Le coup d’état du 30 septembre 1991 : Assassinats des alliés du pouvoir Lavalas (7e Partie)

New York, USA, 09/25/2022 – Quoiqu’on fît pour résoudre la crise haïtienne, les choses n’avaient pas vraiment évolué à Port-au-Prince. Tout en mettant en échec la communauté internationale, dans leurs basses œuvres, les putschistes gagnaient davantage du terrain. Le FRAPH continuait non seulement d’exécuter les supporteurs d’Aristide dans les quartiers populaires, ils profitaient aussi pour assassiner en plein jour des officiels du pouvoir Lavalas particulièrement le commerçant bien connu, Antoine Izméry et le ministre de la Justice Me. Guy Malary. « Après Antoine Izméry, enlevé devant des diplomates, Guy Malary est assassiné avec ses gardes du corps le 14 octobre. Comme des dizaines d’autres depuis le 3 juillet 1993. M. Michel François, le chef de la police, et ses groupes « d’attachés » ont bien visé : le premier était le plus riche et le plus déterminé des partisans du Père Aristide ; le second, ministre de la justice, était chargé du lourd dossier de la création d’une nouvelle police. M. Dante Caputo, ancien ministre argentin des affaires étrangères et médiateur de l’ONU, peut bien parler de « complicité flagrante de la police avec les tueurs » et les Nations-unies d’assassinat minutieusement planifié et orchestré comme une opération de commando par les forces armées d’Haïti. » (52)

Si certains membres de la communauté internationale à travers des agences et leurs ambassades sur le terrain finançaient les putschistes et les encourageaient dans leurs sales besognes, parallèlement, avec l’escalade des actes de violence, une autre partie de la communauté internationale pensait que la crise haïtienne avait trop durée et qu’il fallait utiliser la force pour obliger les hommes forts de Port-au-Prince à quitter le pouvoir. Mais trop de notes discordantes dans les actions internationales ou les intérêts des uns n’étaient pas forcément les intérêts des autres. Dans une certaine mesure, les conflits d’intérêts entre les deux franges de la communauté internationale avaient joué en faveur des putschistes. « L’Organisation des Nation-unies, aiguillonnée par le Canada et la France, souhaitait rééditer en Haïti le relatif succès enregistré au Cambodge. Mais la duplicité et l’ambiguïté des politiques américaines – successives ou simultanées – ont entravé ou discrédité les efforts internationaux. Et, au cours des mois d’octobre et novembre 1993, les révélations de la presse américaine sur le rôle de la CIA dans cette affaire sont édifiantes. On a ainsi eu confirmation que les principaux ennemis du président Aristide (officiers supérieurs et politiciens) étaient, bien avant sa victoire électorale, des agents appointés de la centrale de renseignement américaine. Le général Raoul Cédras lui a, par exemple, fourni des rapports, tout au long de 1991, jusqu’au coup d’État du 30 septembre, financé par les grandes familles locales et le cartel de Cali, avec la bénédiction de l’ambassadeur américain Alvin Adams. » (53)

Dans l’intervalle, tout en pensant maîtriser l’évolution de la crise, les militaires, les parlementaires et alliés en étaient arrivés à cette conclusion que la communauté internationale n’avait pas en tête d’exercer de véritables pressions sur eux, donc ils faisaient tout pour gagner du temps. Pertinemment, ils savaient que certaines décisions constitutionnelles comme la nomination d’un Premier ministre et d’un commandant en chef de l’armée ne pouvaient pas se faire sans le consentement du président Aristide. Donc, ils faisaient tout pour gagner du temps. Sur le terrain, en brandissant leurs cartes de nationalistes, les parlementaires proches des militaires avaient essayé une sortie de crise à l’haïtienne, disaient-ils. Ils avaient proposé le 1er mars 1994, la désignation d’un Premier ministre pouvant remplacer M. Robert Malval qui était démissionnaire (décembre 1993), l’amnistie aux militaires dont les noms sont cités comme coupables dans des exactions et le départ à la retraite du général Raoul Cédras. « En revanche, aucune date n’est fixée pour le retour du Père Aristide à Port-au-Prince. En clair, ce dernier est soumis à un chantage que l’on peut ainsi résumer : ou bien vous campez sur vos positions et rien ne bouge, ou bien vous nommez le Premier ministre de « concorde nationale » qui doit succéder à M. Malval. Et, bien sûr, ce nouveau Premier ministre sera notre homme-lige » (54)
Comme les militaires misaient sur le temps, ainsi, le 14 mai 1994, pour combler le vide laissé par la démission du Premier ministre Malval, ils jouaient la carte d’un autre gouvernement civil. Me. Émile Jonassaint, un vieillard, pour faire le jeu des militaires putschistes, était choisi par les parlementaires de la 45 ème Législature. Après Joseph Nérette et Jean-Jacques Honorat, respectivement président et chef de gouvernement, suivi de Marc Bazin comme ‘’super Premier ministre”, Me. Émile Jonassaint fut la troisième tentative des militaires putschistes pour combler le vide du pouvoir exécutif. Si Joseph Nérette avait Jean-Jacques Honorat comme chef de gouvernement, Marc Bazin lui-même comme Premier ministre sans président, dans le cas de Me. Émile Jonassaint, sans chef de gouvernement, il était le seul chef à pouvoir coiffer l’exécutif. Par ces actions de nommer Me. Jonassaint comme président, les militaires voulaient-ils, tout en conservant, quoique démissionnaire, comme Premier ministre Robert Malval qui était déjà sous le terrain, du même coup remplacer Aristide qui était à Washington depuis 1991 ?

