Penser la crise haïtienne à travers la vision de Leslie François Manigat

Penser la crise haïtienne à travers la vision de Leslie François Manigat

Edy Fils-Aimé

L’avenir d’Haïti ne se construira ni par la force ni par l’exclusion, mais par un projet national commun, porté par et pour le peuple.” Leslie François Manigat.

 

Boukan News, 12/28/2024 – François Saint Roc Manigat (16 Aout,1930– 27 Juin, 2014), ancien président d’Haïti (1988) et penseur prolifique, a développé une vision marquée par le besoin d’un État fort, d’institutions fonctionnelles et d’une souveraineté nationale réelle. Ses idées, bien qu’élaborées dans un contexte historique différent, offrent une grille de lecture pertinente pour affronter les défis actuels d’Haïti. Cet article revisite ses propositions en les contextualisant et en les illustrant avec des exemples concrets.

Comprendre la crise haïtienne : diagnostic et solutions selon Manigat

Dans La Crise contemporaine haïtienne, Leslie Manigat adopte une approche systémique pour analyser les causes profondes des crises politiques et sociales cycliques en Haïti. Il y identifie trois facteurs majeurs : La fragilité de l’État et l’absence de leadership visionnaire ; le rôle des élites économiques et politiques dans le maintien du statu quo ; et la dépendance structurelle d’Haïti aux puissances étrangères.

Pour Manigat, la crise contemporaine haïtienne n’est pas un simple phénomène conjoncturel. Dans La Crise contemporaine haïtienne, Manigat affirme :

“La crise de l’État haïtien est avant tout une crise de légitimité, aggravée par un appareil institutionnel qui sert les intérêts privés et détourne l’État de sa mission première : servir le bien commun.”

Il la qualifie de “crise de longue durée”, marquée par une instabilité structurelle qui remonte à l’après-indépendance. Cette analyse se croise avec les propositions formulées dans Pour une Haïti moderne, où il propose des réformes structurelles pour briser ce cycle infernal.

Dans La Crise contemporaine haïtienne, Manigat affirme :

“La crise de l’État haïtien est avant tout une crise de légitimité, aggravée par un appareil institutionnel qui sert les intérêts privés et détourne l’État de sa mission première : servir le bien commun.”

Cette critique rejoint son analyse dans Pour une Haïti moderne, où il prône une révision complète des structures étatiques pour les rendre fonctionnelles et centrées sur l’intérêt collectif. Les propositions de Manigat incluent :

Renforcer la légitimité de l’État à travers une réforme constitutionnelle. Il préconise une révision de la Constitution de 1987 pour clarifier la répartition des pouvoirs et éliminer les zones d’ambiguïté qui favorisent l’instabilité.

Décentraliser le pouvoir. Dans La Crise contemporaine haïtienne, il considère que la centralisation excessive aggrave les disparités régionales et alimente la méfiance envers l’autorité centrale.

La Constitution de 1987 prévoit la décentralisation (article 66), mais son application reste partielle. Les récentes propositions de la société civile, comme celles du Collectif pour une Haïti décentralisée (2023), appellent à donner davantage de ressources aux communes. Une mesure concrète serait de transférer 25 % du budget national aux collectivités locales pour qu’elles puissent investir dans l’éducation, les infrastructures et la sécurité.

Un exemple historique pertinent est l’expérience de gouvernance locale à Jacmel dans les années 1990, où les collectivités locales ont pris en charge des projets communautaires avec succès. Cependant, comme Manigat l’explique dans La Crise contemporaine haïtienne, ces initiatives locales, bien qu’efficaces, restent insuffisantes si elles ne s’inscrivent pas dans un cadre national cohérent.

Dans le contexte actuel, où l’effondrement de l’État a favorisé l’émergence de gangs armés qui contrôlent une grande partie du territoire, la décentralisation et le dialogue communautaire pourraient être une réponse clé permettant aux collectivités locales de lancer un dialogue pour la paix et prendre en charge des services essentiels comme la sécurité, l’éducation et les infrastructures.

Dans ses principaux travaux, Manigat identifie l’éducation comme un pilier fondamental pour sortir de la crise. Dans Pour une Haïti moderne, il propose une refonte du système éducatif pour qu’il devienne un levier d’émancipation collective. Dans La Crise contemporaine haïtienne, il approfondit cette réflexion en liant l’éducation à la crise de leadership en Haïti.

“L’éducation haïtienne, dans son état actuel, forme des individus pour maintenir le statu quo. Elle doit devenir un outil pour produire des citoyens capables de penser et d’agir en fonction de l’intérêt national.” (La Crise contemporaine haïtienne, 1996)

Manigat critique un système éducatif conçu principalement pour les élites urbaines, excluant les populations rurales et marginalisées. Cette critique reste valide aujourd’hui, alors qu’environ 50 % des enfants haïtiens n’ont pas accès à l’éducation (UNICEF, 2023). Il propose :

Une réforme des programmes scolaires. Les programmes doivent intégrer les réalités locales (par exemple, l’agriculture, la santé et l’éducation civique).

