Le gouvernement dominicain, a-t-il joué un rôle dans l’assassinat du président Jovenel Moise ?

Pennsylvania, USA, 09/10/2022 – C’est une pertinente question qui reste toujours sans réponse. Le débordement avec lequel, Luis Abinader a réagi contre Claude Joseph, l’ancien chancelier et premier ministre haïtien, renforce la théorie à propos de son rôle, s’il y avait eu, dans l’assassinat du président Jovenel Moïse.

L’ancien directeur général de la « Police Nationale d’Haïti-PNH », Mr Leon Charles, avait déclaré une semaine après l’assassinat odieux du président haïtien, Mr. Jovenel Moïse, que l’acte a été planifié depuis la république dominicaine. Il poursuivait pour dire qu’ « Ils s’étaient (les comploteurs) dans un hôtel à Saint-Domingue. Autour de la table, il y avait les auteurs intellectuels, un groupe technique de recrutement et un groupe de financement ».
Connaissant la longue interférence dominicaine dans les affaires politiques internes d’Haïti, les déclarations de Leon Charles ne représentent une surprise pour personne. Depuis l’année 1986, le gouvernement dominicain est impliqué dans tous les coups d’État exécutés en Haïti. Des régimes militaires aux civils, le gouvernement dominicain a toujours été un point de ralliement ou d’accueil pour presque toute planification politique et stratégique visant le renversement d’un gouvernement en Haïti. De plus, tous les présidents renversés séjournaient là-bas : Lesly Manigat, Henry Namphy, Prosper Avril…a l’exception de Jean B. Aristide. Santo-Domingo, la capitale, est le théâtre de manœuvres de tous les coups perpétrés en Haïti depuis 1986 et même bien avant, si on se réfère à la rébellion armée de Leon Cantave au cours de l’année 1963 contre le dictateur François Duvalier. Le livre de Bernard Sansaricq, « Le Parcours d’un Combattant », expose beaucoup d’informations sur les liens qui existaient à l’époque entre le général Cantave, la CIA et l’armée dominicaine.
« Le dernier coup d’éclat fut la rébellion armée de Guy Philippe contre le régime constitutionnel d’Aristide en 2004 : ses hommes furent recrutés, entraînés, armés, financés et transportés en Haïti avec l’aide de l’armée dominicaine pour semer le trouble dans le pays. Ainsi, le gouvernement Boniface-Latortue, issu du coup d’État du 29 février 2004, fut un produit direct de la République Dominicaine ». Donc, la rébellion haïtienne, en particulier celle de la réaction, est toujours transitée par la Dominicanie.

En ce sens, lorsque l’ancien directeur général de la PNH pointa la terre dominicaine comme point de planification de l’assassinat de Jovenel Moise, il avait raison. D’ailleurs, il poursuivait pour ajouter, et je cite : « Il y avait un groupe de 4 qui étaient déjà présents au pays. Les autres sont entrés le 6 juin (2021). Ils sont passés par la République dominicaine. Nous avons retracé la carte de crédit qui a été utilisée pour acheter les billets d’avion ». La considération se situe au niveau de la performance remarquable de l’intelligence dominicaine.
Je vais vous raconter une histoire afin de mieux saisir le caractère omniprésent du gouvernement dominicain et de son service d’intelligence dans les affaires haïtiennes. Quand je publiais pour la première fois l’article « L’occupation silencieuse d’Haïti par la république dominicaine », c’était en 2009. Automatiquement, l’ambassade dominicaine à Washington m’avait contacté par courriel pour protester contre la publication du papier. Mon interlocuteur m’avait invité à visiter leur pays, il s’en chargera des frais pour voir de mes yeux ce que la Dominicanie a réalisé et représenté actuellement dans la region. J’avais immédiatement rejeté l’offre. La dernière communication était claire et verticale, « Mr. Leon, pour entrer en République Dominicaine, il vous faut une autorisation spéciale du gouvernement. Car, vous êtes un ennemi qui entrave les bonnes relations avec Haïti ».
Donc, le gouvernement dominicain a les yeux sur tout. Il est impossible pour que des réunions politiques ultra-sensibles de ce genre, qui visaient à assassiner un président haïtien, prennent place dans le pays de Luis Abinader pour qu’il ne soit pas informé par son service d’intelligence.

