La délinquance, première phase de la dégénérescence de l’impérialisme

BOUKAN NEWS, 01/04/2025 – L’impérialisme connaît aujourd’hui la première étape de son effondrement généralisé, que je désigne ici comme une phase de délinquance. C’est une période où il ne cherche plus à dissimuler ses intentions pour s’emparer des ressources mondiales, laissant la brutalité la plus sombre dominer sur toute forme de négociation ou de méthode pacifique. L’époque des manœuvres subtiles à la Richelieu est bel et bien révolue. Désormais, les grandes institutions internationales, en particulier l’Organisation des Nations Unies, sont devenues de simples instruments qui amplifient les discours belliqueux. Les États, déjà fragilisés par deux siècles d’un capitalisme exacerbé, se voient contraints de se soumettre, volontairement ou non. À cela s’ajoutent des crises économiques et financières profondes qui tourmentent en permanence les grandes places boursières, particulièrement dans les pays les plus riches de l’Occident. La décadence morale qui mine les sociétés capitalistes est si totale que l’Occident révèle une crise identitaire profonde, remettant en cause les fondements mêmes de son système. Nous vivons un moment historique où lois et institutions sont régulièrement bafouées ou ignorées.
L’intervention militaire en Irak en 2003 constitue une transgression manifeste du droit international, l’Organisation des Nations Unies n’ayant jamais donné son aval ni pour l’offensive ni pour l’occupation qui s’en est suivi. Sous l’impulsion de la première puissance mondiale, une alliance de pays alliés et dociles fut constituée afin de renverser le régime jugé hostile de Saddam Hussein. Cette opération a mené à la destruction totale du pays, laissant derrière elle des villes en ruines, plus de 200 000 victimes irakiennes et plus de deux millions de personnes contraintes à l’exil.
L’affaire haïtienne se distingue par son caractère particulièrement choquant : le président légitime, Jean-Bertrand Aristide, a été enlevé par l’armée américaine, placé de force à bord d’un avion militaire non identifié et envoyé en Afrique. Cette opération a eu lieu le 29 février 2004, soit avant même que l’ONU n’ait adopté de résolution à ce sujet.
Pendant six mois, l’OTAN a mené des bombardements quotidiens sur la Libye, allant bien au-delà du cadre fixé par la résolution 1973 adoptée par l’ONU le 18 mars 2011. Alors que l’objectif affiché était la protection des populations civiles, prétendument menacées par le régime de Kadhafi, l’intervention a entraîné la mort de cent fois plus de civils qu’avant ces frappes aériennes, soit près de 100 000 victimes.
Autrefois, l’impérialisme affichait une façade de respect envers les règles internationales, bien que cela ne soit qu’un simulacre. Il privilégiait l’usage des forces armées nationales pour destituer des gouvernements légitimes de leur propre pays, comme on l’a vu avec Jacobo Arbenz au Guatemala ou à travers le phénomène du caudillisme en Amérique latine dans les années 1970. De manière similaire, les puissances néocoloniales intervenaient en Afrique en installant au pouvoir des dirigeants dociles, entièrement acquis à leurs intérêts, tels que Mobutu Sese Seko, Omar Bongo ou Jean-Bedel Bokassa.
À ce stade que je définis comme une véritable période de délinquance, l’impérialisme, sommet ultime du capitalisme, constitue une menace directe pour l’avenir de l’humanité. En effet, les dirigeants des pays occidentaux agissent désormais tels de simples malfaiteurs ou meurtriers, répandant la souffrance à travers le monde dans leur quête effrénée de richesses. C’est dans cette perspective que Cabral a raison d’affirmer que « l’impérialisme n’est rien d’autre que la piraterie déplacée des mers vers la terre ferme, une piraterie réorganisée, renforcée et orientée vers l’exploitation des ressources matérielles et humaines de nos populations ».
Salvador Allende, ancien président du Chili, avait décrit en 1972 la situation de son pays comme « un Vietnam silencieux ». Aujourd’hui, Haïti ressemble à un Irak muet, un pays maintenu sous occupation depuis des décennies, où la population vit constamment dans la peur des armes et subit un traumatisme psychologique permanent. Comme dans d’autres nations occupées, des exactions sont commises : à Cité Soleil, des habitants démunis sont exécutés, des militants comme Lovinsky Pierre Antoine disparaissent sans laisser de traces, et des centaines d’autres sont soit jetés en prison, soit poussés à l’exil. La population haïtienne est aussi frappée par le choléra, introduit par les forces étrangères, notamment par le contingent népalais, qui continue de faire des ravages depuis plus d’un an. Les occupants étrangers s’emparent de tout : terres, rues, hôtels, plages, et même s’immiscent dans la vie intime de la population. Cette occupation totale soumet le pays à une domination impitoyable, où l’impérialisme impose ses lois mortifères.