L’introduction du créole comme langue d’enseignement. Dans La Crise contemporaine haïtienne, il considère que l’utilisation exclusive du français dans les écoles constitue une barrière à l’inclusion et limite la participation des masses populaires.

Les initiatives récentes, comme les écoles communautaires à Mirebalais soutenues par Partners in Health/Zanmi Lasante, montrent comment les idées de Manigat peuvent être mises en œuvre. Ces écoles gratuites, orientées vers les besoins locaux, illustrent la possibilité d’un modèle éducatif inclusif.

Dans La Crise contemporaine haïtienne, Manigat analyse la dépendance chronique d’Haïti vis-à-vis de l’aide internationale et des importations alimentaires. Il qualifie cette situation de “pacte de dépendance”, qui limite la souveraineté économique et politique du pays.

“Aucune souveraineté nationale ne peut exister sans une base économique solide. Haïti doit réhabiliter ses ressources locales et réinvestir dans l’agriculture, colonne vertébrale de son économie.” (La Crise contemporaine haïtienne, 1996)

Dans Pour une Haïti moderne, Manigat propose de revitaliser des zones stratégiques comme la plaine de l’Artibonite, autrefois le grenier à riz du pays. Cette vision est approfondie dans La Crise contemporaine haïtienne, où il insiste sur le besoin de réinvestir dans les infrastructures agricoles, comme l’irrigation et les routes rurales.

En 2023, Haïti importe environ 60 % de ses besoins alimentaires (FAO). La dépendance alimentaire expose le pays aux fluctuations des prix internationaux et limite sa résilience face aux crises. Manigat aurait probablement proposé des mesures concrètes telles que :

Créer un fonds national pour l’agriculture. Ce fonds pourrait financer directement les petits producteurs et réhabiliter les infrastructures agricoles.

Promouvoir la diversification agricole. Par exemple, investir dans des cultures adaptées au climat haïtien, comme le manioc, les pois et les bananes.

Dans La Crise contemporaine haïtienne, Manigat souligne l’importance d’un dialogue national inclusif pour surmonter les divisions internes et bâtir un consensus autour d’un projet de société. Il écrit :

“La fragmentation sociale et politique ne peut être surmontée que si toutes les voix de la nation, y compris celles des plus marginalisés, sont entendues dans un dialogue honnête et constructif.”

Dans le contexte actuel, où la violence des gangs et la fragmentation politique paralysent le pays, un dialogue national pourrait s’inspirer du Forum de Gouvernance de 1997, organisé par la Conférence Épiscopale Haïtienne, ou des expériences internationales comme le Forum National pour la Réconciliation au Burkina Faso.

Manigat, en tant qu’intellectuel et éducateur, croyait fermement au rôle de l’éducation dans la transformation de la société haïtienne. Dans son livre Haïti : l’invitation à l’Histoire (2002), il déclarait :

“L’éducation est la pierre angulaire d’un État moderne. Mais elle doit être pensée comme un outil d’émancipation nationale, non comme un simple mécanisme d’ascension sociale pour quelques privilégiés.”

Il dénonçait également un système éducatif trop orienté vers les besoins de l’élite, au détriment des zones rurales et des classes populaires.

Par exemple, dans les années 2010, l’ONG Partners In Health/Zanmi Lasante a soutenu la création d’écoles communautaires à Mirebalais. Ces établissements offrent une éducation gratuite tout en incluant des programmes pratiques, comme l’agriculture et les soins de santé. Ce modèle correspond à la vision de Manigat, qui appelait à un système éducatif inclusif et orienté vers les besoins locaux.

Avec 50 % des enfants hors du système scolaire (UNICEF, 2023), il est urgent de réformer le secteur éducatif. Une initiative concrète pourrait consister à :

  • Doubler le budget national pour l’éducation (actuellement inférieur à 10 % du PIB, selon la Banque mondiale).
  • Étendre des programmes comme celui de l’École Nationale de Tabarre, qui intègre l’éducation civique et technique, pour former des jeunes aptes à contribuer au développement national.

Manigat a souvent critiqué la dépendance économique et politique d’Haïti vis-à-vis des puissances étrangères. Lors d’une conférence à la Sorbonne en 1997, il déclarait :

“La souveraineté nationale n’est pas un slogan, c’est une réalité qui se construit par l’indépendance économique, la valorisation des ressources locales et le respect des décisions nationales.”

Il proposait de relancer l’agriculture, secteur stratégique pour la survie économique et la stabilité du pays.

Dans les années 1950, le développement de la production de riz dans la Plaine de l’Artibonite, soutenu par des projets d’irrigation, a permis à cette région de devenir le grenier à riz du pays. Cependant, le manque d’investissements dans les infrastructures a entraîné un déclin progressif. Revitaliser ce projet serait un exemple de mise en œuvre des idées de Manigat.

