QUELQUES CONSIDERATIONS ET COMMENTAIRES SUR LA CRISE HAITIENNE (1ere partie)

QUELQUES CONSIDERATIONS ET COMMENTAIRES SUR LA CRISE HAITIENNE

Jude Fabre Bretous

New York, USA, 02/24/2023 – Haïti fait face aujourd’hui assurément, à l’une des plus graves crises de son histoire. Une crise sécuritaire qui s’est notamment aggravée, après l’assassinat dramatique du président de la République, en juillet 2021. Disons les choses crûment. L’État Haïtien semble aujourd’hui incapable d’assurer la sécurité des vies et des biens des citoyens sur le territoire nationale. Les citoyens sont donc livrés à eux-mêmes, aux mains de bandes armées, sans foi ni loi, qui règnent en maître quasi absolu, notamment dans la capitale. Les individus de toutes les classes sociales confondues, sont victimes soit de rançonnement, kidnapping, ou bien de tueries en masse, à longueur de journée, sous le regard bien souvent impuissant des forces de l’ordre. Si bien que l’État lui-même, en la personne du Premier Ministre, reconnaissant son incapacité à faire face seul à la situation, a dû solliciter ouvertement l’aide de forces militaires étrangères sur le sol national pour essayer de remédier à cette situation catastrophique.

Au-delà des raisons apparentes qui sautent aux yeux de tous, quelles seraient donc, selon notre perspective, les causes lointaines, profondes et sous-jacentes de cette situation plus qu’alarmante qui mettent aujourd’hui en grand péril l’existence même de la nation Haïtienne ? Nous essaierons donc, dans le cadre de cet article, de porter un regard historique sur la nation Haïtienne en vertu de la logique élémentaire qui veut que si l’on doit arriver à comprendre le comportement d’un individu ou d’une collectivité nationale, il faut interroger son passé, remonter à son histoire, examiner les conditions dans lesquelles il a pris naissance, les défis et difficultés auxquels il a dû faire face, dès son plus jeune âge et durant sa croissance, et comment il les a affrontés et plus ou moins surmontés, en tout ou en partie. Ensuite, après cet examen en profondeur, autant que faire se peut, nous essaierons de poser un diagnostic et en même temps proposer des pistes de solution plus ou moins viables. A travers cette approche historique, il s’agira pour nous tout simplement d’apporter notre humble contribution citoyenne dans le seul but d’enrichir le débat national sur cette problématique qui nous concerne tous.

DE LA PÉRIODE RÉVOLUTIONAIRE (1791-1804)

Haïti a dû faire face, a la veille de la création de l’État, par les héros de l’Indépendance à des circonstances exceptionnellement difficiles. En effet, de la date de la déclaration de la liberté générale des esclaves par Sonthonax en 1793, à l’indépendance en 1804, elle a dû pratiquement réaliser une double révolution anti esclavagiste et anti colonialiste pour assurer sa survie de peuple libre.

En effet, nous parlons d’un peuple dont l’immense majorité de ses membres, fraîchement sortis de l’esclavage, se retrouve du jour au lendemain,  passant de l’état de biens meubles, c’est-à-dire ne possédant même pas encore leur propre personne, puisque appartenant à un maître blanc, pour devenir en l’espace de 13 ans (1791-1804) complètement indépendants et obligés de gérer un pays, devenu Haïti sans le minimum de préparation et de formation indispensables pour la conduite des affaires privées et surtout publiques. La condition d’esclave est la pire situation qui soit au monde. Il était interdit à l’esclave, à Saint Domingue, à de rares exceptions près, d’accéder à l’éducation même la plus sommaire ou à l’écriture.

A la veille de l’Indépendance, à regarder les choses de manière objective, Haïti n’était prête pour conquérir et surtout assumer son Indépendance que sur le seul plan militaire. En effet, les blancs et les mulâtres dans leurs luttes armées entre eux, pour la défense de leurs intérêts distincts, avaient pris pour habitude de former leurs esclaves respectifs au maniement des armes tout en leur octroyant pour ce faire un minimum de formation militaire élémentaire. De cette perche involontairement tendue par les deux classes dominantes de l’époque, sont donc sortis nos principaux héros et génies militaires qui n’attendaient que cette brèche dans l’édifice esclavagiste pour procéder, par la force des armes, à la libération de la grande masse de leurs frères qui croupissaient dans l’enfer de Saint Domingue.

Toussaint Louverture, le premier des noirs, le génie de la race, sentait parfaitement que les noirs nouveaux libres, fraîchement sortis de la condition d’esclave, n’étaient pas encore tout à fait prêts pour assumer utilement l’indépendance et accéder au progrès et au bien-être collectif de la nation en gestation. Qu’il fallait donc passer par une phase intermédiaire d’apprentissage pour une croissance lente mais durable de la nation. D’où sa tentative donc de réaliser un deal politique avec Napoléon Bonaparte, dans sa fameuse lettre “du premier des noirs au premier des blancs”, adressée à Bonaparte. Le chef d’Etat français de l’époque, naturellement raciste de son état, était tout à fait incapable de comprendre et d’apprécier immédiatement à sa juste valeur, la proposition de Toussaint[i].

Certes, Bonaparte, après coup, regrettera amèrement son erreur de n’avoir pas essayé de trouver une entente acceptable, ne serait-ce que provisoirement, pour les deux parties, avec Louverture. Ce qui aurait permis à la France sans doute de conserver l’importante colonie de la Louisiane. Dans ses mémoires dictés à son valet de chambre à Saint Helene, à propos de Saint Domingue et de de Toussaint Louverture, il déclara explicitement, et nous citons :

« J’ai à me reprocher une tentative sur cette colonie lors du consulat. C’était une grande faute que d’avoir voulu la soumettre par la force ; je devais me contenter de la gouverner par l’intermédiaire de Toussaint. »

On voit que finalement Toussaint avait bien raison. Voilà que 200 ans plus tard nous sommes pratiquement sous une quasi tutelle plus ou moins déguisée. On ne saute pas impunément une marche cruciale et nécessaire dans la marche vers l’évolution d’un peuple qui veut aspirer au bien-être matériel et moral. Nous sommes revenus donc, sous une forme ou sous une autre, à la case de départ.

L’idéal eut été donc pour la jeune nation, de passer par une période intermédiaire, le temps de préparer une masse critique d’individus, ayant désormais accès a l’éducation et a l’écriture, et que de cette masse désormais éduquée donc et formée, serait naturellement sortie une élite éclairée, lors même inexpérimentée, et qui aurait finalement pu finalement prendre en main résolument,  le destin de la nation pour la mener à bon port.

Or l’état et la situation d’esclavage empêchent à ceux qui en étaient les victimes, sauf à de rares exceptions, la moindre possibilité d’accéder à l’éducation ou à une formation professionnelle élevée. A bien des égards, les peuples ne sont nullement différents des individus relativement à leur croissance et leur évolution vers le progrès. Un individu qui n’a pas eu l’opportunité de grandir sous la tutelle de ses parents (ou en leur absence d’un adulte responsable qui puisse lui servir de guide) et qui passe directement de l’état d’ignorance, sans éducation sérieuse, à l’état d’autonomie ou d’indépendance, avec pour conséquence de devoir gérer ses propres affaires, aura toutes les peines du monde à réussir dans la compétition de la vie avec les autres qui ont eux-mêmes eu l’opportunité d’une meilleure et plus longue formation. Car il aura trop de lacunes à combler en même temps compare à ses autres compétiteurs, alors qu’il est sous la pression de devoir organiser sa vie d’adulte et se créer une famille. Et le monde ne lui fera certainement pas de cadeau.

Lors même qu’ils en ont rarement gardé de bons souvenirs, néanmoins tous les peuples dominants et qui ont réussi à s’imposer dans le monde, à un moment donné de leur histoire, sous une forme ou sous une autre, et le plus souvent par la force des choses, ont dû passer par cette étape intermédiaire d’apprentissage et de tutelle, avant de devenir pleinement indépendants et marcher vers le succès.

Un exemple parmi d’autres. Les États Unis d’Amérique du Nord, avant de devenir la première puissance mondiale dominante qu’ils sont aujourd’hui, ont dû passer par la force des choses, presque 3 siècles, sous la tutelle de la Grande Bretagne, une puissance plus ancienne et dominante dans les affaires du monde. Et encore que la grande majorité des Américains blancs n’avaient jamais connu l’esclavage et avaient donc pu bénéficier des avant l’indépendance pour la plupart, au moins d’un niveau minimum d’éducation.