Par ailleurs, « Dominican Today » a rapporté le 19 juillet 2021 que : « La société propriétaire du jet privé immatriculé HI-949 dans lequel ont voyagé les mercenaires colombiens qui ont assassiné le président haïtien, Jovenel Moïse, le 7 juillet, serait liée à l’homme politique dominicain Gonzalo Castillo, ancien candidat à la Présidence pour la Parti de la libération dominicaine (PLD) ». D’après plusieurs sources, les relations entre Luis Abinader et Jovenel Moïse se détérioraient considérablement autour du projet de ce dernier de construire un canal d’irrigation en territoire haïtien à partir de la « Rivière Massacre ». Il faut ajouter que le projet est mort ensemble avec Jovenel Moïse !
« Nous voulons d’abord, qu’ils arrêtent la construction du canal, et après nous pourrons discuter d’une gestion combinée et efficace des ressources en eau de la frontière. Mais ils doivent arrêter la construction du canal, c’est notre exigence », « S’ils ne l’arrêtent pas dans les prochains jours, ils auront une réponse officielle du Ministère des Affaires étrangères et du Gouvernement dominicain. » C’était la déclaration, ponctuée d’arrogance et de menace, du président Luis Abinader, autour d’un simple projet d’irrigation qu’entreprenait le président Jovenel Moïse en territoire haïtien. Cela faisait un tollé en Dominicanie, les leaders politiques et ceux de la société civile se prononcèrent unanimement contre la construction du canal pour irriguer les terres haïtiennes, incluant l’ancien président Leonel Fernandez.
On n’a pas besoin d’être un savant pour comprendre l’adversité du gouvernement dominicain contre un projet qui consistait à irriguer les terres afin d’augmenter la capacité productive d’Haïti. Car, « La terre de Dessalines est devenue une province dominicaine qui consomme sans aucun gène toutes sortes de produits de ce pays, en commençant par de l’eau en sachet jusqu’au citron vert. Consommation qui a coûté au pays près de 2 milliards de dollars US l’an. En revanche, l’importation dominicaine se chiffre à quelque 8 millions ».
Donc, toute tentative de se démarquer de cette réalité économique fatale à Haïti constitue pour le gouvernement dominicain un problème de sécurité nationale. Subséquemment, une menace économique et sociale imminente !
Beaucoup de citoyens haïtiens ne cessent de se poser cette question, comment en est-on arrivé là ?
Je ne suis pas économiste, juste un journaliste, disons mieux « un spécialiste de la généralité ». Je vais partager avec vous, chers lecteurs et lectrices, quelques observations personnelles. « Dans les années 50, Haïti fut désignée « la Mecque pour les touristes américains et du monde », opinion émise par Greg Chamberlain dans « the Guardian » de l’époque. Mais au début du 21e siècle, nous n’arrivons pas à créer aucun emploi sérieux à partir de l’industrie touristique ». A remarquer que la désintégration générale d’Haïti marche de pair avec le boom touristique de la République dominicaine. Aujourd’hui, elle est la destination idéale des touristes dans toute la région. Ainsi, l’instabilité politique et sociale de la république d’Haïti a pour conséquence la fuite des visiteurs étrangers vers l’île voisine. Il se trouve que paradoxalement, toutes les rébellions dont sont victimes Haïti de 1986 à nos jours, puisent leur source encore chez l’intelligent voisin.
Luis Abinader et tous les autres chefs d’État dominicains avant lui ont des intérêts stratégiques à alimenter le désordre en Haïti. Cela favorise le maintien de la manne touristique, plus de 7 millions pour l’année 2022 et projette 10 millions pour 2023, ce qui a un impact sur 38 activités économiques et représente 12% du PIB national. Entretemps, le tourisme est inexistant en Haïti. Le kidnapping chasse même les nationaux à exposer leur vie sur la mer pour se rendre ailleurs, n’importe où.
Donc, l’acte politique de Luis Abinader d’interdire l’entrée du territoire dominicain à l’ancien chancelier et premier ministre haïtien, Mr Claude Joseph, n’est-il pas inscrit dans ce même cadre de « cover-up » ?

Claude Joseph, en dehors de toute considération personnelle par rapport à sa sensibilité ou action politique d’État, constitue le fer de lance de la lutte pour que les assassins du président assassiné soient jugés et condamnés. Justice pour Jovenel Moïse est devenu un slogan, politique ou de proximité, pour Claude Joseph. Il est aussi l’un des artisans d’une campagne de dénonciation des abus des autorités dominicaines contre les citoyens d’Haïti qui vivent là-bas. Ce qui est un élément important de la stratégie dominicaine de régner sur le secteur du tourisme.
L’image internationale de la république dominicaine est fondamentale pour qu’elle reste le leader régional dans le secteur touristique. Toute atteinte de projeter une vision différente du pays de celle que présentent les officiels est perçue comme une atteinte grave à l’existence même de la Dominicanie. D’où la réaction peu diplomatique et disproportionnée d’un président en exercice à l’endroit d’un ancien officiel avec qui, hier encore, entretenait des rapports privilégiés.
Il y a une leçon à retenir dans cette affaire, c’est que l’homme d’État ou politique d’Haïti doit cesser d’établir des relations douteuses avec les gouvernements dominicains. Car, depuis toujours la République Dominicaine s’était toujours identifiée comme l’ennemi du peuple haïtien. Les candidats haïtiens qui acceptent du financement pour lancer leur campagne électorale des entités publiques ou privées du pays voisin doivent stopper ces pratiques antinationales. On me rapporte que Claude Joseph lui-même, séjournait souvent en République Dominicaine pour s’amuser, ce qui est incompatible avec la position nationale qu’il adopte aujourd’hui. C’est le moment d’entamer un processus de rectification si on veut que le pays vous prenne au sérieux !
Pour terminer, il semble qu’il y a anguilles sous roches quand on évalue la profondeur de la décision de Luis Abinader à l’endroit de Claude Joseph. Y-a-t-il quelque chose à cacher ? Pourquoi cette sensibilité à fleur de peau ? Pourquoi le gouvernement dominicain ne s’est pas encore engagé dans une sérieuse investigation à propos de la planification de l’assassinat du président Jovenel Moise sur son sol ?
Joel Leon
Reference:
- L’occupation silencieuse de la république d’Haïti par la République Dominicaine (Boukan News)
- L’assassinat du président Haïtien planifié depuis le République Dominicaine (Le Parisien, 15juillet 2021)
- Dominican Politico owns jet used by Haiti assassination suspects (Dominican Today, July 19, 2021)
- Leon Cantave, 67, Is Dead; Fought Dictatorships in Haiti (New York Times, February 23, 1968)
- La construction du canal haïtien sur la rivière Massacre, en voie de devenir une affaire internationale (Haïti-Libre, 14 juillet 2021)
- La République dominicaine envisage 7 millions de touristes en 2022 (Karib Info, 7 février 2022)
- Haïti importe 230 fois plus qu’elle exporte avec la République Dominicaine (Haïti Libre, 17 janvier 2022)





