LE PUTSCH EN BIRMANIE
Aviez-vous noté que le coup d’état perpétré par les militaires birmans contre le gouvernement que dirige Aung San suu Kyi n’a pas produit l’effet boomerang auquel on pourrait s’attendre. Bon, il est vrai que Washington a fait sortir une dépêche condamnant le putsch, mais on est loin de la véhémence qui caractérise généralement les déclarations de la maison blanche et du département d’état dans ces genres de situation.
L’UE non plus n’a pas jugé bon de muscler le ton. On dénonce sans menace ! Le coup laisse donc les anciens ardents défenseurs de l’icône birmane dans l’indifférence totale. Si les militaires avaient prévu un tel scénario en planifiant ce coup d’état, eh bien sous ce rapport on peut dire qu’ils peuvent se donner un satisfecit.
Dire qu’une vingtaine d’années de cela, Aung san suu Kyi était parmi les personnages les plus adulés sur la scène politique internationale. Car elle avait la niaque! Le courage et la force de caractère qu’elle a su faire montre dans son combat pour faire respecter les principes démocratiques par les hommes en Kakis de son pays avait placé son nom sur les lèvres de tous les démocrates convaincus du globe.
Fervente adhérente à la philosophie non-violente, elle a fait siennes les mêmes tactiques de combat qui avaient permis à Gandhi d’affranchir l’Inde de la coupe anglaise, à savoir permettre à l’adversaire de s’affaiblir en exposant sa cruauté.
Il n’y a pas un mot plus fort que celui de martyr pour décrire la carrière politique époustouflante de cette dame considérée autrefois comme un symbole de résitance face à l’oppression. L’entrain de son engagement tonitruant pour la cause des sans voix en Birmanie a prouvé que le port de la jupe ne rend nullement la femme inapte à faire trembler ces hommes en uniforme qui dirigeaient le pays d’une main d’acier.
Être une battante est quelque chose qu’elle a dans son ADN puisqu’elle est le pedigree du père de l’indépendance de Myanmar. Elle avait tout sacrifié pour épouser la cause des exploités de sa nation : famille, confort et même sa liberté.
Elle a en effet dû passer plus de 15 ans en prison— période au cours de laquelle elle n’avait pas pu recevoir personnellement le prix nobel de la paix qui lui a été décerné en 1991. Pire encore, son fils et son mari ont été inhumés en son absence parce que si elle quitait le pays pour assister aux obsèques en Angleterre, elle risquait de ne plus y remettre les pieds.
Mais après d’âpres pressions de la part de la communauté internationale, les militaires ont dû lâcher prise pour desserrer un peu l’étau en permettant à son parti de participer aux élections — élections que son regroupement politique avait remportées haut la main. Toutefois elle était empêchée d’occuper son siège au parlement parce que la junte militaire au pouvoir l’avait constamment assignée à résidence surveillée.
Elle devra attendre jusqu’en 2012 pour être acceptée comme membre du parlement –compromis qui était jusque-là un langage auquel les militaires faisaient la sourde oreille. Ils n’ont pu écouter la voix de la raison que parce qu’ils avaient le dos au mur sous le poids asphyxiant des sanctions économiques.
Le Myanmar étant une république parlementaire, le parti qui détient la majorité au parlement devrait être celui qui prend les rênes du gouverment. Mais pour empêcher qu’un tel privilège lui échoie, les militaires ont taillé sur mesure une constitution contenant un amendement interdisant à ceux dont les enfants naissent en territoire étranger de ne pas pouvoir prendre la tête du gouvernement, et c’était exactement son cas.
A l’issu d’une autre élection où son parti a encore une fois reçu une écrasante majorité, elle a pu finalement entrer dans les rouages du gouvernement, comme “counselor”.
Mais comme dirait l’autre ” l’homme aux abords du pouvoir n’est pas l’homme au pouvoir” . Les actions posées par Aung San Suu kyi en tant que premiere mistre,même si c’est de facto, allaient prouver la justesse d’un tel dicton.
Au lieu de travailler aux réformes qu’elle avait promises, une fois au pouvoir elle est plutôt entrée dans une romance politique avec les militaires, allant jusqu’à qualifier ses rapports avec eux de “doux”. Certains ont vu en cela un certain pragmatisme, mais pour d’autres c’était de la naïveté, une sorte de pacte avec le démon.
En 2017 le nimbe qui entourait sa personnalité allait prendre un sérieux coup durant la campagne de xénophobie qui a débouché sur le génocide des milliers de birmans issus de la tribu des Rohingya par les militaires. Des centaines de milliers personnes ont dû se réfugier au Bangladesh pour échappeer à l’épuration éthnique— ce qui a provoqué une crise de réfugiés sans précédent.
En dépit des appels répétes de la communauté internationale pour qu’elle condamne ces agissements, la “championne” de la démocratie est restée dans son mutisme. Honni soit qui mal y pense, Aung San suu Kyi qui, hier encore se montrait si sensible quant à la violation des droits de l’homme, a décidé aujourd’hui de donner sa bénédiction à ses persécuteurs d’autrefois qui brutalisent des gens sans défense.
Peut-être qu’elle pensait qu’en agissant ainsi elle pourrait apaiser les militaires, mais il est évident qu’elle s’est lourdement trompée. Ces derniers ont des instincts de prédateurs qui savent interpréter les signes de vulnérabilité chez leurs proies. Les militaires ont peut-être fait ce calcul : ‘maintenant qu’elle ne bénéficie plus du support sans faille de l’internationale, c’est le moment où jamais de nous débarrasser d’elle’.
En effet l’écrasant support populaire que madame Suu Kyi jouit sur le plan interne ne saurait à lui seul forcer la main à junte militaire. Le crédit doit être aussi attribué à la communauté internationale qui, au moyen de sanctions et de pressions de toutes sortes, a fait capituler le régime pour embrasser la démocratie.
En alliénant la communauté internationale, la “Lady” a creusé elle-même sa propre tombe. Elle ne peut s’attendre à ce que personne vienne à sa rescousse. Le temps où elle était la darling des grandes démocraties de l’ouest est révolue.
Elle n’inspire que la déception, en témoigne cette déclaration de Derek Mitchell, ancien ambassadeur américain qui, dans une interview accordée à BBC , avait tenu ces propos :”l’histoire concernant Aung San suu Kyi en dit plus de nous qu’elle n’en dise d’elle. Peut-être qu’elle n’a jamais changé ou peut-être qu’elle a toujours été consistente au point qu’on a été aveugles pour réaliser le genre de personne qu’elle était réellement”. Et il a remué le couteau dans la plaie en poursuivant ainsi : ” que cela nous serve de précédent en nous retenant d’auréoler les gens au-delà de la limite humaine”
Comment finira cette histoire?
On ne saurait supputer, mais une chose est sûre : les militaires ont tenté le coup parce qu’ils se savent en position de force. La réponse ou, pour mieux dire, le silence de madame Aung San suu Kyi face au calvaire des birmans appartenant à la tribu du Rohingya a beaucoup joué en sa défaveur.
Vous ne pouvez pas prétendre être un démocrate et pourtant cautionner de telles barbaries. Si elle reste sans grand support au sein de la communauté internationale au lendemain de ce coup d’état, elle ne peut s’en vouloir qu’à elle-même car il y a des erreurs dont on ne se remet jamais en politique.
Bon weekend
Ducasse Alcin