DE LA GOUVERNANCE HAITIENNE (1804-2023)

De quoi était composé le leadership de ce nouveau projet national ? D’une part il y avait nos généraux et principaux héros de l’Indépendance dont la plupart ne savaient ni lire ni écrire, donc ne possédant pas suffisamment de connaissance, sauf sur le plan militaire, pour exercer un leadership politique éclairé et responsable, pour conduire la nation vers le bien-être. De l’autre, un petit groupe d’anciens affranchis, qui s’ils avaient eu pour la plupart la chance de bénéficier d’un certain niveau d’éducation n’étaient pas dans la situation psychologique idéale pour guider le jeune Etat. En effet, dans ce groupe composé d’une majorité de mulâtres[ii] en butte à une crise d’identité, puisque rejetés d’une part par leur père blanc pour n’être que des sang mêlés et réticents à s’identifier et s’associer avec leurs frères et sœurs nègres. Or, un peuple qui n’est pas guidé par une élite éclairée et solidaire aura toutes les difficultés à trouver la bonne route vers le progrès et la prospérité.

Ce n’est sans doute jamais politiquement correct de le dire, en Haïti, sous peine d’être violemment pris à partie par les nationalistes, mais il  faut reconnaître avec une certaine lucidité que c’est bien ce qui est arrivé à Haïti. Elle a sauté une étape cruciale dans sa croissance de peuple et ce déficit culturel, cette carence d’une longue maturation dans l’éducation et l’apprentissage, lui ont été préjudiciables. Ce manque d’éducation de la grande masse et d’une grande partie des élites a constitué un boulet attaché aux pieds de la jeune nation. Ce qui l’a empêché et l’empêche aujourd’hui encore, dans une large mesure de prendre son élan décisif vers le progrès[iii].

Évidemment, Haïti et les Haïtiens sont loin d’être les seuls responsables de cet état de choses dramatiques. Aussi louable que fut la tentative de Toussaint, il est évident qu’elle était pratiquement vouée à l’échec. Qui allait donc mettre en place cette tutelle[iv] soi-disant « bienfaisante » pour la jeune nation nègre, dans un monde dominé à l’époque, par le racisme et l’idéologie de la suprématie blanche ?

La France a sans doute une part de responsabilité historique dans les difficultés que connaît Haïti aujourd’hui lorsqu’elle envoya sa fameuse expédition navale pour mater la soi-disant rébellion de Toussaint Louverture. Mais selon la grande majorité des historiens, les plans secrets de Bonaparte et de Leclerc étaient, à moyen terme, de rétablir l’esclavage[v] par tous les moyens possibles dans la colonie quitte à massacrer autant de nègres et de négresses adultes qui avaient finalement pu goûter, durant quelques années, la liberté générale des esclaves décrétée, par Sonthonax, au doux fruit de la liberté donc ; autant dire toute une nation. Le rêve, le projet Louverturien avait donc échoué. Restait donc sur l’échiquier politique le seul projet viable Dessalinien : « vivre libres ou mourir. » ” koupe tête, boule kay.” On n’avait pas le choix. C’était, soit le grand saut vers l’Indépendance, nonobstant nos faiblesses et insuffisances du moment et les risques y attachés, ou bien l’anéantissement, le génocide d’une nation et le retour pur et simple à l’esclavage.

Nous n’avons donc absolument rien à regretter ou quoique ce soit à reprocher à Dessalines, Toussaint Louverture ou Pétion. Ils méritent tous notre gratitude et notre respect éternels pour avoir grandement contribué à nous créer une nation libre et indépendante. Ils ont fait ce qu’il fallait pour assurer notre survie dans des circonstances difficiles. A nous donc de nous élever à leur dimension et faire appel à la raison pour trouver aujourd’hui les voies et moyens, pour construire une nation viable et prospère.

Comme il était donc prévisible, pour un peuple qui effectuait ses premiers pas en tant que nation indépendante et libre, et qui partait pratiquement de zéro, sans pouvoir bénéficier dans une mesure appréciable d’un apport culturel ou éducationnel venant d’autres peuples, devait donc pratiquement réinventer la roue en termes de gouvernance politique et trouver sa voie tout seul dans un environnement international largement hostile à ses aspirations de liberté et de prospérité. Nous avons donc pratiquement passé tout le 19e siècle dans l’instabilité chronique, quasi-totale, agrémentée de dizaines de révolutions, rébellions, coup d’États, troubles sociopolitiques en tous genres.

