La France face à sa crise politique: De la dissolution à la nomination de François Bayrou, l’épilogue d’un pari présidentiel raté

Boukan News, 12/20/2024 – Au terme de neuf jours de tractations tendues, la nomination de François Bayrou comme Premier ministre, le 13 décembre 2024, vient clore une séquence politique initiée par la dissolution de juin dernier. Cette désignation, arrachée dans la douleur après des heures de négociations à l’Élysée, apparaît moins comme une solution que comme la confirmation de l’échec d’un pari présidentiel risqué. Cette crise, dont nous suivons le développement depuis le “coup de poker tactique” de juin (Boukan News, 14/06/2024), valide nos analyses sur la fragilité croissante du système politique français. Le diagnostic que nous posions en juillet sur les risques d’une “paralysie institutionnelle” (Boukan News, 12/07/2024) trouve aujourd’hui sa pleine expression dans une situation sans précédent sous la Ve République.
L’échec d’un pari présidentiel
Comme nous l’avions analysé en juin 2024, la dissolution, présentée initialement comme une volonté de “clarifier les choses” face à la progression des forces d’opposition, masquait mal une tentative désespérée de recomposer une majorité parlementaire stable. Les résultats électoraux ont dessiné un paysage aux antipodes des espérances présidentielles, avec l’émergence du Nouveau Front populaire comme première force parlementaire et une percée historique du Rassemblement national. Cette configuration inédite a rapidement conduit à l’impasse du gouvernement Barnier, censuré par 331 députés en novembre, marquant la seconde défaite de cette ampleur sous la Ve République.
Les répercussions économiques que nous anticipions dès juillet se sont manifestées avec une précision inquiétante. Le taux d’emprunt public français sur 10 ans a bondi de 2,86% à 2,92%, tandis que le déficit public atteignait 6% du PIB, bien au-dessus de la moyenne de la zone euro (3,5%). Une situation que le nouveau Premier ministre qualifie lui-même de “problème moral, pas seulement financier”, soulignant l’urgence d’une réponse politique cohérente.
La reconfiguration du paysage politique
L’arrivée de François Bayrou à Matignon s’inscrit dans une tentative de recomposition politique dont les contours restent incertains. Les consultations menées par l’Élysée, excluant délibérément La France insoumise et le Rassemblement national, dessinent une nouvelle géographie politique. Le PS conditionne sa non-censure à l’abandon du 49.3, tandis que le RN, par la voix de Jordan Bardella, annonce ne pas vouloir censurer “a priori” le nouveau gouvernement.
Cette configuration inédite révèle l’émergence de nouvelles lignes de fracture transcendant les clivages traditionnels. Le “mur de verre entre les citoyens et le pouvoir”, évoqué par Bayrou comme “un ennemi à combattre”, symbolise l’épuisement d’un modèle politique hérité du gaullisme et inadapté aux réalités contemporaines.
Les dimensions multiples de la crise
L’ampleur de la crise actuelle confirme notre analyse de l’été sur les “limites structurelles de la Ve République face à un paysage politique fragmenté”. Sur le plan européen, la position française dans les négociations sur la réforme du Pacte de stabilité se trouve considérablement affaiblie, compromettant les ambitions nationales en matière de politique industrielle et de transition écologique. Au niveau social, les tensions s’accumulent, notamment autour des questions de pouvoir d’achat et de protection sociale, que les différentes forces politiques placent au cœur de leurs “lignes rouges”.
La dimension institutionnelle de la crise apparaît particulièrement préoccupante. L’impossibilité technique de dissoudre l’Assemblée avant l’été 2025, que nous évoquions déjà en novembre comme un facteur aggravant, crée une situation sans précédent, obligeant les acteurs politiques à inventer de nouvelles modalités de gouvernance. La recherche d’un “accord de non censure” illustre cette nécessité de repenser les mécanismes traditionnels de la Ve République.
Cette situation valide notre hypothèse initiale sur l’épuisement du “nouveau monde” politique né en 2017. Un épuisement qui se manifeste aujourd’hui dans la difficulté à constituer des majorités stables et à faire émerger un consensus sur les grandes orientations nationales.
Les perspectives d’évolution
Face à cette situation, trois scénarios principaux se dessinent. Le premier, porté par la stratégie de Bayrou, vise à construire des compromis transcendant les clivages traditionnels. Cette approche, qui répond à ce que nous identifiions dès juin comme une aspiration profonde à une “démocratie apaisée”, se heurte cependant aux réalités arithmétiques d’une Assemblée fragmentée.
Le deuxième scénario envisage une réforme institutionnelle plus profonde, adaptant les mécanismes de la Ve République à un paysage politique multipolaire. Cette option, si elle apparaît nécessaire à terme, se heurte à la difficulté de réunir un consensus sur la nature des changements à opérer.
Le troisième scénario, celui d’un enlisement durable de la crise, ne peut être écarté. Il conduirait à une paralysie progressive des institutions, renforçant le sentiment de défiance des citoyens envers le système politique, une évolution que nous redoutions dès nos premières analyses de l’été.
Les défis immédiats
Le nouveau Premier ministre fait face à des défis immédiats considérables. Au-delà de la constitution d’un gouvernement capable de résister à la censure, il doit répondre à l’urgence budgétaire et restaurer la confiance des partenaires européens de la France. Son appel à la “réconciliation” et sa volonté de s’attaquer au “mur de verre” entre citoyens et pouvoir traduisent une prise de conscience de la profondeur de la crise.
Conclusion
La nomination de François Bayrou marque l’épilogue d’une séquence politique qui aura profondément ébranlé les fondements du système institutionnel français. Six mois après notre première analyse de la dissolution, force est de constater que ce pari présidentiel a conduit à une crise dépassant nos anticipations les plus pessimistes. L'”Himalaya de difficultés” évoqué par le nouveau Premier ministre n’est pas une simple métaphore : il décrit la réalité d’un système politique confronté à la nécessité de sa propre reinvention.
Au-delà des enjeux immédiats de gouvernance, c’est la capacité du système politique français à se réinventer qui est en jeu. La “réconciliation” appelée de ses vœux par le Premier ministre ne pourra faire l’économie d’une refonte plus profonde des institutions et des pratiques politiques. Un défi qui, comme nous l’avions pressenti dès juin, dépasse largement le cadre du quinquennat Macron pour questionner l’avenir même de la démocratie française.
Yves Pierre, Politologue





