Haïti: que n’avons-nous pas compris?

Haïti: que n’avons-nous pas compris?

Daniel Jean
Boukan News, 12/10/2024 – Les pères de nos pères (nous les cinquantenaires et plus) après l’indépendance avaient compris que leur survie était dans le travail des champs et la protection du territoire, pour cela tout le monde était soldat et cultivateur. Mais, aussi ils étaient de grands géniteurs pour plus de bras à travailler les terres et à intégrer les forces de sécurité . D’où le fameux slogan de l’époque “pitit se byen pòv malere”.
Ainsi, la survie se construisait autour d’une économie de rente familiale avec un chef de famille tyran (père ou mère) exploitant férocement  enfants et même maîtresses tout en échappant à tout contrôle d’un Etat non organisé et en plein balbutiement.
Donc, ils ont reproduit bien sûr les mêmes réflexes esclavagistes créant au fil du temps de violentes révoltes familiales dans les lakous, les cantons et finalement dans tout le pays. Les armes qui étaient censées être là pour protéger les habitations, le territoire sont devenues poison pour toute organisation sociétale.
D’où un siècle et demi de turpitudes de nos grands-pères et pères.  Ils sont les dignes produits d’une éducation faite de coups de bâton, de plat de machette, de liens d’animaux (raso en créole haïtien), des traumatismes physiques, mentaux et psychologiques qui ne nous épargneront pas non plus de la génération d’après.
D’autant que la paupérisation s’est invitée par l’émiettement des propriétés à cause des séparations et des partages des successions, à cause aussi  des querelles, des guerres fratricides, des intempéries et de l’érosion ayant provoqué le dépaysement et le départ précipité, en masse,  vers d’autres cieux présagés plus cléments.
En effet, nos pères, plus géniteurs que pères, plus absents que présents, pour la majorité d’entre nous, ont facilité la montée d’une génération d’enfants monoparentaux, perçus comme abandonnés, avec des carences d’attributs paternels . Comme rejetons esseulés, nous allions créer des cocons de protection et de survie en dehors de la maison, dans des regroupements, des sociétés secrètes, des club d’amis, littéraires, de sports et machins; mais sans trop d’engagement.  Surtout nous fûmes surveillés et brimadés politiquement avec des mots d’ordre “ pa foure dyòl nan zafè moun, je wè bouch pe, chak koukouy klere pou jew” .  Nous sommes devenus des handicapés socio-politiques,  des paresseux bavards, égoïstes, flâneurs, bambocheurs et désaxés et par vagues successives, suivant hasard, études, “frottements” et/ou voyages nous nous sommes travestis en snobs politiciens-entrepreneurs, des déclassés souffrant de grands troubles affectifs et identitaires.
Ainsi, nous avons donné naissance à une autre  génération d’enfants de “je m’en foutistes” sans attaches familiales avec de sérieux troubles identitaires et affichant des attitudes irrévérencieuses, antisociales et un comportement de “loraj kale, san fanmi”et d’apatrides de surcroît. Nos enfants acculturés sont plus blancs que le blanc lui-même ou plus abêtis que leurs ancêtres esclaves.
Cette génération, fruit de nos reins et utérus, est complètement ignorante de son environnement, de son histoire, de ses us et coutumes puisque nous, non plus nous, pères, ne leur avons rien transmis en raison de nos absences, de nos folies et de nos manques. Nous sommes constamment en mode défensive, de reniement et d’irresponsable.  Ceci est vrai pour  tout milieu et niveau social confondu:
– Le gros du peuple (le lumpen) abandonne ses enfants, fruits de viols, de deal contre la faim, de vengeance personnelle, de folie et de tous les excès de jeunesse; ces enfants sont livrés à la rue, aux égouts et aux aléas avec des sobriquets qui rappellent l’acceptation de leur “bagatellisation” . Et voilà! Les paillassons devant nos lits et canapés, chère famille de Chantoutou (allusion à Maurice Sixto, in Ti Sentaniz) sont devenus poisons et trappes à nos pieds .
– D’un autre côté, ceux qualifiés d’enfants de nantis balladent dans les universités à l’étranger sans grands assets intellectuels pour le pays. En majorité, ils sont happés par le plaisir, la prostitution et la drogue à gogo et ils y sont abandonnés  corps et âme dans le silence  le plus assourdissant des  familles qui veulent encore par pruderie préserver un patronyme; mais sans rêve de postérité assurée .
– Ceux qualifiés d’enfants de classes moyennes, avec un saupoudrage intellectuel, ils sont des solitaires paresseux, arrogants, égoïstes et très critiques par rapport à leurs aînés et à tout ce qui est haïtien et sont en majorité d’heureux laquais de l’international. Ils ne se marient presque plus entre eux, leurs enfants avec des nom d’aliens sont traités en peluche et élevés avec des gadgets et des animaux domestiques, sous le regard de grands-parents,  muets ne parlant pas leur langue, jouant le rôle de nounou,.
Dans ces environnements peu communiquants nos enfants perdent toute leur humanité . Alors là, sérieusement, Haïti, quant à son avenir,  est mal barrée . Comment s’en sortir face aux gros requins qui, par nos choix de tout déballer sur la place publique, ou par nos enfants-agents-internationaux, connaissent déjà nos tares, nos vulnérabilités, nos irresponsabilités, nos bluffs, nos drames, nos traumatismes, nos lacunes et nos limites?
Daniel JEAN

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *