Haïti: Les élections du 16 décembre 1990, le rêve assassiné…
Dans des coups d’État et des interventions militaires étrangères,
pour une destruction planifiée dans
“une transition démocratique qui n’en finit pas”

Boukan News, 12/14/2024 – Trois ans après le massacre de la Ruelle Vaillant le 29 novembre 1987 par des forces obscurantistes, chiennes de garde du statu quo, le peuple haïtien s’était retrouvé une fois encore, face à l’histoire pour s’interroger, réfléchir et décider de la voie à suivre pour modeler le présent et dessiner un avenir meilleur pour les générations à venir. Dans un pays encore très mouvementé et en pleine crise politique et sociale après le départ de Jean-Claude Duvalier, les duvaliéristes notoires demeuraient aux aguets et n’entendaient pas lâcher prise malgré l’adoption d’une provision constitutionnelle leur interdisant de participer aux élections générales de 1990. En fait, c’était dans ce climat de confrontation entre un passé tyrannique nostalgique et l’émergence du projet démocratique qu’était planifié le scrutin du 16 décembre 1990.
Ce dernier (les joutes électorales du 16 décembre 1990) était le premier organisé en Haïti depuis les élections controversées du 17 janvier 1988. Depuis, le pays avait connu une succession de gouvernements éphémères avec des coups d’État et des mouvements politiques sanglants. Face à cette situation d’instabilité socio-politique, définitivement, la tenue d’élections transparentes en 1990 était cruciale pour la survie de la démocratie haïtienne naissante.
Aussi important que paraisse ce scrutin, dans les grands débats politiques aussi bien que dans les réunions des organisations populaires, on se demandait, quel électorat ces élections ciblaient-elles puisque jusqu’à la mi-octobre, il n’y avait pas une vraie mobilisation de la population pour encourager sa participation au processus électoral.
Mais au moment on ne s’y attendait pas, un élément important allait donner une nouvelle allure à ces élections. Effectivement, quelques jours avant la fermeture de la date fixée par l’institution électorale pour les candidats de se faire inscrire, le secteur démocratique qui avait déjà fait choix du professeur Victor Benoit du KONAKOM comme candidat à la présidence avait changé de stratégie et finalement opté pour un jeune très fougueux, au verbe facile et captivant pour le représenter au scrutin du 16 décembre 1990. Le candidat qu’avait choisi le FNCD (Front national pour le Changement et la Démocratie) au détriment du professeur Victor Benoit était bien entendu l’adepte de la Théologie de Libération, l’ancien prêtre de Saint Jean Bosco, Jean-Bertrand Aristide.
Ce qui fait, en un temps record, les bureaux d’inscriptions du Conseil Électoral provisoire qui, en dépit des propagandes massives dans les radios et télévisions autour des élections, étaient, jusqu’avant la candidature d’Aristide, restés vides, étaient passé en quelques jours de salles vides en des lieux de véritable attroupement populaire. Partout, on pouvait remarquer à l’extérieur des bureaux, à longueur de journée, une foule massive de jeunes, de vieillards, de femmes sous un soleil de plomb, motivée à se procurer de leur carte électorale.
Cependant, si d’un côté c’était la grande mobilisation, surtout du secteur populaire, entre-temps, la candidature de ce jeune prêtre était mal vue par l’oligarchie traditionnelle, certains clans de la classe d’affaires, la classe politique de tendance de droite aussi bien qu’une frange de la communauté internationale.
Et l’incident, malheureusement, regrettable de Pétion-Ville était un cas classique prouvant que les représentants du statu quo digéraient très mal la candidature d’Aristide. Comme les attachés, dans le processus démocratique en court, refusaient de se détacher, ainsi, lors d’une rencontre de campagne électorale du leader lavalas dans cette commune, particulièrement le 5 décembre 1990, l’explosion d’une grenade avait fait plusieurs morts et des blessés graves dans le camp populaire des supporters de Jean-Bertrand Aristide.
En dépit de cet acte de violence et de menace verbale de certains membres de l’ancien régime, le Conseil Électoral Provisoire (CEP) avançait avec le processus. À la date fixée, les élections avaient eu lieu. Et le candidat du secteur populaire avait, avec plus de 67%, non seulement remporté le scrutin présidentiel du 16 décembre 1990, il avait aussi, de par sa popularité, permis à sa platteforme politique, FNCD, de rafler une majorité de siege de députés et de sénateurs à la 45e Législature.
