Au cours de ce mois de septembre 2022, soit 31 ans après le coup d’État sanglant du 29 septembre 1991, qui fit plus de 5000 morts. Boukan News et le professeur Esau Jean-Baptiste, auteur de huit (8) livres sur Haïti et la politique américaine, se proposent de publier une série de dix articles sur ce dramatique événement et ses conséquences sur l’Haïti d’aujourd’hui. Le but de cette publication en cascade est de permettre aux lecteurs et lectrices de parvenir à une meilleure compréhension du coup d’État de 1991 afin d’approfondir les réflexions sur la crise générale actuelle.
Professeur Esau, est un spécialiste des questions haïtiennes. Ses analyses scientifiques méritent d’être consultées pour mieux cerner les complexités des événements haïtiens.
Le coup d’état du 30 septembre 1991 (5e partie) : En créant le FRAPH, les militaires voulaient frapper beaucoup plus contre les supporteurs du président en exil.

New York, USA, 09/23/2022 – Puis vint cette force paramilitaire du nom de FRAPH ou les sbires dans leurs œuvres de bas instincts, styles d’escadrons de la mort, violaient gravement et systématiquement les droits des sympathisants du prêtre en exil.
Protégé par les militaires, le FRAPH, officieusement financé par les États-Unis, corps de tontons macoutes deuxième version ou post jean-claudiste, ces escadrons de la mort tuaient en toute liberté tous ceux qui se présentaient comme étant des alliés et supporteurs du président Aristide. « Durant le pouvoir militaire (1991-1994), le FRAPH passa (non officiellement) sous la juridiction des forces armées, prenant ses ordres chez le commandant en chef, le général Raoul Cédras. Selon un rapport de la Commission des Droits de l’Homme des Nations-unies, daté de 1996, le FRAPH avait bénéficié du soutien de la CIA. Sous la dictature militaire, le trafic de drogue fut protégé par la junte militaire qui, de son côté, était également soutenue par la CIA. Les dirigeants du coup d’État de 1991, y compris les commandants paramilitaires du FRAPH, figuraient sur les feuilles de paie de la CIA. » (28)

Durant les trois ans du putsch des militaires et alliés sur le terrain, il y avait eu certainement des doutes sur les sources de financement de cette force para militaire. Beaucoup se demandaient en fait comment les militaires, spécialement les membres du FRAPH ont-ils pu résister aussi longtemps quand on sait que le pays souffrait d’un embargo économique ou d’un isolement international ? Mais, les déclarations du chef de FRAPH allaient confirmer ce que pensaient depuis toujours bon nombre d’analystes politiques. « A ce propos, Emmanuel Constant, alias « Toto », confirma, dans l’émission « 60 Minutes » de la CBS, en 1995, que la CIA le payait environ 700 dollars par mois et qu’il avait créé le FRAPH alors qu’il était sur les feuilles de paie de l’agence. (Voir Miami Herald, 1er août 2001). Selon Constant, le FRAPH avait été constitué « avec les encouragements et le soutien financier de la ‘’Defense Intelligence Agency’’ [la DIA] américaine et de la CIA » (29)
Non seulement sur les ordres de Cédras et de Michel François, les membres du FRAPH arrêtaient et tuaient les supporteurs d’Aristide, mais le droit à la parole par le biais d’une presse libre et indépendante, un des acquis majeurs de l’après 1986, était, à partir des mesures drastiques prises par les putschistes, bâillonné. Ce qui explique que la presse, elle aussi, n’avait pas été épargnée par les putschistes du coup d’État du 30 septembre 1991.
La presse bâillonnée

