QUE NOUS APPREND L’EXÉCUTION DE NICOLAE CEAUSESCU ?
Par Ducasse Alcin
« On pense autrement dans un palais que dans une chaumière » (Ludwig Feuerbach)
Le début des années 90 fut une époque porteuse d’espoir et de changements surprenants qui bringuebalaient le monde. Une guerre picrocholine entre deux États limitrophes venait tout juste de prendre fin (Iran-Irak) qu’une autre se préparait dans la même région. En Europe de l’Est, les pays se trouvant sous la coupe du communisme étaient en pleine mutation. Un vent de liberté s’y mettait à souffler.
L’alma mater du marxisme, en l’occurrence l’Union Soviétique, forcée par la brusquerie des événements et l’aspiration de sa population à plus de liberté, s’est vue contrainte, à desserrer l’étau, pour amorcer des réformes politico-sociales, via la perestroïka. Tout dirigeant doté d’un tant soit peu de clairvoyance en politique pouvait bien s’apercevoir que ces changements déboucheraient sur quelque chose de plus fulgurant : le marxisme-léninisme à la Staline était sur le point de rendre l’âme.
C’est dans un tel contexte que le 25 décembre 1989 Nicolae Ceausescu, l’une des figures de proue du système communiste, périt sous la mitraille d’un escadron d’élites militaires. Il n’est pas rare de voir un chef d’État mourir au pouvoir, mais il est tout au moins inaccoutumé de voir un dirigeant finir dans les poubelles de l’histoire d’une si ignoble manière. La logique veut que Ceausescu ait été vraiment détesté pour mériter un tel sort. Mais il y a-t-il une leçon à tirer de ce qui était arrivé, voilà plus de 30 ans, à ce chef d’état excentrique.
Avant d’éclaircir ce point, je devrais, au préalable, vous dresser un léger résumé de la vie de Ceausescu et cela, je l’espère bien, vous aidera à réfuter la notion généralement admise selon laquelle un leader issu de la masse prend mieux en compte les desiderata de son peuple.
Nicolae Ceausescu prit naissance dans une famille extrêmement pauvre, d’une mère analphabète et d’un père qui se noya dans l’alcoolisme pour oublier ses déboires. On raconte que le jour de sa naissance son père était tellement ivre que, quand il soumit le nom de Nicolae à l’officier d’état civil, il oublia qu’il avait déjà un autre fils portant le même nom. Comme maison, le petit Nicolae habitait dans un vrai taudis d’une seule pièce qu’il partagea avec père, mère et neuf autres frères et sœurs !
Pour quelqu’un qui a vécu une enfance aussi épouvantable, l’on serait tenté de déduire que Ceausescu était l’archétype parfait pour sortir son peuple de l’ornière de la misère, une fois au timon des affaires. Ce n’était malheureusement pas le cas. Au contraire, la misère lui a laissé des cicatrices qui durcirent son cœur au point de vouloir prendre sa revanche sur une société qui ne lui était de toute évidence pas bon prince durant ses galères.

En effet, pendant ses 25 ans de règne, Ceausescu tint non seulement la dragée haute à sa nation par l’oppression la plus féroce, mais aussi, il plongea la Roumanie dans une dynamique de corruption à faire crever le plafond, où seule une clique oligarque pouvait savourer le nectar de l’ambroisie. Tandis que lui et sa femme Elena baignèrent dans une somptuosité et une opulence scandaleuse, derrière les murs d’un palais dont la construction requérait plus de 4 milliards d’euros dans un pays où le peuple râlait sous le poids écrasant d’une indigence infâmante.

