Mehu Melius Garçon, le militant à l’infini !

Mehu Melius Garçon, le militant à l’infini !

 « Les grands hommes s’en vont, mais ce qu’il en reste est éternel » (Amor Abbassi)

Par Joel Leon

A chaque fois qu’on me disait qu’il n’y avait plus d’hommes de caractère en Haïti, j’ai toujours évoqué le nom de Mehu Melius Garçon comme un spécimen. Pourtant, notre dernière conversation datait de 7 ans, immédiatement après s’être investi dans sa nouvelle fonction de juge de la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif, c’était en 2014

Mon ami Théodore Saintilus m’avait introduit à maître Mehu Garçon au cours de l’année 1992, c’était plus précisément au mois de mars. Tout de suite après, on prenait part à une activité civique qui coïncidait avec la fête des femmes, mondialement célébrée le 8 mars. A cette époque, tout un groupe de militants du nord s’exilait temporairement quelque part à la rue Magloire Ambroise. C’était la réalité du moment, quand la situation politique était intenable à Port-au-Prince, on se repliait dans les villes de province, pour revenir au combat un peu plus tard. Ceux des autres endroits du pays prennent refuge à Port-au-Prince, pour laisser passer la tempête meurtrière des hommes de mains des militaires dans leurs sales besognes. Ainsi, une certaine relation spontanée a été établie entre les militants des divers endroits du pays. Pas besoin de trop narrer à propos du climat répressif que le régime militaire imposait dans le pays, par suite du coup d’État sanglant du 29 septembre 1991.  Un de ces jours, on reviendra sur cette date sinistre de l’histoire politique du pays. Bref, de 1992 à 2021, cela fait plus de 29 ans. Depuis lors, maître. Mehu a marqué ma vie avec un fer de feu que rien ne peut pâlir, voire effacer.

D’abord, c’était sa simplicité et son désintéressement des choses matérielles et superficielles qui avaient retenu mon attention. Quand j’ai appris qu’il était avocat, professeur, commissaire de gouvernement…je me disais que définitivement cet homme est quelqu’un d’autre. Parce que la tradition haïtienne est truffée de cas ou des éléments de la classe moyenne incessamment exhibent leurs diplômes, aujourd’hui c’est le rara des doctorats qui pleut !

Par la suite, après être bien imbu de mon appartenance idéologique et politique, il m’avait introduit au père Jean-Marie Vincent, un autre militant coriace qui alliait les théories à l’action politique. A ce moment-là, j’entrais pour la première fois dans une circonvolution de combats qui faisait rêver à la révolution.  Imprégné de ces figures de proue de la résistance, seulement âgé de 25 ans, certainement cela créait des illusions. Maître Mehu allait ,e donner une leçon politique et culturelle sur certains hommes qui combattaient dans ce champ si vaste, qu’est la politique en termes de prise du pouvoir. Il mettait en garde contre l’utilisation abusive des militants afin d’atteindre des objectifs politiques qui, bien entendu, pouvaient attendre. J’ai l’impression que c’était ma fougue qui le poussait à m’enseigner sur les aspects nocifs de certains dirigeants politiques qui utilisaient des éléments de base comme de la chair-à-canon.

Jean Mary Vincent

Ce cours intensif de sciences politiques était survenu après le résultat d’une mission difficile, voire même périlleuse, pour laquelle je m’étais porté volontaire. A Pétionville, au local d’une ONG de la place, là je rencontrais des hauts responsables de cette structure de lutte pour présenter le rapport de mon incursion. Il y avait eu Mehu Garçon, Jean-Marie Vincent, père Yvon…et d’autres, dont je ne vais pas citer les noms, parce qu’ils sont encore vivants. Cela devrait se comprendre.

