Jacmel le 17 juillet 2022
Lettre ouverte au Commissaire du gouvernement Me Lyonel Chérima
26 Rue Seymour Pradel, Jacmel, Haïti
Monsieur Lyonel Chérima
Commissaire du gouvernement Près du Tribunal de première instance de Jacmel
Monsieur,
Je viens d’un exil de vingt-ans. Je suis de retour au pays depuis dix années. Je vis ma vie à Jacmel loin des radars médiatiques et politiques. Et je me tais. Je le fais non pas parce que je n’ai pas envie de parler mais parce qu’il n’y a pas de place pour le débat tout court. Parce qu’on impose le bruit et l’engueulade comme seuls modèles opératoires de pensée dans ce pays. On banalise toute autre ambition qui pourrait être porteuse d’idées et de réflexions nouvelles pour sacraliser la sottise. Il suffit d’être présent dans toutes les manifestations politiques et culturelles pour se faire doter du titre d’intellectuel ou d’analyste politique avec tout ce que cela comporte de privilèges et d’honneurs. Voilà ce qu’on offre au pays et à la jeunesse comme paradigme et comme promesse : le bruit et la sottise. Cela devient une culture et on assiste à son intronisation même dans toutes nos institutions publiques particulièrement dans nos tribunaux et Parquets. Voilà ce qui m’interpelle Monsieur le Commissaire et qui me pousse à rompre le silence et à vous écrire aujourd’hui.
En effet, je souhaite que ma démarche ne soit pas le début d’une polémique avec vous, mais qu’elle ne soit non plus une complaisance à votre égard. Car elle doit être ce qu’elle est, le constat d’une trahison patriotique, le règne de la médiocratie, l’autre déroute de l’intelligence, dirait le feu Roger Gaillard. Quand la justice qui devrait être le garant de la paix et de la stabilité de la société en devient le principal fossoyeur, le citoyen responsable doit se sentir interpellé. Il doit être à la hauteur de son rôle : protéger la patrie commune. C’est Antigone de Sophocle qui, sous peine de mort par Créon, finit par enterrer son frère Polynice. C’est le citoyen lambda qui accomplit simplement ses devoirs. Monsieur le Commissaire, je vous écris pour vous faire part de ma déception quand on sait que le Parquet que vous administrez depuis plus de trois ans fait l’objet de nombreuses critiques de part et d’autre. On ne cesse de s’interroger sur votre vraie mission dans le département du Sud-Est, dans la ville de Jacmel en particulier. En tout cas, ce n’est pas le but de ma lettre.
Monsieur le Commissaire, le but principal de ma lettre se résume en deux volets, l’insouciance de l’ensemble de votre personnel, les faits anti juridiques, anti judiciaires, antisociaux constatés dans votre Parquet au cours de ma carrière d’avocat au Barreau de Jacmel, et la situation de mes deux clients fraîchement arrêtés sans flagrance aucune pour menaces de mort. En vérité, ce n’est pas une démarche personnelle, elle est plutôt collective puisqu’elle s’inspire des complaintes d’une communauté qui se sent à bout de souffle des pratiques illégales, inélégantes, indécentes de vos propres collaborateurs pour ne pas dire de vous-mêmes en particulier. J’ai mis ce bémol juste pour vous accorder le bénéfice du doute dont je ne sais si vous le méritez ou pas. Mais je le fais par décence, par civilité, par probité intellectuelle, dans un esprit scientifique parce que n’étant ni employé de votre boite ni témoin de vos réunions internes je ne peux m’arroger le droit de jeter sur votre dos toute la responsabilité de cette gabegie administrative même si, en dernière analyse, vous la consommez de près ou de loin. En gros, vous êtes le chef de cette boite c’est à vous que je m’adresse, parce que quand une armée perd une guerre ce n’est pas à l’armée adverse qu’il faut adresser des reproches ce sont les généraux qu’on blâme pour leur inaptitude. Monsieur le Commissaire le Parquet c’est vous, c’est votre image. En tout cas, les résultats sont tristes, ils ont terni votre image.
