Le Créole Haïtien : Un Conquérant Discret. –
New Jersey, USA 04/17/2022 – Les linguistes ne lâchent pas des yeux la langue de ceux qui avaient fondé la première République Noire de ce monde. Ils s’appuient surtout sur un triangle de territoires étrangers (Cuba-Les Bahamas-et La République Dominicaine) conquis socio-culturellement par les descendants des anti-esclavagistes haïtiens d’origine Ouest-Africaine. Ces trois îles constituent une digne référence pour les lexicologues quand ils doivent analyser la montée en puissance du créole haïtien à l’échelle planétaire. Alors que ces atouts expansionnistes n’ont jamais été planifiés. Comme une prophétie judaïque, l’avenir du créole se concrétise peu-à-peu dans les entrailles de la terre de bien des pays des Amériques.
Certainement, l’émigration haïtienne, dans ces pays voisins, peut vaillamment revendiquer cet héritage illustre : le parler haïtien seconde trois langues nationales avec fierté.
À Cuba, au pays de Fidel Castro, les créolophones sont près d’un million. Camagüey et Santiago de Cuba hébergent 38,32% d’entre eux (Arencibia, 2004), le reste s’éparpille à travers le pays. Autrement dit, le créole est la langue la plus parlée à Cuba après l’espagnol. Officieusement, El Ministerio-de-Cultura de Cuba (MINCULT) accepte cette réalité. En effet, elle patronne et encourage la fête annuelle du créole des descendants haïtiens à Santiago. On peut lire « Ser Orgullo de Renacer Haitiano (fier de renaître haïtien)» sur des murs dans cette capitale d’Orient de l’île.
Aux Bahamas, le constat est analogue. Le créole haïtien est parlé aussi par environ un million d’âmes. Des politiques libéraux nourrissent même le désir de l’officialiser comme la deuxième langue du pays. Ce qui permettrait au The Bahamas’ Ministry of Education (MOE) de promouvoir la créolophonie dans les écoles. À l’opposé, les conservateurs anti-haïtiens se sont rebellés, craignant d’une invasion de maîtres haïtiens en terre Lucayenne. Cette ambition des libéraux bahaméens demeure un vif débat électoral et place ultranationalistes et pro-haïtiens en interaction. Alors que, incontestablement, le créole talonne l’anglais aux Bahamas. La communauté haïtienne est la deuxième ethnie du pays. C’est la loi de la proportion !
En République Dominicaine, la réalité est encore plus perceptible. Le créole a survécu à toutes les décisions xénophobes. Les Dominicains d’origine haïtienne⸺s’ajoutant aux haïtiens immigrés⸺ dépassent un million. Ce qui assoit la créolophonie avec ardeur. Baharona, Higüey, La Romana, Santo-Domingo, San Pedro de Macorix et Santiago-de-Los Caballeros sont des villes saturées d’haïtiens. C’est-à-dire, on y parle le créole sans équivoque.
En d’autres termes, le créole haïtien sera peut-être le plus parlé dans tout l’espace caribéen dans un futur proche, si l’on considère la Guadeloupe, la Martinique, la Dominique. D’ailleurs, les populations haïtiennes dans ces îlots ne sont pas négligeables. Le créole part à la conquête pour se faire une place de choix dans le firmament linguistique du monde.
Les victoires du créole s’expliquent par les migrations haïtiennes dans toute la région. Les chercheurs de pain haïtiens conservent encore leur vernaculaire partout où ils vivent. Dans le sud de la Floride, presque toute annonce officielle se fait aussi en créole. Les écoles sont munies de dictionnaires créoles.
Cette langue, âgée d’un peu plus de deux siècles, n’est pourtant qu’un véritable martyr. Elle est parlée par tous les Haïtiens, mais jusqu’ici est méprisée aux bureaux ; les scientifiques du monde en parlent, alors qu’elle n’est l’objet d’aucun livre de science.
En dehors de tout, la langue des Haïtiens est un concert harmonieux de sons et de rythmes. C’est aussi un plat copieux cuisiné par les différentes régions/villes du pays. Les capois l’ont épicé d’idiomes amoureux ; les cayens l’ont pimenté de figures affectueuses, les jérémiens l’ont arrosé d’expressions tendres quand les Port-au-princiens se battent vainement pour lui ajouter du sel francisé.
Jean-Rony Monestime André
Spécialiste en Relations Haitiano-Dominicaines
Références :
Arencibia, V. J. F., & Ourdy, P. J. (2004). Contacte lingüístico español-kreyol en una comunidad
cubano-haitiana de Santiago de Cuba. Revista Internacional de Lingüística Iberoamericana, 2(2 (4)), 41–55.