Au moment de rapporter les faits, en fait la mission fut un grand succès, tout le monde était content. A l’exception de maître Mehu. Il me fixait droit dans les yeux, pendant que je relatais les circonstances difficiles de l’événement, naturellement avec une certaine exaltation, sans jamais dire un mot. A ma sortie de la réunion, il me demandait de l’attendre, mais sur un ton martial. Au dehors, nous nous rendions à place Saint-Pierre qui n’était pas trop loin. Sa première question était « Tu es content, grand révolutionnaire ?», je ne répondais pas. Il poursuivait pour dire que, « le premier principe de toute lutte révolutionnaire est de rester en vie, car les morts ne se battent pas. Tu ne réalises pas que tu aurais pu perdre ta vie, pourquoi, pour rien. La mission en elle-même n’était pas nécessaire ». Pendant qu’il parlait avec une autorité inaccoutumée, c’est ainsi que je me souvenais de Max Bourjolly, le numéro 2 du Parti Unifié des Communistes Haïtiens-PUCH. Lui aussi mettait en garde contre la bravade, un mal qui fait beaucoup de défauts à la lutte en perdant des camarades de grandes valeurs politiques et idéologiques dans des actions épiques, mais non essentielles.

Mehu Garçon veillait sur moi. C’est une qualité inhérente à tout grand leader. Il se souciait de la vie des combattants. À priori, il évaluait personnellement les missions afin de trouver les moyens les plus indemnes de les exécuter. Cependant, quand le moment est venu au révolutionnaire de prendre le chemin du devoir, il ne doit pas reculer pour que la lutte triomphe. Les cas de Carlos Fonseca Amador au Nicaragua, Che Guevara, Boukman…sont des exemples de grands courages et que les révolutionnaires venèrent encore dans le monde. Mais, seulement quand c’est nécessaire pour propulser le peuple vers la victoire !

Bref, de retour au pays, après mon exil d’un an, je ne pouvais résister à l’idée de la libération d’Haïti sans ma collaboration directe. En longeant la rue Capois, j’ai entendu le hurlement d’une voix « Leon, Leon, Leon », j’ai vu arrêter un taxi. C’était Mehu qui descendait de la voiture avec sa valise sous ses aisselles, il me donnait une accolade fraternelle tout en m’invitant à venir le voir au parlement.  Car, il était déjà sénateur.

Au parlement, on faisait une analyse de la situation politique. Dans l’ensemble, c’était une bonne retrouvaille, car il ne savait pas que j’étais revenu au pays. Ce jour-là, j’ai rencontré les sénateurs Wesner Emmanuel, Jean-Robert Sabbalat, Rony Mondestin et tant d’autres… Il me proposait de prendre un job au parlement. Mais, les autres parlementaires avaient fait le choix d’une autre personne.  Malheureusement, peu de temps après, j’étais contraint de quitter le pays, cette fois-ci pour des raisons familiales !

Je pouvais raconter d’autres histoires, l’une plus instructive que d’autres sur mes relations de 24 mois avec maître Mehu. Mais, ce n’est pas l’objectif de ce papier. En revanche, ce que je veux faire est de porter un démenti formel au prédicat faisant croire qu’il n’y a plus d’hommes verticaux dans le pays, c’est faux, parce qu’il y avait eu un certain Mehu Garçon.

juge Garcon Mehu

Mehu fut un grand haïtien, un homme qui épousait la cause du peuple et est resté fidèle aux grands principes de cet engagement citoyen. S’il est vrai qu’il avait été Commissaire du Gouvernement, Sénateur de la République, Juge de la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif, ces fonctions ne l’imprégnaient pas. Il est mort en homme simple comme il avait vécu. Il vivait pour la postérité.  Il le méritait, donnons-lui son immortalité. Qu’il reste un exemple à suivre pour illuminer les jeunes cerveaux qui prendront sous peu les rênes du pouvoir politique en Haïti et dirigent le pays à la lumière de la simplicité, de l’humilité, de l’intégrité, de la conviction…qui avaient toujours marqué sa vie.

Cet homme que je viens de parler, il s’appelait Mehu Milius Garçon. Il est né le 30 août 1950 à Acul du Nord.  Il est mort le 24 décembre 2021, à l’âge de 71 ans. Il était avocat, professeur, sénateur et juge, mais avant tout, il était un révolutionnaire, un homme du peuple qui n’avait jamais trahi sa classe ! Qu’on se souvienne de lui comme un Haïtien authentique qui harmonisait la théorie à l’action sans jamais renier sa conviction pour un pays qui doit-être au service de tous ses fils et filles. Que son âme repose en paix !

Joel Leon

 

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