Pour ce mois de mai, dans sa collection, “écrire pour ne pas oublier”, subdiviser en plusieurs textes (7), professeur Esau Jean-Baptiste partage, aux lecteurs de Boukan news, sa compréhension sur la crise politique haïtienne, qui n’est autre qu’un processus de “gouverner par le chaos”
La branche armée de l’opposition

New York, USA, 05/16/2023 – Depuis l’investiture du chef de l’État le 7 février 2001 ou, à Pont Morin, Port-au-Prince, en la personne de Gérard Gourgue qui s’est autoproclamé président, l’opposition partait en guerre contre le leader de Fanmi Lavalas. Les jours, les semaines et les mois sont passés, à travers lesquels plusieurs manifestations se sont organisées, mais le gouvernement, dans lequel l’opposition demande leur départ, restait en place.
De mobilisations pacifiques aux mouvements d’insurgés, l’opposition avait changé de stratégie. Subitement, le mouvement de l’opposition était devenu un mouvement armé. D’où venaient les uniformes, les armes et les munitions ? Comment la République Dominicaine a pu tolérer, pendant un certain temps, des rebelles haïtiens sur son territoire pour mener des actions armées pour renverser un président élu ? Alors que l’embargo économique imposé par la communauté internationale contre les putschistes lors du coup d’État du 30 septembre 1991 n’avait pas marché à cause d’une négligence de ce laisser-faire sur la frontière dominicaine.
Au moment où l’organisation hémisphérique parlait de démocratie dans un nouvel ordre mondial, l’international avait-il un rôle à jouer dans ce mouvement subversif de l’opposition pour renverser Aristide? Était-il le plan macabre de gouverner par le chaos pour qu’en permanence règne le chaos?

Bref, quelle que soit l’origine de son financement, pour forcer le chef de l’État à partir, mis à part cette perpétuelle mobilisation pacifique des organisations politiques et de la société civile depuis tantôt quelques mois, une autre forme d’opposition beaucoup plus musclée se dessinait, tant aux Gonaïves que dans d’autres villes du pays. Et l’assassinat le 22 septembre 2003, dans des conditions douteuses, d’Amiot Métayer, un ancien sympathisant zélé du régime lavalas dans la ville des Gonaïves, a mis le feu aux barils de poudre. Ses proches avaient, immédiatement, accusé le président de l’avoir fait assassiner.
C’est ce mouvement subversif, ayant à sa tête des civils et anciens membres de la Police Nationale d’Haïti, bien entendu au passé douteux, qui avait forcé le leader de Fanmi Lavalas, le 29 février 2004, à partir vers l’exil en Afrique du Sud pour être finalement remplacé par un gouvernement de transition.
C’était un coup très dur pour le secteur populaire qui supportait le président. N’était-ce pas là que voulait arriver la classe politique de l’opposition et la communauté internationale, à savoir isoler et saboter les cinq ans de mandat du président. Des questions se posaient: quel rôle la France avait-elle joué dans ce départ du leader en 2004?
Frank Kodbaye, dans son article sur les raisons qui ont poussé la France à participer au coup d’État contre l’ex-président d’Aristide en 2004, écrit que : « La Suissesse Alexandra Breaud avait publié chez l’Harmattan un essai qui décortique les causes des relations tendues entre le premier président démocratiquement élu d’Haïti, Jean-Bertrand Aristide, renversé une seconde fois en 2004, et la France, l’ancienne puissance colonisatrice »
Effectivement, après les élections controversées de mai et de novembre 2000, avec une cote de popularité en chute libre, un isolement par la communauté internationale, le pouvoir de l’homme fort de Tabarre était vulnérable. Avant son départ forcé du pouvoir, le président isolé par l’international, avait eu le courage de demander à la France de rembourser au pays la dette de l’indépendance versée à la France.
Si le président, en disgrâce avec l’international suite aux problèmes des élections contestées de mai et novembre 2000, était coincé sur le terrain par une classe politique de l’opposition pro internationale, dans la foulée, l’ancien président haïtien a été chassé du pouvoir en raison de « sa demande de restitution de l’équivalent de 20 milliards de dollars que la France a perçus entre 1825 et 1885, en échange de l’indépendance d’Haïti. Cette revendication ne plaisait pas du tout aux anciennes puissances coloniales, et nombreux sont les partisans d’Aristide qui estiment qu’elle a précipité la participation de la France à son renversement en 2004. »
En étouffant le pays et le gouvernement de cette façon, les colons du temps moderne avaient, par leurs actions, non seulement ridiculisé le mouvement politique qui avait accouché le leader charismatique au pouvoir en décembre 1990 et novembre 2000, mais avaient aussi, par la même occasion, rappelé aux supporteurs d’Aristide dans les bidonvilles que s’ils voulaient réinventer un autre mouvement politique avec des leaders de gauche, ils n’avaient qu’à tirer des leçons de l’échec de leur leader au pouvoir.
Au départ d’Aristide, il y eut donc une absence de leadership et le besoin de le combler fut pressant. L’ironie, on chasse du pouvoir un président élu pour finalement aller chercher, selon les prérequis de la constitution haïtienne de 1987 en vigueur, un juge de la Cour de Cassation comme président. Questions pour dire, dans un fait semblant, qu’on veut toutefois respecter les lois de ce pays ou encourager le processus démocratique, mais pas avec Aristide, l’emmerdeur.

