’Haïti un symbole d’émancipation universelle.
II. Les conséquences de cette résignation
La fragilisation de nos propres droits
Cette résignation a des conséquences très concrètes. En normalisant l’idée qu’un État peut traiter les étrangers comme il l’entend, nous établissons un dangereux précédent qui nous affecte directement :
- Nous affaiblissons toute base morale pour protester contre les mauvais traitements subis par nos compatriotes à l’étranger
- Nous renonçons aux protections du droit international, seul rempart contre l’arbitraire des États plus puissants
- Nous intériorisons l’idée que notre dignité est conditionnelle à notre statut administratif
L’isolement face aux défis communs
Cette attitude nous isole également dans un monde où les défis majeurs (climat, inégalités, sécurité) exigent des réponses collectives. Au lieu de construire des solidarités avec d’autres communautés partageant des expériences similaires, nous nous enfermons dans une vision fragmentée où chaque groupe est seul face à son destin.
Cette atomisation sert parfaitement les intérêts des systèmes d’oppression qui prospèrent sur nos divisions.
III. Vers une conscience citoyenne renouvelée
Replacer l’éthique au cœur du jugement politique
Face à cette résignation, nous pouvons développer une conscience critique qui :
- Distingue entre le respect légitime des souverainetés nationales et l’instrumentalisation de ce principe pour justifier l’injustice
- Affirme que certaines valeurs, comme la dignité humaine, ne sont pas négociables
- Reconnaît que notre condition de migrants ne nous prive pas de notre qualité d’êtres humains méritant respect et considération
Cette posture n’est pas naïve : elle reconnaît les réalités du pouvoir dans les relations internationales, mais refuse d’y voir une fatalité ou une justification de l’injustice.
Cultiver l’action citoyenne transnationale
Notre pouvoir d’agir ne se limite pas à notre statut officiel. En tant que citoyens conscients, nous pouvons :
- Participer à des réseaux de solidarité qui transcendent les frontières nationales
- Soutenir des organisations défendant les droits des migrants, quel que soit leur pays d’origine
- Utiliser nos capacités d’expression pour témoigner et sensibiliser sur les réalités vécues
Réinventer notre rapport au monde
Plus fondamentalement, refuser l’expression « Se peyi yap fè » nous invite à réimaginer notre place dans le monde :
- Non plus comme des objets passifs des politiques migratoires, mais comme des acteurs porteurs de droits
- Non plus isolés dans notre vulnérabilité, mais solidaires avec tous ceux qui luttent pour la dignité
- Non plus résignés face à l’injustice, mais engagés dans la construction d’alternatives
Conclusion
L’expression « Se peyi yap fè » n’est pas une simple constatation politique – c’est l’acceptation d’une défaite morale. Elle traduit notre renoncement face à des logiques d’oppression que nous avons fini par croire inévitables.
En tant que citoyens conscients, nous devons rejeter cette formule qui nous condamne à l’impuissance. À la place, affirmons que la souveraineté d’un État trouve sa légitimité non dans sa puissance, mais dans sa capacité à respecter la dignité de chaque personne, quelle que soit son origine.
Ce rejet n’est pas qu’une question de principe abstrait. Il conditionne directement notre capacité à défendre nos droits et ceux de nos compatriotes, à construire des alliances significatives, et à contribuer à un ordre mondial plus juste. Face à la résignation du « Se peyi yap fè », choisissons l’engagement pour une éthique universelle qui protège la dignité de tous.
Yves Pierre, citoyen engagé






Cette réflexion met en lumière les conséquences de la résignation face à l’injustice, notamment lorsqu’on accepte la loi du plus fort comme norme en matière de politique internationale.
Limites de la résignation
– *Abdication de la responsabilité citoyenne* : En renonçant à notre capacité de jugement moral et à notre pouvoir d’action, nous nous privons de notre rôle de citoyens actifs.
– *Perpétuation des injustices* : La résignation peut contribuer à maintenir le statu quo, permettant ainsi aux injustices de perdurer.etc
Alternatives à la résignation
– *Engagement citoyen actif* : Prendre part à des mouvements sociaux, signer des pétitions, participer à des débats publics pour faire entendre sa voix.
– *Solidarité et coopération* : Travailler ensemble avec d’autres individus et organisations pour créer des coalitions puissantes et influencer les décideurs politiques.
– *Plaidoyer pour des politiques justes* : Exiger des gouvernements et des institutions internationales qu’ils adoptent des politiques qui promeuvent la justice, l’égalité et les droits humains.
Citoyenneté active et responsabilité
En adoptant une approche active et engagée, nous pouvons surmonter la résignation et contribuer à créer un monde plus juste et équitable. Il est essentiel de reconnaître que notre rôle de citoyens n’est pas limité à la simple acceptation des circonstances, mais implique plutôt une responsabilité active dans la promotion du changement positif.