Mais les macoutes, les nantis, une frange de la communauté internationale aussi bien que la hiérarchie militaire n’allaient pas chômer pour longtemps, à savoir, à travers le coup d’État avorté du 7 janvier 1991, tuer dans l’œuf, le rêve démocratique. Ce qui fait, pendant que le peuple en général et le mouvement populaire en particulier, réjouissaient et savouraient encore leurs victoires aux urnes, déjà, dans d’autres secteurs, le statu quo réfléchissait aux stratégies pour assassiner les rêves et les espérances démocratiques que la population avait, lavalassement, placé en leur idole, ‘’Pè Titid’’. Donc, si malheureusement pour l’oligarchie rapace elle avait raté leur mouvement avec l’ancien ministre de l’Intérieur, déjà le spectre d’un autre coup d’État était alors prêt à tout moment à faire dérailler le train de l’expérience démocratique à peine démarrée. D’où venait cet attachement viscéral au totalitarisme et à l’autocratie ?
Dans leur analyse, certains ont fait savoir que le discours enflammé du président Aristide à l’aéroport de Maïs Gâté de Port-au-Prince lors de son retour des Nations-unies le 27 septembre 1991 était interprété comme étant la cause occasionnelle au départ forcé du chef de l’État. Mais s’il y avait une cause occasionnelle, dans l’ensemble, il y avait d’autres causes beaucoup plus profondes que le simple fait d’un discours dérangeant. La question est simple, l’élu du 16 décembre était arrivé au pouvoir dans un contexte où il était non seulement coincé par le statu quo en Haïti, mais internationalement désapprouvé par de puissantes ambassades à Port-au-Prince. Faut-il bien se rappeler qu’en réalité, ce qui inquiétait la communauté internationale, la bourgeoisie haïtienne, la hiérachie des églises protestantes, catholiques et l’armée d’Haïti, c’est ce qu’Aristide représentait ou symbolisait à savoir: « l’ascension des forces populaires de gauche. »
Par exemple, avec un discours en faveur des pauvres, Aristide menaçait les classes dominantes du pays qui, depuis l’indépendance d’Haïti en 1804, gardaient les masses défavorisées dans la crasse et la misère. Donc parler d’augmentation de salaire minimum pour les ouvriers, de programme d’alphabétisation, de la baisse du prix des denrées alimentaires, de la perception de frais d’importation, de la hausse des impôts pour les riches, c’était comme discuter de réforme agraire pendant l’administration de l’Empereur Jean-Jacques Dessalines. Ainsi, du fait que le président Aristide représentait une menace contre le statu quo en Haïti, donc l’assassinat du projet social et politique qu’il incarnait était devenu l’obsession des putschistes et des réactionnaires.
Ainsi, le coup d’État du 30 septembre 1991 contre Aristide avait un double aspect politique. À court terme, il visait à saboter toutes formes de changement que l’administration voulait initier dans le pays. Dans le long terme, il visait aussi à casser le mouvement grandissant du secteur populaire acquis depuis le départ de Jean Claude Duvalier le 7 février 1986. Le message des masses populaires lors des élections générales de décembre 1990 était clair. Ces dernières avaient signé leur entrée avec fracas sur la scène politique et entendaient devenir un acteur majeur sur un échiquier politique séculairement pris d’assaut par les élites traditionnelles en majeure partie.
Donc l’idée était de s’assurer que la démobilisation des têtes de pont des mouvements syndicaux, étudiants et organisations populaires pour que dans le futur l’ascension de ces groupes sociaux ne puissent jouer un rôle aussi déterminant dans l’avenir politique d’Haïti. Car leur émergence dans les grandes décisions politiques du pays menaçait, en quelque sorte, les centres traditionnels de pouvoir que représentaient certaines institutions dominantes d’Haïti et de la communauté internationale. Par conséquent, le secteur populaire, les associations des étudiants, les paysans et les mouvements syndicaux étaient, au-delà de la personne d’Aristide, les principaux groupes ciblés par les militaires putschistes du coup d’État du 30 septembre 1991. Et depuis, rien n’est stable dans le pays. La démocratie n’arrive pas encore à atterrir au pays de Jean-Jacques Dessalines.
Prof. Esau Jean-Baptiste





