Le Prix de l’Audace : Comment la dissolution de 2024 a paralysé la Ve République française

Le Prix de l’Audace : Comment la dissolution de 2024 a paralysé la Ve République française

Yves Pierre

Alors que la dissolution de l’Assemblée nationale était censée clarifier le jeu politique, elle a plongé la France dans une instabilité gouvernementale chronique, révélant les failles structurelles d’un régime conçu pour une majorité stable.

 

BOUKAN NEWS, 10/07/2025 – La démission de Sébastien Lecornu ce lundi 6 octobre 2025, quelques semaines seulement après sa nomination à Matignon, marque un tournant dramatique dans la crise politique française. Cet épisode n’est pas un simple rebondissement dans la chronique

gouvernementale : il incarne l’effondrement d’un système politique dont les failles ont été révélées, puis aggravées, par la décision présidentielle de dissoudre l’Assemblée nationale en juin 2024. Ce qui avait été présenté comme un « coup de poker audacieux » visant à clarifier le paysage partisan s’est mué en une paralysie institutionnelle sans précédent sous la Ve République.

Le pari perdu de la clarification

L’objectif initial de la dissolution était explicite : Emmanuel Macron espérait, en appelant les Français aux urnes, créer les conditions d’une majorité stable capable de soutenir son agenda réformiste. Dans son allocution du 9 juin 2024, le président avait justifié cette décision par la nécessité de « clarifier les choses » face à une progression des « extrêmes ». Mais derrière cette rhétorique, se cachait une volonté plus prosaïque : se donner les coudées franches pour poursuivre son programme de réformes libérales sans entraves.

Or, les élections législatives de juillet 2024 ont produit exactement l’inverse : une Assemblée tripartite, fracturée entre la gauche unie (Nouveau Front Populaire, 188 sièges), le Rassemblement National (143 sièges) et une coalition présidentielle affaiblie (131 sièges avec ses alliés). Aucun bloc ne disposant d’une majorité absolue, le pays s’est retrouvé dans une impasse structurelle. La « clarification » promise s’est transformée en bourbier politique. Ce résultat n’était pourtant pas totalement imprévisible. Comme l’avait mis en garde le politologue Pascal Perrineau dans Le Monde dès le 10 juin 2024, « les Français attendent autre chose que le rouleau compresseur présidentiel. Ils expriment une réelle soif de démocratie apaisée, de dialogue et de compromis trans-partisans ». Un avertissement balayé d’un revers de main par un président convaincu de pouvoir imposer son agenda par la force du scrutin.

L’impossible équation Lecornu

Dans ce contexte, la nomination de Sébastien Lecornu apparaissait comme une ultime tentative de sauver l’exécutif. Ancien ministre de la Défense, proche du président mais issu d’un parti (Horizons) perçu comme modéré, Lecornu incarnait un compromis possible entre les différentes sensibilités de la majorité présidentielle émiettée.

Pourtant, dès l’annonce de la composition de son gouvernement au soir du dimanche 5 octobre 2025, la droite, pourtant courtisée pour élargir la base parlementaire, a retiré son soutien. Bruno Retailleau, reconduit au ministère de l’Intérieur, a publiquement dénoncé un cabinet « qui ne reflète pas la rupture promise », torpillant ainsi l’édifice avant même sa mise en service. Ce retrait symbolise l’impossibilité de construire une coalition viable dans un Parlement où les lignes idéologiques sont devenues des fossés infranchissables.

Le fiasco Lecornu ne doit pas être vu isolément. Il s’inscrit dans une séquence d’instabilité chronique inédite depuis 1958. En l’espace de quinze mois, depuis les élections de juillet 2024, la France a connu trois Premiers ministres : Michel Barnier, renversé par une motion de censure en décembre 2024 après trois mois seulement ; François Bayrou, qui a perdu un vote de confiance le 9 septembre 2025 après neuf mois d’un gouvernement miné par son projet de 44 milliards d’euros de coupes budgétaires ; et enfin Lecornu, dont le gouvernement est mort-né. Sa nomination à la tête de Martignon n’a en fait duré que 27 jours, faisant de lui le plus éphémère des premiers ministres de la Ve République.