Aujourd’hui, Haïti importe 60 % de ses besoins alimentaires (FAO, 2023). Une mesure concrète serait de financer des projets agricoles locaux, comme la culture de manioc, de bananes et de pois, et de renforcer les infrastructures d’irrigation. Le Fonds National pour l’Agriculture et le Développement Rural, proposé par le gouvernement en 2021, pourrait être réorienté pour soutenir directement les petits producteurs.

Manigat plaidait pour un dialogue national entre toutes les parties prenantes. Dans un discours prononcé en 1988, il affirmait :

“Aucune solution durable à nos problèmes ne pourra venir de l’extérieur. Nous devons nous asseoir ensemble, en tant que nation, et redéfinir notre avenir.”

Il soulignait que l’exclusion de certaines voix – notamment des groupes marginalisés – renforçait les divisions et alimentait les cycles de violence.

Le Forum de Gouvernance de 1997 organisé par la Conférence Épiscopale Haïtienne, ce forum a réuni des acteurs politiques et sociaux autour d’un programme de réformes. Bien que limité dans ses résultats, il a permis de démontrer l’importance d’un cadre inclusif pour discuter des réformes institutionnelles.

Dans le contexte actuel, marqué par une fragmentation politique et la violence des gangs, un Conseil National de Transition pourrait être mis en place. Il s’agirait d’un organisme temporaire chargé de :

  • Superviser les réformes électorales et constitutionnelles.
  • Organiser des dialogues entre les représentants des partis politiques, des mouvements sociaux et des communautés affectées.

Ce modèle s’inspire de l’expérience du Forum National pour la Réconciliation au Burkina Faso (2021), qui a réussi à créer un consensus après une période de troubles.

Manigat croyait que la reconstruction nationale nécessitait l’implication des jeunes et des femmes. Il déclarait :

“Les jeunes et les femmes ne sont pas simplement des bénéficiaires passifs des politiques publiques. Ils sont des agents de transformation sociale.” (Pour une Haïti moderne, 1988).

Dans le Plateau Central, des brigades impliquant des jeunes et des femmes ont permis de replanter des milliers d’arbres tout en offrant des emplois rémunérés. Ce projet illustre comment mobiliser les groupes marginalisés pour des causes nationales.

Un Programme National de Volontariat, inspiré des modèles en Éthiopie ou au Rwanda, pourrait mobiliser les jeunes dans des projets de reconstruction, tels que :

  • La construction d’écoles et de dispensaires.
  • La formation en métiers techniques pour les zones rurales.

Conclusion :

Revisiter les idées de Leslie Manigat, c’est comprendre que les solutions à la crise haïtienne doivent être enracinées dans une vision ambitieuse, structurée et inclusive. Avec des références à des exemples concrets, comme la relance agricole de l’Artibonite ou les écoles communautaires de Mirebalais, il est possible de démontrer que ses propositions peuvent être adaptées aux réalités contemporaines.

Pour une Haïti moderne et La Crise contemporaine haïtienne de Leslie Manigat offrent une analyse lucide et cohérente des blocages structurels d’Haïti. Ensemble, ces deux ouvrages proposent une feuille de route ambitieuse pour sortir le pays de sa crise chronique.

Les trois axes de Manigat – refonte institutionnelle, éducation émancipatrice et autonomie économique – restent des solutions viables et réalistes pour reconstruire la nation. Son insistance sur la mobilisation citoyenne, le dialogue national et la valorisation des ressources locales invite à réimaginer une Haïti moderne, souveraine et résiliente. Les leçons de Manigat invitent à transformer les défis actuels en opportunités, en s’appuyant sur les ressources et les forces vives d’Haïti. Revisiter ses idées, c’est croire en la capacité d’Haïti à se redéfinir et à transformer ses défis en opportunités.

Edy Fils-Aimé,

Maitre ès Science du Développement

filsaime.edy@gmail.com

Références

Banque mondiale. “Données économiques pour Haïti.” 2022.

Collectif pour une Haïti décentralisée. “Propositions pour une réforme constitutionnelle.” 2023.

Conférence Épiscopale Haïtienne. Rapport sur le Forum de Gouvernance Nationale. 1997.

Constitution de la République d’Haïti, 1987.

FAO. “Sécurité alimentaire en Haïti.” Rapport annuel, 2023.

Manigat, Leslie. Haïti : l’invitation à l’Histoire. Éditions de l’Université, 2002.

Manigat, Leslie. La Crise contemporaine haïtienne. Paris : L’Harmattan, 1996.

Manigat, Leslie. Pour une Haïti moderne. Éditions CIDIHCA, 1988.

Nations Unies. “Dialogue national et crise politique en Haïti.” Rapport spécial, 2022.

Partners in Health (Zanmi Lasante). Community-Based Education in Mirebalais. 2015.

Save the Children. Case Study: Participatory Budgeting in Jacmel, Haiti. 1999.

UNICEF. “Rapport sur l’éducation en Haïti.” 2023.

 

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