LAURENT GBAGBO N’EST NI ANGE NI DEMON
Par Ducasse Alcin
Après avoir passé plus de 10 ans derrière les barreaux de la CPI, Laurent Gbagbo a pu finalement goûter à nouveau à la saveur de la liberté. Comme on pouvait s’y attendre, la nouvelle de sa libération a donné lieu à des scènes de joies exubérantes chez ses partisans, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la Côte d’Ivoire. En effet, ils étaient des centaines à gagner les rues pour la célébrer dans une ambiance bon enfant.
Comme c’était amusant de voir Gbagbo lui-même donner libre cours à son élan de contentement, en exécutant des danses traditionnelles avant de monter à bord de sa voiture. Mettez-vous à sa place ! Il est un septuagénaire qui se demandait s’il existait encore un espoir pour sa carrière politique. Cette libération lui insuffle l’espoir que tout n’est pas encore joué et qu’il peut déplacer son pion dans l’échiquier politique de son pays.

Cette remise en liberté est aussi un vrai camouflet pour son opposant et actuel président de la Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara qui, avec le soutien de la France, pesait de son poids dans la balance pour maintenir Laurent Gbagbo hors d’état de nuire. Maintenant libre, ce dernier, on peut en être certain, constituera un véritable caillou aux chaussures de Ouattara.

On se souvient encore de ces images choquantes qui montraient l’arrestation humiliante de Gbagbo et de sa femme Simone. Arrachés de leur lit , cheveux complètement ébouriffés, fringués de leur pyjama, puis ligotés comme de vulgaires criminels, pour être enfin conduits en prison.

On comprend donc pourquoi Laurent Gbagbo attire autant de sympathies de la part du reste du monde, parce qu’on voit en lui un symbole de résistance face à l’impérialisme Occidental dont la France en est le symbole.
Tout le monde comprenait la raison pour laquelle la France s’acharnait tant à extirper Gbagbo du pouvoir. Et cette raison elle est fort limpide : Gbagbo est un nationaliste de premier ordre qui voulait se battre avec toutes les fibres de son énergie pour préserver la souveraineté de son pays. Il voulait que ce soit à la Côte d’ivoire que revienne le contrôle de ses deux principales ressources : le café et le cacao. Comme vous le savez, le nationalisme est un langage qui effraie les oreilles des puissances impérialistes. C’est ce même langage qui avait provoqué l’assassinat commandité des figures politiques montantes telles que Patrice Lumumba et Thomas Sankara.
Car, est-il besoin de le dire, l’indépendance de la Côte d’Ivoire,en 1960, ne l’ avait pas mise à l’abri de l’influence tentaculaire de son ancienne métropole qui s’est toujours assurée d’avoir la mainmise sur ses richesses comme sa chasse gardée. Par exemple, Sous Houphouët-Boigny qui a passé plus d’une trentaine d’années au pouvoir comme premier président du pays, les français étaient présents dans toutes les institutions du pays pour y imposer leur volonté.
Cela étant dit, on ne peut pas,en toute bonne foi, enlever une partie du blâme à Laurent Gbagbo pour les humiliations qu’il a subies. Son entêtement à s’accrocher au pouvoir envers et contre tous en a été un facteur important. Pour un historien de son rang, il devrait faire montre de plus de jugeote pour évaluer les conséquences éventuelles d’une telle obstination. Car il est préférable de tirer sa révérence le front haut au lieu de devoir en baver les ronds de chapeau.
Évidemment, il faut reconnaître que lorsqu’il avait pris le pouvoir en l’an 2000, sa popularité atteignait le plafond. Mais les choses commençaient à se désagréger quand une crise financière balayait la Côte d’Ivoire de plein fouet, laquelle crise fut subséquente à la dévaluation du prix du cacao.
Gbagbo avait au moins commis deux erreurs monumentales : 1) la non tenue des élections pendant 5 ans , alors que son mandat arrivait à terme et 2) la modification de la constitution pour faciliter sa réélection.
Apparemment, l’homme est le produit de son milieu, on peut dire dans le cas de Gbagbo qu’il a hérité cette tare du continent qui l’a vu naître. En effet, ce désir de s’accrocher au pouvoir est endémique à l’Afrique. Un brillant historien comme lui devait bien savoir qu’il n’y aurait eu aucune issue favorable pour lui dans cette crise.

Et c’est là où le bât blesse pour Gbagbo. En effet, maintes et maintes fois il avait décidé de reporter la tenue des élections. Bien sûr, ses manœuvres lui ont été bénéfiques dans le court terme, lui permettant, par exemple, de rester au pouvoir cinq ans de plus au-delà de son mandat. Mais lorsqu’il paraissait évident que la popularité de son adversaire, Alassane Ouattara, montait en flèche, il a poussé le bouchon un peu trop loin en modifiant la constitution de manière à le tenir à l’écart des élections; sous prétexte qu’il n’est pas un ivoirien de souche. Cette décision lui avait valu une levée de bouclier sur le plan international, certains l’ont même taxé de xénophobe.
Même après que les élections aient eu lieu, il avait décidé d’invalider les résultats qui donnèrent Ouattara comme gagnant. Une guerre civile sanglante s’en est suivie où des centaines de personnes avaient trouvé la mort. C’est dans ses circonstances que la France, toujours prompte à faire valoir son droit de regard sur ce qui se passe en Afrique, s’est vue obligée d’intervenir pour “protéger ses intérêts” et en même temps en finir une bonne foi pour toutes avec Gbagbo qu’ils considèrent comme un élément gênant.
Donc au-delà de toutes sympathies que l’on peut avoir pour Laurent Gbagbo, on ne peut pas fermer les yeux sur ses erreurs qui avaient plongé son pays dans les affres de la guerre civile où ses partisans se seraient livrés à des actes génocidaires.
Ducasse Alcin.