Pour limiter la presse dans leur rôle d’informer, les journalistes, eux aussi, n’avaient pas été épargnés par les militaires dans leurs sales besognes pour le compte d’une oligarchie rapace. Ce qui explique que durant les trois ans du coup de force, les hommes en uniformes aussi bien que les membres du FRAPH avaient saccagés des émetteurs, criblé de balles des stations de radios, jusqu’à même faire disparaître des journalistes. Effectivement, il y a eu des attaques systématiques contre toutes les stations de radios, les chaînes de télévisions et les journalistes qui diffusaient des informations contraires au régime militaire. Dans les villes de province, des répressions à outrance ont été perpétrées contre des reporters dans le cadre leur travail. « Les militaires font aussi museler la presse Nationale. Le soir même du putsch, les militaires ont envahi la station National. Le directeur de la station a été enlevé et sa famille ne l’a jamais revue depuis. Les émetteurs ont été saccagés, des stations de radio criblées de balles, des journalistes enlevés. Le journaliste Félix Lamy de Radio Cacique avait été enlevé lui aussi. Des individus armés, probablement les membres de fad’h, ont débarqué dans la station de Radio Soleil : Des dossiers, des équipements, des voitures, ont été détruits. La population civile a complètement déserté la capitale » (30)
« Une fois que les militaires se sont emparés du pouvoir, les médias ont été vite réprimés. Des membres de la force militaire ont arrêté le personnel ou interdit les émissions d’un certain nombre de stations de radio, dont Radio Haïti internationale, Radio Cacique, Radio Caraïbes, Radio Lumières, Radio Nationale, Radio Métropole et Radio ‘’Tèt Ansamm’’. (31)
C’était pendant cette période de grande répression généralisée par des militaires contre les supporteurs d’Aristide et les journalistes en particulier que, Jacky Caraïbe, présentateur bien connu dans les milieux de la presse à Port-au-Prince, lui aussi, avait été tué. En outre, on a fait largement état de l’arrestation et de la détention de divers journalistes, ainsi que de la destruction de leurs bandes magnétiques et de leur matériel au cours de diverses descentes (Reuter 22 mai 1992). Un annonceur de radio bien connu, Jacky Caraïbe, a, semble-t-il, été tué par les forces de sécurité. » (32)
Se sentant confortable dans un pouvoir qui, chaque jour terrorisait la population et les membres de la presse, « le 15 décembre 1991, Radio Volontaires de la Sécurité Nationale-57 (VSN-57), une station de radio pirate, a fait appel aux Tontons macoutes pour qu’ils « se mobilisent contre les partisans du président Aristide » (33) (Amnesty International janv. 1992). Le message donnait aux auditeurs les instructions suivantes : « Lorsque vous les trouverez… vous devriez savoir quoi faire… Faites votre travail… Écrasez-les, mangez-les, buvez leur sang » (34) ( ibid; Americas Watch et al. 30 déc. 1991,1). Cette station a également diffusé une liste « noire » de diverses organisations dont il fallait mettre fin aux activités, y compris le nom et l’adresse de plus d’une centaine de personnes. Cependant, selon le Département d’État américain (10 janv. 1992, 2), ces messages étaient forts probablement destinés à intimider les partisans du père Aristide à l’anniversaire de son élection, et il semble qu’on en ait fait peu de cas. » (35)
Mis à part des arrestations illégales, des actes de tortures, des cas de viols et des victimes de violence perpétrés à des fins politiques ont été signalés dans tout le pays. The Boston Globe rapportait que durant la dernière semaine du mois de mai 1992 uniquement, 18 personnes ont perdu la vie à Port-au-Prince à la suite d’actes de violence politique (The Boston Globe 29 mai 1992). « Depuis le coup d’État, on accuse le régime militaire de violer gravement et systématiquement les droits de la personne. Il est manifeste que « l’appareil judiciaire d’Haïti ne fonctionne plus et son gouvernement, qui n’a de civil que le nom, n’exerce aucun contrôle sur la “soldatesque” », ce qui permet aux militaires d’agir quasi impunément (Americas Watch et al. 30 déc. 1991, 2). Selon certaines sources, les Haïtiens vivent dans un « climat de peur et de répression » où les actes de violence perpétrés à des fins politiques et les violations des droits de la personne vont des arrestations généralisées aux assassinats extrajudiciaires (Amnesty International janv. 1992, 2; Americas Watch et al. 30 déc. 1991, 1; Reuter 31 mai 1992). S’ajoutent à la frayeur de la population haïtienne en général les répercussions d’un décret émis par les autorités de fait le 17 décembre 1991, amnistiant « tous les citoyens arrêtés, persécutés, poursuivis ou condamnés pour crimes politiques entre le 16 décembre 1990 et le 27 septembre 1991 (36)
Personne n’a été épargné par cette vague de banditisme institutionnalisé. « Depuis le coup d’État, toutes sortes de personnes ont été la cible du régime militaire. A la fin de janvier 1992, le président Aristide a accusé le régime d’être responsable de la mort de « 1 500 à 2 000 personnes et [de] l’exil de 10 000 réfugiés politiques » (The New York Times 20 janv. 1992 ; la Commission haïtienne [déc. 1991], 3 ; Americas Watch et al. 30 déc. 1991, 3). Des sources indiquent que dans des secteurs de la capitale, Port-au-Prince, des centaines de civils ont été délibérément abattus. L’armée a ouvert le feu lors de rassemblements, et en public, « surtout dans les quartiers démunis où l’ex-président Aristide bénéficie d’un vaste appui » (Amnesty International 22 janv. 1992, 2; ibid. oct. 1991, 1). Près de 200 personnes ont perdu la vie au cours de plusieurs massacres survenus entre le 29 septembre et le 2 octobre 1991 dans la zone de Lamentin (Carrefour et Cité-Soleil), une zone extrêmement pauvre qui compte parmi l’un des bastions du père Aristide » (37)
Selon Michel Chossudovsky sous le titre original du texte : US Sponsored Coup d’Etat