La plupart de nos chefs d’État, au 19e siècle, après notre Indépendance, presque tous des anciens haut gradés militaires, à de rares exceptions, n’étaient, comme il fallait s’y attendre, nullement à la hauteur de leur tâche de leaders de la jeune nation. On sait que des hommes politiques éclairés de la dimension d’un Anténor Firmin, par exemple, pour ne citer que lui seul, malgré tous leurs efforts, n’ont jamais pu avoir l’opportunité de diriger Haïti. C’est même une constante dans notre histoire de peuple libre qu’à chaque fois qu’il faut choisir un leader, nous choisissons presque toujours le moins éclairé. Il est donc logique, et même naturel, qu’un peuple dont la grande masse et une grande partie des élites ne sont pas suffisamment éclairés fassent presque toujours le mauvais choix.

Certes, la lourde dette de l’Indépendance que nous avons dû supporter durant plus d’un siècle n’a pas manqué d’avoir eu une incidence négative certaine sur le développement économique du pays et Haïti doit se battre jusqu’au bout pour non seulement être remboursé, mais également obtenir une réparation conséquente et substantielle pour une juste compensation pour les 250 et plus d’années de labeur gratuitement fourni par les esclaves noirs de Saint Domingue au profit de la France. Cela dit, nous croyons honnêtement que la mauvaise gouvernance a constitué, et constitue de loin le boulet le plus lourd qui a entravé le développement et le progrès d’Haïti. Attribuer notre situation déplorable d’aujourd’hui à la seule dette d’indépendance serait non seulement contreproductif mais également dangereux, dans la mesure où cela occulterait à nos yeux, le problème fondamental de la mauvaise gouvernance.

[i] Certes, Bonaparte, après coup, regrettera amèrement sa stupidité pour n’avoir pas essayé de trouver une entente acceptable, ne serait-ce que provisoirement, pour les deux parties, avec Louverture. Ce qui aurait permis a la France sans doute de conserver l’importante colonie de la Louisiane. Dans ses mémoires dictés à son valet de chambre a Saint Helene, a propos de Saint Domingue et de de Toussaint Louverture, il déclara explicitement, et nous citons :

« J’ai à me reprocher une tentative sur cette colonie lors du consulat. C’était une grande faute que d’avoir voulu la soumettre par la force ; je devais me contenter de la gouverner par l’intermédiaire de Toussaint. »

Voir l’ouvrage de Pierre Jova intitulé : Toussaint Louverture, la mauvaise conscience de Napoléon Bonaparte.

[ii] La grande majorité des nègres et une minorité de mulâtres constituent la grande famille de la nation Haïtienne. Ces deux groupes ont combattu cote a cote pour faire d’Haïti une nation libre et indépendante malgré une guerre civile (la guerre du sud en 1800) entre Toussaint et Rigaud a peine 2 années avant la guerre de l’indépendance. Les mulâtres, comme les noirs ont donc mérité de la patrie.  Notre but n’est donc pas de pointer du doigt, pour attiser la haine ou accuser un groupe d’individus dans le but de diviser la nation. Il nous faut au contraire créer un climat psychologique inclusif, car il est dans l’intérêt de tous pour que tous les Haïtiens sans distinction de couleur se sentent chez eux et puissent travailler en paix pour le bienêtre et le relèvement du pays.

[iv][iv] Loin de nous l’idée de vouloir faire l’apologie ou la promotion de la tutelle. D’autant plus que l’homme étant un être qui se signale principalement par son égoïsme naturel, les nations dominantes ont rarement le souci du bien-être des peuples colonisés. Ils le font le plus souvent pour leurs propres et seuls intérêts. Ce n’est nullement une situation psychologique et matérielle agréable ni enviable de la part du peuple, particulièrement des élites du peuple colonisé. Ce n’est que par la force des choses, et le contact permanent entre les deux entités que la plupart du temps, le peuple colonisé, au contact de la puissance dominatrice finit toujours par apprendre et fort souvent l’élève finit par dépasser le maitre.

Voir en ce sens les écrits de :

Girard P. Philippe, « Napoléon voulait-il rétablir l’esclavage en Haïti ? Bulletin de la société d’Histoire de la Guadeloupe, mai-aout 2011

Kubiak Valerie, « Pourquoi Napoléon a-t-il rétabli l’esclavage en 1802. Publié le 21/03/19 et mis à jour le 05/05/2021

Jude Fabre Bretous, avocat

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