Après cette tentative des militaires, comme il n’y avait aucune avancée en termes de solutions pacifiques tant recherchées par la communauté internationale, l’administration américaine, dirigée à l’époque par William Jefferson Clinton, décidait de prendre le taureau par les cornes en programmant une intervention musclée qui remettra les putschistes à leurs places et, du coup, mettra fin à une crise qui aura duré trois longues années au cours desquelles le peuple haïtien aura bu le calice jusqu’à la lie.
Pour justifier cette intervention et lui donner un cachet démocratique, les États-Unis ont eu recours à une couverture internationale. Ainsi, le 31 juillet 1994, le Conseil de sécurité” avait adopté la résolution 940 (1994), par laquelle, « La résolution 940 du Conseil de sécurité autorisant une intervention militaire en Haïti : L’émergence d’un principe de légitimité démocratique en droit international ? Durant l’année 1994, aiguillonnée par le problème des boat-people haïtiens refoulés sur la base américaine de Guantánamo dont le nombre s’accroît jusqu’à 14 000 au mois d’août19, par Jean-Bertrand Aristide qui remet en question le traité autorisant ce traitement des réfugiés, interpellée par des forces politiques comme le Caucus noir du Congrès, ou par la grève de la faim de Randall Robinson (en) en avril, et faisant face à l’inefficacité des sanctions économiques, l’administration Clinton étudie et négocie avec la communauté internationale les conditions d’une action militaire à Haïti. On aboutit ainsi le 31 juillet à la résolution 940 du Conseil de sécurité (en) qui autorise une force multinationale à intervenir militairement, (55)
[…] Agissant en vertu du Chapitre VII de la Charte des Nations Unies, [il] autorise des États Membres à constituer une force multinationale placée sous un commandement et un contrôle unifiés et à utiliser dans ce cadre tous les moyens nécessaires pour faciliter le départ d’Haïti des dirigeants militaires, eu égard à l’Accord de Governors Island, et le prompt retour du président légitimement élu, ainsi que pour instaurer un climat sûr et stable qui permette d’appliquer l’Accord de Governors Island. » (56)
Les efforts de Lawrence Pezullo, conseiller spécial du président Clinton pour Haïti et Dante Caputo pour les Nations-unis, n’avaient pas apporté le résultat tant escompté puisque trois ans après, Aristide était encore en exil à Washington. À noter, mis à part des actes de violence sur le terrain contre les supporteurs du président Aristide, les flux de ‘’boat-people’’ n’avaient cessé d’augmenter sur les rades de la Floride. Donc il fallait finir avec le va-et-vient diplomatique pour lancer un message clair aux putschistes. ‘’Your time is up /votre temps est sont écoulé’’, menaçait le président américain, Bill Clinton. Dans une annonce au peuple américain, télévisée le 15 septembre 1994, le président demandait officiellement aux autorités militaires, auteurs du coup d’État du 30 septembre 1991, de se retirer du pouvoir.
Après avoir mis l’accent sur la situation alarmante des droits de l’homme en Haïti, le président américain, William Jefferson Clinton avait annoncé l’intention des États-Unis d’utiliser la force, si nécessaire, pour mettre fin à cette situation. Même là encore, avec l’envoi au pays des émissaires comme l’ancien président Jimmy Carter, le sénateur Sam Nunn et le général Colin Powell, le président américain essayait une toute dernière tentative diplomatique.
Esau Jean-Baptiste, professeur





