Le coup d’état du 30 septembre 1991 (6e Partie) : La démagogie des militaires pour rester au pouvoir

Le coup d’état du 30 septembre 1991 (6e Partie) : La démagogie des militaires pour rester au pouvoir

Au cours de ce mois de septembre 2022, soit 31 ans après le coup d’État sanglant du 29 septembre 1991, qui fit plus de 5000 morts. Boukan News et le professeur Esau Jean-Baptiste, auteur de huit (8) livres sur Haïti et la politique américaine, se proposent de publier une série de dix articles sur ce dramatique événement et ses conséquences sur l’Haïti d’aujourd’hui. Le but de cette publication en cascade est de permettre aux lecteurs et lectrices de parvenir à une meilleure compréhension du coup d’État de 1991 afin d’approfondir les réflexions sur la crise générale actuelle.

Professeur Esau, est un spécialiste des questions haïtiennes. Ses analyses scientifiques méritent d’être consultées pour mieux cerner les complexités des événements haïtiens.

Esau Jean-Baptiste

New York, USA, 09/24/2022 – Ce qui donnait un caractère particulier à ce “coup d’État” c’était la façon dont, à travers des actes dilatoires, les militaires essayaient de légitimer leur coup de force du 30 septembre 1991. On se souvient encore comment l’homme fort du Grand Quartier Général de Port-au-Prince s’était présenté à la télévision pour dire qu’il n’avait pas fait de coup d’État, mais de préférence une correction démocratique aux dérives de sept mois du président Aristide.  Comme si la constitution haïtienne de 1987 permettait à un commandant des forces armées d’Haïti de faire de correction démocratique à son supérieur hiérarchique (le président) qui était constitutionnellement le commandant en chef de cette même institution.  Si lors du coup du 30 septembre 1991, le général par intérim n’avait pas complètement écarté les députés et sénateurs élus aux mêmes élections générales que le président Aristide, c’était justement pour cacher leur pouvoir dictatorial dans un semblant démocratique. Car il savait même lorsqu’il était supporté par une frange de l’internationale, il ne pouvait pas, dans un contexte de nouvel ordre mondial, garder le pouvoir comme savait faire les dictateurs militaires en Amérique Latine et les Caraïbes lors des périodes de guerre froide.

Joseph Nerette

Entre-temps, après plusieurs mois de collaboration avec les putschistes, le tandem Joseph Nérette et Jean-Jacques Honorat n’avait rien apporté de positif au pays aussi bien qu’une sorte de compromis dans le cadre des négociations avec l’international. Ces dirigeants sans marge de manœuvre et de pouvoirs politiques faisaient du sur place puisque le vrai pouvoir politique était dans les casernes que contrôlaient le Général Raoul Cédras et le puissant Major Michel François. Comme Nérette et Honorat ne pouvaient pas, dans un premier temps, donner un caractère légitime aux mascarades des militaires, et ensuite empêcher la communauté internationale de continuer dans leurs sanctions d’isolement du régime de facto en place, en représailles les militaires les laissaient tomber comme des parquets encombrants, pour finalement miser sur Marc Bazin. 

Bazin, candidat malheureux aux présidentielles de décembre 1990 contre Aristide, avait la réputation d’avoir toujours travaillé pour le « consensus de Washington ». En un mot, il était l’homme de l’international, surtout dans un contexte de l’après-guerre froide où les États-Unis appliquaient leur programme de plan néo-libéral en Haïti. « En 1983, il avait été désigné au poste de ministre des Finances sous le régime Duvalier. En fait il avait été recommandé à ce portefeuille par le FMI : « Le ’président à vie’ Jean-Claude Duvalier avait été d’accord avec la désignation d’un candidat du FMI, l’ancien fonctionnaire de la Banque mondiale, Marc Bazin, comme ministre des Finances. » (Mining Annual Review, juin 1983). Plus tard, Bazin, qui était considéré comme le ‘’favori’’ de Washington, se présenta contre Aristide lors des élections présidentielles de 1990. » (44)

Persuadé que le candidat malheureux au scrutin de décembre 1990 avait des contacts au niveau international, ainsi, en juin 1992, les putschistes avaient finalement jeté leur dévolu sur le leader du MIDH (Mouvement pour l’Instauration de la Démocratie en Haïti). C’était ce Marc Bazin, face à Aristide aux élections présidentielles du 16 décembre 1990 qui n’avait pas eu 15% de l’électorat, mais connu sous le nom de ‘’Mister clean’’ « qui fut donc désigné par la junte militaire, en 1992, pour former un prétendu gouvernement de consensus. »