Cette valse des chefs de gouvernement a vidé l’exécutif de toute capacité d’action. Les réformes budgétaires, pourtant urgentes dans un contexte de déficit public record, 5,8 % du PIB en 2024 selon l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE), soit un taux supérieur à la moyenne européenne plaçant ainsi la France parmi les mauvais élèves de la zone euro où la moyenne est de 3,1%. La Cour des comptes, dans son rapport de septembre 2024, a tiré la sonnette d’alarme: « L’absence de gouvernement stable compromet toute trajectoire crédible de redressement des finances publiques ». La France navigue à vue, sans gouvernail, dans une tempête économique et géopolitique.

Le syndrome du pouvoir vertical

Cette paralysie révèle aussi les limites d’un mode d’exercice du pouvoir profondément personnel et autoritaire. Depuis son élection en 2017, Emmanuel Macron a cultivé un style de gouvernance vertical, souvent perçu comme méprisant à l’égard des corps intermédiaires. Ce « syndrome du camp retranché », comme l’a qualifié le politologue Pierre Rosanvallon dans une tribune au Monde du 20 septembre 2025, a progressivement coupé le président des syndicats, des collectivités locales, mais aussi de sa propre majorité parlementaire.

Les chiffres sont éloquents : selon une enquête Ipsos publiée le 28 septembre 2025, 73 % des

Français estiment que le président « n’écoute pas les citoyens », tandis que 68 % jugent qu’il « impose ses décisions sans chercher le compromis ». Cette défiance n’est pas née de la dissolution : elle s’est construite année après année, crise après crise, des Gilets jaunes à la réforme des retraites, imposée via l’article 49.3 malgré des manifestations massives. Dans un système semi-présidentiel confronté à une Assemblée fragmentée, la capacité à négocier, à composer, à construire des compromis devient essentielle. Or, le macronisme, fondé sur une vision technocratique et centralisée de l’État, a systématiquement sous-estimé cette dimension politique. Le « destin solitaire » que Macron s’était assigné est devenu une prophétie auto-réalisante : isolé, coupé des réalités du terrain, il ne peut plus gouverner.

Comme le résume sans détour le constitutionnaliste Dominique Rousseau dans Libération du 25 septembre 2025 : « Le président a voulu faire du “en même temps” une méthode de gouvernement. Il se retrouve avec du “ni l’un ni l’autre” en termes de soutien politique. C’est l’échec d’une illusion : celle de pouvoir gouverner seul, au-dessus des partis et des clivages. ». Or, cette illusion du pouvoir solitaire n’est pas propre au macronisme. Elle s’inscrit dans une longue histoire de tensions entre autorité et légitimité, que d’autres périodes, en France comme ailleurs, ont déjà révélées avec brutalité.

L’épreuve du temps : le miroir français et haïtien

Cette paralysie n’est pas sans précédent. Sous la Ve République, la France a déjà connu des moments de tension où l’équilibre institutionnel semblait vaciller. Les cohabitations successives, entre Mitterrand et Chirac en 1986, puis entre Chirac et Jospin en 1997, avaient mis à nu les contradictions d’un régime à double tête. Pourtant, ces épisodes, loin de provoquer l’effondrement du système, avaient révélé sa capacité d’adaptation: le conflit entre l’Élysée et Matignon y était régulé par le respect mutuel des prérogatives, un sens aigu de la continuité républicaine, et un appareil d’État encore cohérent. En 2025, cette plasticité semble avoir disparu. Là où la cohabitation produisait autrefois un équilibre, la fragmentation actuelle engendre la paralysie. La verticalité du pouvoir, hypertrophiée par la présidentialisation du régime, ne trouve plus de contrepoids institutionnel.

Ce phénomène n’est pas propre à la France: il fait écho à d’autres contextes où la crise de légitimité du pouvoir exécutif a débouché sur une instabilité chronique. Haïti, après la chute de la dictature duvaliériste en 1986, a connu des gouvernements successifs incapables de traduire la promesse démocratique en stabilité institutionnelle. L’effondrement du consensus politique, la défiance envers les partis et l’incapacité à construire des compromis durables ont ouvert la voie à une succession de gouvernements éphémères, minés par la rivalité des élites et la désarticulation de l’État. De Port-au-Prince à Paris, la similitude est troublante: quand le pouvoir devient solitaire, quand l’exécutif s’isole du corps social, le régime cesse d’être une architecture vivante pour devenir une forteresse assiégée. Ce qui se joue, dans les deux cas, ce n’est pas seulement une crise politique, mais une crise de la représentativité même, celle d’un système incapable de produire le consentement sans lequel aucune gouvernabilité n’est durable.

Cette résonance historique n’a rien d’anecdotique. Elle montre que les crises institutionnelles ne surgissent jamais du néant: elles traduisent toujours un épuisement plus profond, celui d’un imaginaire politique devenu inopérant. Et c’est précisément cet épuisement qui prépare le terrain aux secousses économiques et diplomatiques que connaît aujourd’hui la France.

La facture économique de l’instabilité

Les conséquences de cette paralysie dépassent largement le champ politique. Sur le plan économique, l’instabilité gouvernementale pèse désormais lourdement sur la confiance des investisseurs. Dès l’annonce de la démission de Lecornu ce 6 octobre, les actions des principales banques françaises ont chuté de 5,2 % en moyenne à la Bourse de Paris, selon les données de Bloomberg.

Plus préoccupant encore, l’agence de notation Fitch a placé la France en « perspective

négative » le 28 septembre 2025, évoquant explicitement « l’incertitude politique prolongée et l’absence de perspective crédible de consolidation budgétaire ». Une dégradation de la note souveraine française, aujourd’hui à AA-, ferait mécaniquement grimper les taux d’intérêt sur la dette publique, aggravant encore la situation budgétaire. Selon les calculs de l’économiste Thomas Piketty, chaque point de hausse des taux coûterait environ 4 milliards d’euros supplémentaires par an au contribuable français.

La France, qui doit impérativement présenter un plan de redressement budgétaire crédible à Bruxelles avant la fin de l’année, se trouve dans l’incapacité d’honorer ses engagements européens. « Comment voulez-vous négocier un plan d’ajustement budgétaire quand vous changez de gouvernement tous les deux mois? », s’interrogeait un haut fonctionnaire européen cité anonymement par Le Figaro le 26 septembre 2025.

Sur la scène internationale, l’affaiblissement de la France est tout aussi préoccupant. Paris, autrefois moteur de l’Union européenne aux côtés de Berlin, peine désormais à faire entendre sa voix. Lors du dernier Conseil européen de septembre 2025, la France a été absente des négociations clés sur le Pacte vert et la politique migratoire, deux dossiers traditionnellement pilotés par l’Élysée. Le « couple franco-allemand », déjà fragilisé par les divergences sur la politique énergétique, est désormais en mode survie.

Dans un contexte de guerre en Ukraine, de tensions commerciales avec les États-Unis depuis le retour de Donald Trump au commande de l’administration américaine en ce début 2025, et de la montée en puissance de la Chine, cette perte d’influence stratégique affaiblit non seulement la France, mais aussi l’Europe tout entière. « Nous assistons à un effacement français qui laisse le champ libre à d’autres puissances », alerte François Heisbourg, conseiller spécial à la

Fondation pour la recherche stratégique, dans une interview à Politico Europe du 27 septembre 2025.

Une crise de régime

En somme, la crise actuelle n’est pas seulement une défaillance gouvernementale passagère, mais une véritable crise de gouvernabilité qui expose les contradictions d’un régime conçu pour fonctionner avec une majorité stable, confronté à une fragmentation partisane inédite. La dissolution de juin 2024, loin d’avoir clarifié la situation, l’a rendue ingérable. Et le fiasco Lecornu en est la manifestation la plus spectaculaire, mais probablement pas la dernière. Car tant que le président refusera de tirer les leçons de son échec, tant qu’il s’arc-boutera sur sa vision verticale et solitaire du pouvoir, la France restera enfermée dans cette spirale d’instabilité.

La Ve République, ce « coup d’État permanent » selon la formule de François Mitterrand, révèle aujourd’hui ses limites face à un paysage politique multipolaire. Le temps du « fait majoritaire », cette idée qu’un parti dominant peut gouverner seul pendant cinq ans, semble révolu. Reste à savoir si la classe politique française saura s’adapter à cette nouvelle donne, ou si elle persévérera dans le déni jusqu’à l’effondrement complet du système.

Yves Pierre, politologue

Photo: www.rtbf.be

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