Lawrence Davidson, professeur d’histoire à l’université de West Chester en Pennsylvanie, a partagé dans un remarquable article titré « Pourquoi nous haïssent-ils » une analyse critique : selon lui, malgré sa puissance militaire, les États-Unis sont en pleine déclin. Il estime que le pays est voué à connaître le même sort que les anciens empires disparus, car, à terme, ses élites sombrent dans l’illusion tandis que la population demeure dans l’ignorance. L’Américain moyen ignore ainsi l’implication de son gouvernement dans la paupérisation de populations étrangères et dans l’instabilité persistante de certaines nations.
Comment expliquer qu’Haïti ait traversé neuf coups d’État depuis le 7 février 1986 puis l’assassinat du président Jovenel Moise, tous orchestrés depuis le même pays, sous la houlette de Washington ? Cette succession d’instabilités politiques a plongé la nation dans un chaos chronique, rendant presqu’impossible l’atteinte d’un niveau de production suffisant pour satisfaire les besoins essentiels de sa population. Parallèlement, la majorité des Américains, issus de la classe moyenne, demeurent inconscients du rôle perturbateur de leur gouvernement, non seulement en Haïti, mais aussi en Iran, en Libye, au Venezuela, à Cuba, et ailleurs. Leur vision du monde est façonnée par des médias occidentaux biaisés, véritables instruments de désinformation, qui perpétuent une lecture falsifiée de l’histoire au bénéfice exclusif des milliardaires. Ce conditionnement médiatique empêche les citoyens américains et européens de remettre en question le mythe du « bon berger » ou du civilisateur que leurs gouvernements s’attribuent. Depuis la première intervention américaine en 1915, le département d’État s’est systématiquement opposé à toute figure intègre et patriote aspirant à gouverner Haïti, même lorsque ces leaders tentaient de mettre en place des réformes sociales ou économiques en faveur des plus démunis, vivant avec moins de 300 dollars par an.
Il est frappant de constater qu’à l’époque de la Révolution française de 1789, Haïti représentait à elle seule près d’un cinquième de la richesse nationale française. Cette île était alors le moteur du commerce mondial du sucre, fournissant plus des trois quarts de la production mondiale, tout en occupant la première place dans la culture du coton. Pourtant, ces données essentielles sont généralement passées sous silence par les grands médias, qui privent ainsi le public d’une compréhension approfondie des raisons du déclin de la première république noire au monde. Si l’on s’y penchait, on mettrait au jour le rôle néfaste et les intérêts occultes des États-Unis et de la France dans le pillage systématique d’Haïti.
L’impérialisme, considéré comme l’ultime étape du capitalisme, se manifeste aujourd’hui par une brutalité sans limite, illustrée notamment par les bombardements en Libye. Les principaux acteurs de ce système sont pleinement conscients que leur domination repose sur l’usage de la force, car les anciens subterfuges ne fonctionnent plus. Désormais, toute tentative de conciliation semble impossible. La situation actuelle, marquée par la violence, évoque celle d’il y a cinquante ans, lorsque Cuba défiait la plus grande puissance capitaliste au centre des Caraïbes. Cette période rappelle également les années soixante, lorsque le continent africain traversait des épisodes de révolte et d’instabilité. Dans ce contexte tumultueux, la parole prophétique d’Amilcar Cabral résonne particulièrement bien : « Pour nous, la meilleure façon de combattre l’impérialisme, sous quelque forme que ce soit, c’est de recourir à la lutte armée. » Ces mots, bien que prononcés en 1966, restent d’une saisissante actualité. Il n’existe pas de solution intermédiaire. Frantz Fanon, dans « Les damnés de la terre », a justement qualifié le néo-colonialisme de machine destructrice alimentée par la violence, déshumanisant l’individu. Pour lui, seule une riposte encore plus vigoureuse pouvait mettre fin à cette spirale. Nous sommes ainsi ramenés à une époque de soulèvements et de brasier.
Les puissances impérialistes semblent inarrêtables. Autrefois perçu comme le pilier central de la légitimité démocratique, le suffrage universel est désormais vidé de sa substance, pour reprendre l’expression de Praloto. Désormais, les responsables élus n’ont plus la stabilité ni la pérennité dont ils bénéficiaient auparavant. De plus en plus de voix s’élèvent pour remettre en question la validité même des processus électoraux à travers le monde. On peut se demander quel est l’intérêt d’organiser des élections si, finalement, les sénateurs, députés, maires ou présidents élus ne peuvent plus achever leur mandat en toute légitimité. À l’image du christianisme, qui a perdu de sa centralité, les élections deviennent une formalité banalisée, presque dénuée de sens réel. Les exemples ne manquent plus, illustrant la profonde crise morale qui touche le système impérialiste. Les destitutions ou renversements de Salvador Allende au Chili, du Front Islamique du Salut en Algérie, de Jean-Bertrand Aristide en Haïti ou encore les événements au Venezuela invitent à une réflexion sérieuse sur l’avenir politique mondial.