Contrairement au précédent gouvernement où le pouvoir de l’exécutif était composé d’un Président et d’un Premier ministre, celui de M. Bazin était tout autrement.  La constitution de 1987 veut que le pouvoir exécutif de la République soit bicéphale, ce qui veut dire qu’il comporte deux ‘’têtes’’ : le Président de la République, chef de l’État et le Premier ministre, Chef du gouvernement. Mais avec l’arrivée de Bazin, le pouvoir de l’exécutif était cette fois-ci, tout autrement. Ainsi, le protégé de Washington était un super chef de gouvernement sans un président à leur tête.  Était-il à la fois chef d’État et Premier ministre ? Ou en devenant un Premier ministre sans un chef d’État aux commandes, officieusement, reconnaît-il Aristide, de l’exil à Washington, comme président du pays ?  Peu importe ce qui se cachait derrière ce poste de plein pouvoir attribué au favori de Washington, donc du 19 juin 1992 au 8 juin 1993, Marc Bazin était, sur l’échiquier politique national, le garant des putschistes de Port-au-Prince avec des partenaires d’une frange de l’international. Avec Marc Bazin à ce poste, les militaires espéraient, dans le cadre d’une négociation avec l’international, la levée de l’embargo imposé par l’OEA et l’ONU et suivi, dans un long terme qui ne serait jamais possible, puisque les militaires ne le voulaient pas, le retour en Haïti du président Aristide « En juin 1992, un ancien fonctionnaire de la Banque mondiale, Monsieur Marc Bazin, fut désigné au poste de Premier ministre par la junte militaire. En fait, c’était le département d’État américain qui avait poussé à sa nomination. » (45)

En fin de compte, il semblait que le régime militaire, avec le support officieux d’une frange de l’international, n’avait nullement l’intention de renoncer au pouvoir dont il s’était emparé depuis le 30 septembre 1991.

Marc Bazin

Mais, même avec ce support officieux d’une frange de l’international, le super chef de gouvernement Marc Bazin était incapable de relancer les négociations pour trouver une entente à l’amiable entre les militaires et Aristide sous l’égide de la communauté internationale. En effet, « le Conseil de sécurité de l’O.N.U. menace le régime haïtien d’un embargo total sur le pétrole et les armes si un accord prévoyant le retour du père Aristide », n’était pas envisagé. Ce qui, au prime abord, n’était pas un bon signe pour Bazin, car les militaires putschistes misaient beaucoup sur ses contacts au niveau de l’international pour résoudre le problème avec des organisations internationales comme l’OEA et l’ONU. Après plusieurs mois, comme le protégé de Washington n’arrivait pas à redresser la situation économique et politique surtout dans le cadre des négociations diplomatiques avec l’OEA et l’ONU, il avait perdu le soutien des militaires.  De ce fait, comme Joseph Nérette et Jean-Jacques Honorat, il avait été lâché par les hommes en uniforme.

Une fois parti, son départ avait créé un vide que Cédras et alliés voulaient combler rapidement, mais surtout à tout prix.  Questions de continuer dans leurs mascarades de semblant démocratique d’un pouvoir civil.

Pendant qu’ils tentaient tout pour trouver un remplacement à Bazin, les militaires d’Haïti ne se rendaient pas compte que, du Juge Joseph Nérette à Marc Bazin, rien n’avait changé. Tel fut aussi le cas pour les émissaires Ramirez Ocampo et Dante Caputo, puisque la crise n’avait pas vraiment évolué.  Sinon que des déplacements et des rencontres à Port-au-Prince ou ailleurs dans le reste du monde.  Ainsi, toujours dans le cadre d’une tentative de solution négociée à une crise qui avait trop durée, l’ONU et l’OEA forçaient les deux protagonistes Jean-Bertrand Aristide et Raoul Cédras à s’asseoir pour négocier.  Pour les plus optimistes, la rencontre de l’Île des Gouverneurs à New York entre le 27 juin et 3 juillet 1993 était porteur d’espoir.  Mais si dans les premières heures de l’annonce de cette rencontre, certaines tendances étaient très optimistes, il suffisait, une fois que le général Cédras était rentré au pays, pour constater que c’était du temps perdu.