Ce sont des mandats d’amener sans cas de flagrant délit, des mandats d’arrêts, des mandats d’amener pour dette, des mandats d’amener pour menaces « improbabilités », des mandats d’amener pour abus de confiance « improbabilité », des ingérences dans les affaires civiles, pour ne citer que ceux-là. Or la loi haïtienne interdit toutes ces pratiques exercées par vos collègues ou vos subalternes. C’est un véritable assaut contre l’État de droit dont tous les gouvernements depuis après le départ des Duvalier ont promis de respecter. Monsieur le Commissaire, si j’avais à faire le bilan de votre administration ce sont ces minables résultats qui seraient retenus pour votre performance. Si Socrate, dans son dialogue avec Hippias l’a conseillé d’obéir aux lois même celles qui sont injustes ce n’est pas simplement par souci d’obéissance mais pour une vertu plus grande laquelle est la cohésion sociale. Vous pouvez remarquer, d’après Socrate, que les lois mêmes injustes peuvent assurer une certaine cohérence sociale, mais pour votre administration c’est tout le contraire, elle déroge à toutes les lois même celles édictées par son propre gouvernement. Comment sera-t-elle capable d’assurer la cohérence sociale quand elle contribue, dans ses actions, à la déchéance d’une société qui est déjà en lambeaux.
Monsieur le Commissaire, vous n’êtes pas parmi des citoyens lambda. Vous êtes plus que cela. Vous êtes de ceux qui, au sommet de l’État par leur laxisme, optent pour la déchéance sociale où la poursuite est faite par la rumeur, le ragot, les « zen » non par la clameur, où la justice est rendue au nom de la rue non pas au nom de la République, où les réquisitoires du Parquet sont préparés d’avance par de petites amies ou par les « gwo potanta » de la ville. Dans ce cas, Monsieur le Commissaire aucune application ou interprétation fidèle de la loi n’est plus possible, et l’avocat qui vit de son métier se voit obligé de troquer sa toge et ses codes de lois aux armures du policier et aux pistolets des bandits. Voilà où nous sommes, Monsieur le Commissaire, dans un gallodrome où le pouvoir de l’argent ou le pouvoir tout court punit la loi, où les bandits deviennent légaux et les hommes de loi des délinquants qu’on doit poursuivre et punir. L’affaire Muscadin, le célèbre commissaire du gouvernement de Miragoane en est la preuve.
En ce sens, Monsieur le Commissaire, je tiens à vous rappeler que le mercredi 13 juillet 2022 vers 11 heures du matin un mandat d’amener sans cas de flagrant délit émis par votre Parquet a été exécuté contre mes deux clients pour menace de mort, Faéli et Rabel Augustin. Et que le Parquet a ordonné au Commissariat de la Police Nationale de Jacmel de les garder en garde-à-vue jusqu’au mercredi 20 juillet 2022. Voilà Commissaire, un cas flagrant de violation flagrante des lois de la République par votre Parquet. J’aimerais savoir monsieur Le commissaire en vertu de quelle loi nationale ou internationale que votre Parquet a pu autoriser à garder un prévenu en garde à vue pour 192 heures de temps ? C’est cette question qui me pousse à rompre le silence pour vous écrire au nom de mes deux clients, en particulier, et au nom de tous ceux qui n’ont pas les moyens pour payer un avocat et qui croupissent dans les geôles de la Police Nationale de Jacmel.
Je vous écris aussi pour vous prévenir que le lundi 18 juillet 2022 j’entreprendrai toutes les démarches utiles, nécessaires et légales pour la libération de mes clients. Et j’espère que les pratiques courantes de boycottage des référés surtout en habeas corpus de votre Parquet ne soient pas utilisées pour contrer les actions en justice en faveur de ces prévenus.
Comptant sur votre compréhension, recevez, au nom de la Patrie, Monsieur le Commissaire mes salutations les plus distinguées
Me PAUL, Jean-Mario, Av.
Cc/ Ministère de la Justice et de la Sécurité Publique, CSPJ, Fédération des Barreaux, Barreau de Jacmel, ANAMAH, RNDDH, La Presse et les Réseaux sociaux.