The Destabilization of Haiti dont la traduction : ( La déstabilisation de Haïti : un coup d’État orchestré et financé par les États-Unis) a été faite par Jean-Marie Flemal, En 1994, Emmanuel Constant dirigeait l’escadron de la mort du FRAPH dans le village de Raboteau, opération que l’on appela plus tard le « Massacre de Raboteau » : « L’un des derniers massacres infâmes eut lieu en avril 1994 à Raboteau, un bidonville côtier à quelque 150 km au nord de la capitale. Raboteau compte environ 6.000 habitants, la plupart sont pêcheurs ou sauniers, mais il a la réputation d’être un bastion de l’opposition où des dissidents politiques viennent souvent se cacher. (…) Le 18 avril [1994], une centaine de soldats et une trentaine de paramilitaires débarquèrent à Raboteau pour ce que les enquêteurs allaient appeler plus tard une ’répétition générale’. Ils allaient sortir des gens de chez eux, leur demandant où se cachait Amiot ’Cubain’ Metayer, un partisan bien connu d’Aristide. Ils tabassèrent de nombreuses personnes, dont une femme enceinte qui en fit une fausse couche, et ils forcèrent d’autres personne à boire à même les égouts à ciel ouvert. Des soldats torturaient un vieil aveugle de 65 ans jusqu’à ce qu’il vomisse du sang. L’homme mourut le lendemain. » (38)
Au-delà de ce massacre, les hommes de main des militaires ont tué en plein jour le commerçant Antoine Izméry. Alors qu’il était, dans le cadre d’une messe, avec d’autres militants lavalas de l’église Sacré-Cœur de Turgeau, Port-au-Prince, trainé dehors, Antoine Izméry fut exécuté en pleine rue devant l’église. Effectivement, « Le 11 septembre 1993, en pleine dictature du général Raoul Cédras, Antoine Izméry est enlevé par une dizaine d’hommes de main armés dans l’enceinte même de l’église du Sacré-Cœur où une messe était célébrée à la mémoire des victimes de l’incendie de l’église St Jean Bosco. L’office se tenait en mémoire du cinquième anniversaire du massacre commis lors de l’attaque contre Aristide, alors simple prêtre, le 11 septembre 1988 à l’église Saint Jean Bosco de La Saline, un bidonville situé dans la banlieue de la capitale. » (39)
Antoine Izméry, qui était d’origine palestinienne et de confession catholique, fut l’une des personnes les plus riches à Haïti. Il fut l’un des bailleurs de fonds les plus importants de l’ancien Président Jean-Bertrand Aristide, et a aidé à financer sa campagne électorale. (40)
Lorsque le président Aristide fut renversé et contraint à l’exil après le coup d’État du 30 septembre 1991, Izméry fonda le KOMEVEB (Komité Mete pou Vérité Blayi), qui a tenté de découvrir et de connaître les événements entourant le coup d’État et de pourvoir au retour d’un gouvernement démocratique. (41)

En 1992, le frère Izméry, Georges, a été assassiné par un escadron de la mort paramilitaire lié au nouveau régime. Antoine Izméry a par la suite déposé une plainte auprès de la Commission interaméricaine des droits de l’homme sur la mort de son frère. (42)
L’ancien ministre de la Justice Guy Malary, lui aussi n’a pas été épargné par la barbarie des militaires et de leurs associés. Étant ministre de la Justice sous le gouvernement du Premier ministre Robert Malval, il travaillait sur un projet de loi devant aboutir à la séparation de l’armée et de la police. « François Guy Malary fut ministre de la justice du gouvernement constitutionnel du Premier ministre Robert Malval. Le 14 octobre 1993, le cortège de François Guy Malary, qui venait à peine de quitter le ministère de la Justice, fut mitraillé par un commando à hauteur de l’église du Sacré-Cœur de Turgeau. Le ministre mourut sur-le-champ en compagnie de son chauffeur et de son garde du corps1.Selon le “Centre pour des Droites Constitutionnelles” (aux États-Unis), une note de la CIA datée du 28 octobre 1993 a mis en cause trois membres du FRAPH : Louis-Jodel Chamblain, Emmanuel Constant, et Gabriel Douzable ; ils auraient, selon cette note, rencontré un militaire haïtien en vue de l’assassinat de Malary. » (43)
Face à cette répression féroce et le viol que subissaient les masses populaires dans les quartiers défavorisés du pays, pour se protéger contre l’animosité venant des militaires ou des membres du FRAPH, un grand nombre d’haïtiens, pour chercher refuge à l’étranger, risquaient leurs vies en haute mer sur des petits voiliers de fortune.
Entre-temps, pour trouver une issue pacifique à la crise, à travers des va-et-vient entre le président en exil à Washington et les putschistes de Port-au-Prince, l’OEA et l’ONU avaient eu un nombre incalculable de rencontres. De l’embargo économique imposé par l’international à la rencontre de l’Île des Gouverneurs entre Aristide et général Raoul Cédras, les militaires, soutenus par une frange de l’international, grossissaient le ton et déviaient à chaque occasion, les manœuvres de la communauté internationale
Esau Jean-Baptiste, professeur