Si le remplaçant d’Aristide était un juge de la Cour de Cassation, par contre, faute de parlementaires, dans les deux Chambres en majorité lavalas qui, eux aussi étaient, comme leur leader, chassés, donc les acteurs politiques ne pouvaient pas utiliser la 47ème Législature dans la ratification d’un Premier ministre. Ainsi, pour combler le vide que laissait Yvon Neptune, Chef de Gouvernement d’Aristide, à partir d’un semblant accord qui désaccorde beaucoup plus, Gérard Latortue, de sa retraite dans l’État de la Floride des États-Unis, était imposé comme l’autre chef du pouvoir exécutif
De par sa personnalité, le président du gouvernement de transition était l’ombre du Premier ministre qui, imposé par Washington, se croyait un super chef. Et pendant les deux années passées à la tête du pays, le gouvernement intérimaire avait failli dans l’établissement de l’autorité de l’État en Haïti. C’était le chaos total.
Cet échec du gouvernement intérimaire explique en partie pourquoi les lavalassiens, encore forts sur le terrain même si la fureur avait grandement diminué par rapport à 1990, avaient jeté leur dévolu sur René Préval pour un second mandat. Ils croyaient, avec un Préval au pouvoir, en de meilleures chances pour un retour d’Aristide au pays.
Si l’on considère l’instabilité politique pendant les deux ans du gouvernement de transition et la présence des troupes militaires sur le terrain, définitivement, les élections du 7 février 2006 étaient d’une grande importance pour le peuple haïtien puisqu’elles permettront, à nouveau, la possibilité de se prononcer sur l’avenir politique de leur pays pour les cinq prochaines années à venir.
Malgré quatre reports successifs du scrutin, finalement le 7 février 2006 le peuple avait décidé d’aller voter et remplir leurs devoirs civiques. L’intérêt que manifestait l’électorat quant à sa participation massive le jour du scrutin pour élire un président et des parlementaires était visible. Il dégageait de l’importance que le peuple avait placé au renouvellement, particulièrement à l’alternance du pouvoir politique dans le cadre d’une stabilité démocratique, aussi bien qu’assurer de la crédibilité des dirigeants à travers des élections.
Comme lors de son premier mandat en 1996, le président hérita d’un pays avec des problèmes domestiques les uns plus urgents que les autres, comme par exemple : insécurité, chômage, cherté de la vie, exode rural, militaires démobilisés et occupation du territoire par une force multinationale dite de stabilisation.
Dans ses grandes lignes de politiques générales, la plateforme Espwa, à travers le gouvernement de M. Alexis, promettait de moderniser le système judiciaire, de résoudre le problème des anciens militaires démobilisés et des gangs armés et du même coup doter le pays d’une police professionnelle bien équipée, éléments fondamentaux pour tacler les problèmes d’instabilités et d’insécurités surtout dans un processus démocratique.

Mais les stratégies d’approches et d’interventions de la nouvelle administration n’avaient pas apporté de résultats escomptés puisque les bandits continuaient, sous formes de rançon, de kidnapper et, certaines fois, de tuer des paisibles citoyens. Face à ce fléau, l’équipe au pouvoir devait, avec la Police nationale (PNH), la force de la Mission de Stabilisation des Nations-unis (MINUSTAH), désarmer les gangs armés, réduire la corruption dans les boites publiques, renforcer les institutions et instaurer l’état de droit. « Mon gouvernement va créer un climat de paix et de sécurité pour attirer le secteur privé », avait déclaré le président René Préval.
Entre-temps les choses étaient devenues de jour en jour plus compliquées, non seulement économiquement, mais le pays subissait également des catastrophes naturelles à répétition qui n’avaient fait qu’accentuer sa fragilité ou sa vulnérabilité.
Esau Jean-Baptiste
Photo: www.haitiliberte.com