Le cas d’Haïti constitue une illustration exemplaire pour comprendre la consolidation de l’impérialisme dans ses dérives les plus graves. En moins de dix ans, ce pays des Caraïbes a subi deux interventions militaires (1994-2004), ce qui appelle à une analyse approfondie des maux qui frappent l’Occident et dont la population haïtienne fait les frais. Désormais, l’impérialisme ne respecte plus ses propres principes, ceux-là mêmes qui étaient autrefois présentés comme essentiels au développement humain, aujourd’hui et demain. Le 16 décembre 1990, Haïti organisa des élections transparentes, saluées unanimement par la communauté internationale, qui portèrent au pouvoir un partisan de la théologie de la libération. Pourtant, sept mois plus tard, un coup d’État fit plus de 5 000 victimes, événement dont le vingtième anniversaire vient d’être marqué. En 2001, Jean-Bertrand Aristide, à nouveau élu, fut une fois encore renversé lors d’un coup d’État. Cette fois, les impérialistes américains et français ne se cachèrent plus, procédant à l’arrestation du président légitime et à son exil forcé en Afrique, loin du contexte politique haïtien. Durant sept années, une succession de dirigeants soumis au diktat du cercle impérialiste, élargi jusqu’au Brésil, dernier oppresseur du peuple haïtien, se succédèrent au pouvoir. L’impérialisme, s’il était honnête, admettrait sa faillite et rendrait le pouvoir aux mouvements populaires alternatifs. Mais une telle attitude relève d’une méconnaissance profonde de l’histoire humaine : l’impérialisme préfère, au contraire, déclencher de nouveaux conflits mondiaux pour perpétuer la souffrance des peuples.
Certains analystes haïtiens, parfois égarés dans leur raisonnement, pensent que les États-Unis entretiennent une relation singulière avec Haïti. Bien que cette perception puisse sembler fondée, elle omet de considérer l’ensemble des sombres épisodes politiques qui jalonnent l’histoire de l’impérialisme. Ce dernier vise, en réalité, à dominer l’être humain dans son intégralité. Il ne s’agit pas d’une question propre à un peuple, mais d’une stratégie globale qui cherche à tout contrôler, multipliant les victimes sur son passage. Haïti n’est que l’une des nombreuses nations meurtries par ce même système, tout comme le Panama, le Chili, l’Iran, le Honduras, la Libye, l’Irak, la Palestine, et bien d’autres encore. C’est pourquoi, au-delà des luttes nationales, il est devenu essentiel aujourd’hui de fédérer un soutien international en faveur des peuples en résistance. Par essence, l’impérialisme est un phénomène mondial, animé par une soif insatiable de ressources – qu’elles soient territoriales, minières, énergétiques ou intellectuelles. Haïti incarne ainsi une nouvelle victime de cette quête effrénée. Néanmoins, l’impérialisme adapte son approche aux spécificités historiques et sociales de chaque nation, en tenant compte de leurs exploits, révolutions, avancées culturelles et idéologiques, ce qui illustre le concept de « destinée manifeste ». Ainsi, Haïti subit aujourd’hui les conséquences de sa victoire historique lors de la première révolution mondiale contre le colonialisme, l’esclavage et le racisme. De la même manière, les peuples libyen, irakien, palestinien, cubain et d’autres encore partagent le sort douloureux de Haïti, tous victimes de la violence et de l’hypocrisie issues du système impérialiste.
Bill Clinton, ancien président des États-Unis, agit comme le principal représentant de l’impérialisme en Haïti. Il n’a pas seulement favorisé l’accession de Michel Martelly à la présidence, mais il intervient également dans la gestion du pays en le conseillant, en influençant la nomination de ses ministres et de son Premier ministre, ainsi qu’en rédigeant ses allocutions officielles. Lorsque le public n’ovationne pas suffisamment son protégé, Clinton n’hésite pas à l’applaudir avec enthousiasme, comme il l’a fait le 19 septembre 2011 à New York devant une assemblée de personnalités fortunées, déclarant avoir « attendu trente ans avant d’entendre un président haïtien exposer avec autant de clarté et de détermination les priorités nationales ». L’engagement manifeste de Bill Clinton à l’égard de Martelly témoigne d’un soutien sans réserve à son égard.
