Lamothe et Martelly : Chacun sa vérité… mais quelle vérité ?

Lamothe et Martelly : Chacun sa vérité… mais quelle vérité ?

PIERRE R. RAYMOND

BOUKAN NEWS, 12/12/2025 – Laurent Lamothe vient de lâcher sa bombe : accepter le poste de Premier ministre sous Michel Martelly fut “la plus grande erreur de sa vie”. Un aveu tardif qui résonne moins comme une confession que comme une stratégie de sauvetage d’image. Dans sa déclaration publique, il dénonce “l’ingratitude” et les “manipulations” de Martelly, rompant définitivement avec son ancien patron le 9 juillet 2021 — au lendemain de l’assassinat de Jovenel Moïse.

Ce samedi, Lamothe promet “d’étaler sa vérité” sur les réseaux sociaux. Le pays retient son souffle, non par espoir, mais par habitude : Haïti connaît bien ces théâtres de confession politique où chacun joue les martyrs incompris.

Le divorce des inséparables : quand Lolo se moque de Miki

Il fut un temps béni où Lolo et Miki étaient inséparables. Le président-chanteur et son technocrate en costume trois-pièces promettaient des stades virtuels, un “Haïti is open for business” qui sonnait plus comme un slogan publicitaire que comme un plan de développement. C’était le binôme parfait : Sweet Micky pour le show, Lamothe pour la crédibilité internationale.

Aujourd’hui, ces deux anciens complices se regardent en chiens de faïence, chacun brandissant “sa vérité” comme bouclier. Lamothe dénonce l’ingratitude de Martelly — lui qui aurait tout fait, tout géré pendant que Miki chantait.

L’ingratitude ? Parlons-en.

Martelly pourrait bien rétorquer : “Ingratitude de qui ?” N’est-ce pas lui qui a propulsé ce businessman sans expérience politique sur la scène nationale ? Qui lui a offert les clés du gouvernement, lui permettant de jouer au sauveur technocratique devant les bailleurs internationaux ? Et voilà que ce même Lamothe, qui a profité de cette tribune pour se construire une image de gestionnaire compétent, ose maintenant parler d’ingratitude ?

La vérité ? Ces deux-là se sont mutuellement utilisés. Martelly avait besoin d’un visage respectable. Lamothe avait besoin du pouvoir présidentiel pour transformer son carnet d’adresses en influence politique. Un mariage de convenance qui se termine, comme tous les mariages de convenance, en bataille de divorce où chacun réclame la garde des “bonnes intentions”.

L’ironie suprême : bandits légaux contre combattants de gangs

Mais voici où le grotesque atteint son sommet : Lamothe se présente aujourd’hui comme un combattant des gangs, celui qui aurait voulu éradiquer le banditisme. Pendant ce temps, Martelly, lui, les appelait affectueusement “bandits légaux”— une expression qui, à elle seule, résume toute l’ambiguïté criminelle de leur gouvernance.

Quelle ironie magnifique ! D’un côté, Lolo prétend avoir lutté contre les gangs. De l’autre, Miki les légitimait publiquement, leur donnait un statut quasi-officiel dans le folklore national. Alors qui ment ? Ou plutôt : mentent-ils tous les deux ?

La réalité est plus simple et plus terrifiante : pendant que ces deux-là jouaient aux gestionnaires modernes, les gangs s’organisaient, s’armaient, se structuraient.  Et aujourd’hui, ce sont eux qui contrôlent des quartiers entiers de Port-au-Prince. Coïncidence ? Négligence ? Complicité passive ?

Difficile de prétendre combattre un phénomène qu’on a, au minimum, laissé prospérer par indifférence et, au maximum, alimenté par calcul politique. Les “bandits légaux” de Martelly sont devenus les cauchemars bien réels d’aujourd’hui. Et Lamothe, qui prétend avoir voulu les combattre, n’a visiblement pas frappé assez fort — ou alors, il n’a tout simplement jamais vraiment essayé.

Ce que leur cirque cache : un pays en ruines

Derrière ce soap opera créole se cache un scandale national :
Des premières pierres inaugurées partout — accompagnées de discours enthousiastes et de photos protocolaires — mais rarement suivies de constructions réelles. Le pays est devenu un cimetière de projets fantômes.

La dilapidation des fonds PetroCaribe— un crime économique historique. Des milliards volatilisés dans des contrats surfacturés, des commissions occultes, pendant que les hôpitaux manquaient de médicaments et les écoles s’effondraient. L’absence totale d’accountability. Pas d’audit sérieux, pas de comptes rendus, pas de transparence. Juste des accusations mutuelles quand les choses tournent mal.

Pendant des années, le pouvoir fonctionnait en cercle fermé où Lolo et Miki, bras dessus bras dessous, prenaient les décisions au nom de l’amitié autant que de la République.

Leurs “vérités” contre LA vérité

Aujourd’hui, la question n’est plus de savoir qui trahit qui, mais qui aura le courage d’assumer ce que leur gouvernance a coûté au peuple. Haïti attend  LA vérité** :, celle qui parle d’audits, de fonds volatilisés, de décisions hasardeuses, de la banalisation du chaos.

Lamothe veut parler d’ingratitude ? Qu’il parle aussi des contrats sans appel d’offres, des millions dépensés sans justificatif, de son silence complice face à la montée du banditisme qu’il prétend avoir combattu.
Et Martelly ? Quand dira-t-il sa vérité, s’il en a une ? Car si Lamothe ouvre la danse, le public mérite d’entendre tous les protagonistes. Pas des règlements de comptes. Pas des chansons nostalgiques. Mais une vérité nue, assumée, responsable.

Ce dont Haïti a vraiment besoin

Plutôt que ce cirque médiatique, Lamothe, Martelly et leurs collaborateurs devraient se concentrer sur l’essentiel : Un audit international indépendant  pour retracer les fonds perdus et identifier les responsables. Pas un audit cosmétique piloté par des amis du régime.
La justice, même si elle dérange. Oui, cela signifie accepter que certains anciens ministres, proches, amis soient inquiétés. C’est le prix de la démocratie réelle.
Des projets réellement utiles : infrastructures durables, sécurité publique, éducation de qualité. Pas des inaugurations spectaculaires suivies de rien. Des écoles qui tiennent debout dix ans après. Des routes praticables. Des hôpitaux fonctionnels.

 La vraie question

Haïti n’a plus besoin d’un duel entre anciens amis devenus adversaires. Elle n’a plus besoin de savoir qui, entre le combattant imaginaire des gangs et le parrain des “bandits légaux”, se sent le plus trahi. Elle a besoin de résultats, de mémoire, de justice et d’un engagement sincère pour reconstruire ce que leurs années de gouvernance-spectacle ont laissé en ruines.
Alors oui, Lamothe et Martelly ont chacun leur vérité. Mais quelle vérité ? Celle qui arrange leur récit personnel ? Ou celle qui pourrait enfin libérer Haïti du cycle infernal de l’impunité, du clientélisme et de la corruption ?
Le peuple haïtien attend. Et cette fois, il ne se contentera pas de belles paroles et de mea culpa sélectifs. Il veut des comptes. Des vrais. Avec preuves, sanctions, réparations.

Parce qu’au fond, la vraie question n’est pas : “Qui a trahi qui ?”

La vraie question est : “Qui a trahi Haïti ?”

Et à cette question-là, le combattant fantôme des gangs et le parrain des bandits légaux ont tous les deux une lourde responsabilité à assumer.

Pierre-Richard Raymond

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