En fait, c’était quoi la rencontre de l’Île des Gouverneurs entre Aristide et Cédras ?

La rencontre de l’île des Gouverneurs

Avec l’embargo qui, d’une part, était en vigueur depuis bien des mois, quoique saboté par une frange de l’international qui supportait les putschistes, et d’autre part, le pourrissement d’une crise sans issue, donc il n’y avait pas vraiment des avancements pour un retour du président Aristide au pouvoir. C’était dans l’optique de trouver une solution à une crise qui a trop durée que « le 27 juin débutent à New York, sous l’égide des Nations-unies et de l’Organisation des États américains, des négociations entre le président Aristide et le général Cédras. »

Governor Island

Ainsi, après plusieurs jours de négociations entre les deux antagonistes, « le 3 juillet, le président Aristide signe l’accord accepté la veille par le général Cédras. Celui-ci prévoit notamment la désignation d’un Premier ministre par le père Aristide et la ratification de ce choix par le Parlement, l’amnistie des putschistes, le départ à la retraite du général Cédras et la nomination de son successeur par le président Aristide, et enfin le retour de ce dernier dans son pays… » (46)

Tout en signant le document le président de la République d’Haïti, M. Jean-Bertrand Aristide, et le commandant en chef des forces armées haïtiennes, le général Raoul Cédras, étaient convaincus que des dispositions devraient être prises afin de résoudre la crise haïtienne. « Chacun d’entre eux est convenu de prendre, dans le cadre des compétences qui sont les siennes, toutes les mesures nécessaires à la mise en œuvre de ces dispositions. En outre, dans tous les cas, l’un et l’autre expriment leur appui à l’application de ces dispositions et s’engagent à coopérer à cette application. » (47)

 Le président de la République et le commandant en chef conviennent que ces dispositions constituent une solution satisfaisante de la crise haïtienne et le début d’un processus de réconciliation nationale. Ils s’engagent à coopérer pleinement à la réalisation d’une transition pacifique vers une société démocratique, stable et durable, dans laquelle tous les Haïtiens pourront vivre dans un climat de liberté, de justice, de sécurité et de respect des droits de l’homme (Texte anglais de l’accord sur le site de la Combined Arms Research Library, Command & General Staff College, Fort Leavenworth, Kansas). (48)

 En application de l’accord de l’Île des Gouverneurs conclu pour le retour à l’ordre démocratique, Robert Malval était devenu Premier ministre. Son installation eut lieu au local de l’ambassade d’Haïti à Washington D.C. aux États-Unis.

Trois mois après la signature de l’accord à l’Île des Gouverneurs, il était conclu que devait rentrer à Port-au-Prince   le   navire   américain   ‘’Hallan   County’’, avec   des   centaines   de   troupes américaines   et   canadiennes   à   bord. « Le 11 octobre   1993, Port-au-Prince   attend   le débarquement du premier contingent des forces de l’ONU chargé de veiller au respect de l’accord de l’Île des Gouverneurs, signé le 3 juillet entre le président Jean-Bertrand Aristide, en exil depuis le coup d’état du 30 septembre 1991, et le chef de la junte, le général Raoul Cédras. » (49)

Malheureusement l’accord de la réunion de l’Île des Gouverneurs n’avait pas donné les résultats escomptés.  C’était comme presque toutes les autres réunions, une rencontre inutile.  Comme avant, c’était une rencontre de plus. Surtout après l’échec du bateau ‘’Hallan County’’ qui, sur la rade de Port-au-Prince, avait été forcé à rebrousser chemin par un petit groupe de supporteurs des militaires. Comment un petit groupe d’hommes mal équipés avec seulement des bâtons et des simples fusils auraient pu intimider jusqu’à même forcer un important bateau de la communauté internationale à faire marche arrière…alors que les experts de l’ONU qui étaient à l’intérieure du bateau ’’Hallan County’’ rentraient au pays pour entreprendre les premières démarches d’un contrat qui avait été signé entre président Aristide et le général Cédras ?  On comprend mal comment les autorités de facto de Port-au-Prince avaient pu dévier les experts de leurs objectifs.