Thomas R. Dye, politologue américain, considère la politique comme l’analyse de la répartition des avantages : qui en bénéficie, à quel moment et de quelle manière. Ainsi, l’engagement de Bill Clinton dans les affaires haïtiennes, sous couvert d’humanitarisme, s’oppose aux principes de la « realpolitik ». Il endosse le rôle du « maître blanc » qui, en apparaissant comme le détenteur des solutions, offre aux Haïtiens l’accès au développement économique, au progrès social et à l’innovation technologique. À l’image d’un occupant, Clinton s’est entouré des élites économiques et des conservateurs influents de la classe politique locale, ce qui éclaire sur ses véritables intentions. Il convient de souligner que de telles actions ne sont jamais dénuées d’arrière-pensées ou d’intérêts personnels.
En 2006, Renu Mehta, appartenant à l’élite fortunée britannique, organisa un événement de collecte de fonds rassemblant des milliardaires du monde entier, dans le but de soutenir une cause caritative. Bill Clinton fut invité comme principal orateur (« keynote speaker »). Lors de cette soirée, les participants firent des dons atteignant 1,5 million de dollars. Toutefois, une part significative de cette somme, soit 450 000 dollars, fut utilisée pour rémunérer l’intervention de l’ancien président américain. Lorsque certains médias découvrirent le montant versé à Clinton, un tollé éclata. Pour apaiser la polémique, l’organisatrice Renu Mehta déclara : « Nous agissions pour la charité, il n’aurait pas accepté de venir sans être payé cette somme », ajoutant : « Si ses honoraires étaient moins élevés, nous pourrions donner davantage. »
L’implication de Clinton en Haïti soulève donc des questions légitimes, d’autant plus que des rumeurs persistantes à Port-au-Prince suggèrent que sa fille, Chelsea Clinton, aurait occupé un poste au sein de la Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti (CICR), dirigée conjointement par Bill Clinton. Au-delà de ces intérêts financiers, il convient également de prendre en compte d’autres motivations liées à la stratégie hégémonique des États-Unis dans la région.
Si l’on observe rapidement la situation politique sur le continent américain, il apparaît immédiatement qu’une forme de soulèvement modéré s’y développe, visant à redéfinir les règles du jeu politique régional. Ce mouvement, porté par des groupes et figures progressistes, cherche à restituer aux peuples le pouvoir de décider de leur avenir, tant sur le plan politique qu’économique. Face à cette montée en puissance des initiatives citoyennes, en particulier en Amérique latine, les forces impérialistes demeurent actives et s’efforcent de freiner cette dynamique.
Durant cette période, les actes de violence persistent sans interruption. La guerre en Libye, dernier exemple en date, a entraîné la mort de plus de 100 000 personnes et a dévasté le pays, Tripoli en particulier ayant subi d’importants dégâts. Sous couvert d’une volonté d’imposer la démocratie, la population libyenne se voit forcée de céder du terrain. L’impérialisme confronte ainsi les peuples à un choix impossible : se battre pour leur émancipation ou disparaître.
Parallèlement, les campagnes de désinformation se multiplient, visant à décourager toute volonté citoyenne d’engager des actions audacieuses. Autrefois, durant la guerre froide, le qualificatif infamant de « communiste » servait à discréditer l’opposition ; désormais, le terme « terroriste » est brandi comme nouvelle arme rhétorique. Les stratégies de manipulation de l’opinion reposent toujours sur l’exploitation de la peur pour inciter les populations à cautionner, voire à participer à la violence institutionnalisée. Cette violence symbolique prépare le terrain à des actes de cruauté extrême. Les premières années du XXIe siècle ont été marquées par des événements tragiques, le 11 septembre 2001 ayant offert à l’impérialisme le prétexte parfait pour renforcer son emprise. Sous couvert de lutte contre le terrorisme, on assiste à un désarmement généralisé, aussi bien dans les faits que dans les consciences. Par ailleurs, alors que les marchés occidentaux restent largement ouverts, celui des armes demeure sous le contrôle exclusif des puissances impérialistes.
Nous traversons actuellement la période la plus périlleuse de l’impérialisme, marquée par une véritable dérive. Toutes les autres voies sont étouffées au profit d’une logique qui privilégie la confrontation armée. En face, les mouvements citoyens d’envergure internationale incarnent l’espoir et l’avenir de l’humanité, et leur mobilisation ne faiblit pas. Dans ce contexte, il devient d’autant plus urgent de s’engager pour combler l’écart qui sépare les médias indépendants de ceux détenus par les puissances financières, afin de rétablir un certain équilibre dans la bataille des idées et de l’information. Plus que jamais, la résistance apparaît comme l’unique voie crédible pour contrer l’expansion impérialiste, particulièrement en cette période de crise exacerbée.
JOEL LEON