Dépités par la corruption et le despotisme qui servaient comme toile de fond du régime de Ceausescu, jour après jour les Roumains gagnèrent les rues pour vitupérer. Il ne fait aucun doute que d’autres mouvements de protestation concourants, ponctuant le quotidien d’autres peuples d’Europe de la région, aient pu jouer un rôle de premier plan dans le renversement de Ceausescu. Car le socialisme, en dépit de son apparence de pilule dorée, cachait bien plus de choses moins luisantes qui reproduisait un calque similaire par rapport au capitalisme, eu égard à la malversation financière qui le caractérisait. Maintenant la question est celle-ci : comment un chef d’État lucide peut-il laisser les choses s’envenimer à un tel point qu’il dût le payer de sa vie ?
L’obstination est la seule explication. En effet, que ce soit en Pologne, en Hongrie, en Tchécoslovaquie, en Yougoslavie ou en Bulgarie, la transition s’était plutôt faite pour ainsi dire sans heurt. Mais l’attitude cabocharde de Ceausescu lui a empêché de réaliser qu’il était temps pour lui de jeter l’éponge. On comprend qu’après tant d’années au pouvoir, la proie lui paraissait trop belle pour qu’il la relâche. Mais lorsqu’elle est synonyme d’entêtement, l’obstination conduit toujours au désastre. Car, dans une parodie de procès qui n’a duré que 19 minutes, Ceausescu ainsi que sa femme Elena furent condamnés à mort.

L’un des hommes qui étaient chargés de l’exécution—une exécution plutôt sommaire— s’est dit étonné de voir l’état pitoyable dans lequel s’est présentée la première dame. Stressée par les événements, elle a négligé son hygiène corporelle, au point qu’elle “puait”, selon les dires de cet homme. Imaginez la soudaine déchéance ! Des gens qui ripaillaient dans un luxe effréné pendant si longtemps ont vu, en un clin d’œil, le film de leur vie s’achever d’une si cauchemardesque façon.
L’humiliation de Ceausescu n’avait pas pris fin par son exécution. Les hommes chargés d’ouvrir le feu ont reçu l’ordre de ne pas cibler le visage du chef d’État déchu.Pourquoi ?
Parce qu’on voulait s’assurer que sa tronche soit restée intacte quand il s’agira de tourner l’image en boucle sur toutes les chaines de télévision du pays, afin que cela puisse servir de précédent. Sa dépouille fut trainée de ville en ville avant de recevoir une inhumation de fortune.
La grande énigme de cette histoire est l’attitude des dirigeants alliés du dictateur dont celui de l’Union Soviétique. Après 25 ans passés au pouvoir, moult personnes eurent sûrement bénéficié de sa largesse. Où étaient donc passés ces gens à qui il faisait des heureux ? Pourquoi n’a-t- on pas entendu le bruit ne serait-ce que d’un seul pétard pour prendre sa défense ?
La chose en est que même Gorbatchev, l’ancien président soviétique l’exécrait dans les coulisses. Pour lui, le degré de désordre financier de la Roumanie fragiliserait davantage le système en sapant ses fondations déjà branlantes ; ce qui risquait de le faire chambarder sans une transition élaborée. Ceausescu constituait donc un élément gênant pour le socialisme.

Maintenant, quelle leçon peut-on tirer de cette histoire ?
Carl Marx avait dit que chaque homme écrit sa propre histoire même si ce n’est pas de la façon dont il l’aurait souhaité. Sous ce rapport, Ceausescu a écrit la sienne de la façon la plus ignominieuse qui soit. Son entêtement à s’accrocher à un pouvoir qu’il détenait depuis des décennies l’a rendu aveugle, si aveugle qu’il ne pouvait pas réaliser qu’il était temps pour lui de prendre ses cliques et ses claques, afin d’éviter le pire.
Le pouvoir absolu qu’il exerçait sur son peuple le rendait corrompu de la tête aux pieds. Cela nous montre aussi qu’aucun dirigeant n’est inamovible devant le « furax du vox populi vox Dei ». Quelque solide que puisse se révéler être un tel pouvoir, il se désagrège dès lors que celui-ci ouvre sa bouche pour dire « Non ». De cela, des hommes comme Kadhafi, Ben Ali, Mubarak et Al Bashir en ont fait l’expérience amère. Les pays dits amis n’étaient jamais là pour leur prêter main forte au jour de leur détresse, parce qu’à leurs yeux, ils n’étaient que des pions qu’ils trouveraient dans n’importe quel autre chef d’état pourvu qu’il leur obéisse au doigt et à l’œil. Je ne veux pas jouer les Cassandre, mais je veux dire que tant qu’il y aura ces prototypes de chefs d’état pour se laisser obnubiler par le pouvoir, l’histoire, ayant un cachet cyclique sans faille aura toujours à se répéter
Ducasse Alcin.






Je prends plaisir à lire ce texte qui m’entaine à chaque paragraphe à lire la suivante. De tres bonnes lecons! Merci Ducasse Alcin