Le FRAPH et le bateau ‘’Hallan County’’ en Haïti

À la surprise des observateurs, analystes politiques nationaux et internationaux, le navire de la première force militaire mondiale avait été, une fois arrivé sur la rade de Port-au-Prince, chassé par un petit groupe d’attachés à la solde des militaires. Sur le port, ce petit groupe de paramilitaire bien connu sous le nom de FRAPH, (Front Révolutionnaire Armé pour le Progrès d’Haïti) qui par la suite allait devenir (Front pour l’Avancement et le Progrès Haïtien) brandissait des bâtons, pistolets pour protester contre l’arrivée du navire ‘’Hallan-County’’.

Hallan County

C’était ce groupe de paramilitaires capables seulement de perpétrer des actes de violence contre les femmes, en un mot, des gens innocentes, mais incapable de se battre contre des militaires professionnels de n’importe quel petit pays, voire les militaires américains qui, ce jour-là, faisait semblant de représenter un danger pour le ‘’Hallan-County’’. De toute façon, le bateau était forcé de retourner. Plusieurs considérations peuvent expliquer ce revirement.

Premièrement, le Pentagone n’avait pas été bien informé par ses hommes sur le terrain. Mais là encore, comment des hommes maigres, mal habillés, et équipés seulement de bâtons et de pistolets, dont Dieu seul sait s’il y avait des munitions, étaient-ils vraiment capables de forcer un navire américain à rebrousser chemin ?

Deuxièmement, pourrait-on placer le retrait du bateau comme étant une certaine quiétude des autorités américaines par rapport à ce qui était arrivé il y a quelques jours en Somalie.

Effectivement, dix-huit soldats américains ont été tués peu de temps auparavant en Somalie. Haïti, une nouvelle chausse-trappe ? En fait, comme le souligne le New York Times, « malgré la volonté du président Clinton d’assurer le retour d’Aristide au pouvoir et de restaurer la démocratie, des officiels du Pentagone ont déclaré qu’il était hasardeux de risquer des vies américaines pour un homme qu’ils considéraient comme un dirigeant douteux et peu fiable », (45)

Troisièmement, les militaires haïtiens étaient-ils assez intelligents, à travers de ce qui s’était passé en Somalie pour comprendre que les États-Unis n’allaient pas risquer la vie de leurs soldats en affrontant même un groupe de parias comme ceux qui étaient sur le port ?

Quatrièmement, les militaires de Port-au-Prince, avaient-ils été informés par un certain courant politique hostile à Aristide que rien n’allait se passer ce jour-là ?

Quel que soit le cas de figure qui paraît le plus convaincant pour expliquer le retrait du bateau, l’échec du navire ’’Hallan-County’’ mettait à nu l’administration américaine en termes de leur bonne volonté à résoudre la crise haïtienne.

Aristide, Cedras et Caputo

Entre-temps, une frange de la communauté internationale, de concert avec le représentant des Nations-unies à la crise haïtienne, le diplomate Argentin, Dante Caputo, travaillait sur d’autres projets de résolutions et de mesures pouvant coincer et limiter les marges de manœuvres des leaders du coup de force du 30 septembre. « Parmi les nouvelles mesures envisagées figurent en particulier le gel des avoirs privés des responsables militaires et des personnes liées au régime de fait. La mise en œuvre éventuelle   de   ces   nouvelles   sanctions   devra   s’accompagner   d’une   aide   humanitaire accrue, à laquelle, naturellement, la   France   participera.   Toutefois, les   sanctions ne pourront à elles seules rétablir l’ordre institutionnel à Haïti ; aussi la France cherche-t-elle à encourager la recherche d’une solution négociée entre les parties haïtiennes”. À cette initiative, une première réunion des Amis d’Haïti s’est tenue à Paris en décembre 1993 pour tenter d’élaborer une stratégie commune en vue de débloquer la situation résultant de l’interruption de l’application de l’accord de l’Île des Gouverneurs. » (51)

Malheureusement, plus des mesures sont prises à l’encontre des militaires putschistes d’Haïti, plus ils continuaient à intimider et perpétrer des massacres et des actes de violence contre la population civile.  La rencontre de l’Île des Gouverneurs n’avait pas apporté le résultat escompté. Encore faut-il recourir à d’autres tractations politiques et dilatoires avec les militaires quand ils tuaient en plein jour des officiels du pouvoir Lavalas ?

 

Esau Jean-Baptiste, professeur

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