Haïti : Le provisoire, le mal haïtien à déraciner !
« Dans cette perspective, l’adoption d’une loi qui qualifie et punit les actes visant à renverser un gouvernement légitime comme crime de lèse-patrie s’imposerait, afin de protéger durablement la démocratie et l’intérêt national. »

BOUKAN NEWS, 08/28/2025 – Les gouvernements provisoires qui s’installent dans le processus de la transition vers la démocratie en Haïti représente l’un des principaux obstacles au progrès du pays. Même si la transition demeure inévitable, elle semble s’éterniser, comme le suggère la perspective évolutionniste qui veut que chaque société soit appelée à se surpasser à chaque étape décisive de son histoire.
L’allongement des transitions et la multiplication des gouvernements provisoires entravent le renforcement de l’État, la mise en œuvre de politiques publiques structurantes et la construction d’une citoyenneté active. Les générations successives d’Haïtiens et d’Haïtiennes voient se répéter les mêmes promesses de « nouveau départ », sans que celles-ci ne se traduisent durablement dans la réalité.
L’intensité et la durée de la transition sont étroitement liées à la capacité des différents acteurs à s’unir et à prendre en charge la douleur qui accompagne inévitablement ces périodes charnières de l’histoire. En Haïti, cette transition se révèle particulièrement pénible et prolongée, car les instances, qu’elles soient institutionnelles ou humaines, tendent à esquiver leurs devoirs au lieu d’assumer pleinement leur rôle d’élite nationale.
On constate que le blocage politique persistant depuis près de quatre décennies constitue le principal obstacle à l’enracinement de la démocratie en Haïti. Les coups d’État successifs, les révoltes populaires fréquentes et le manque de respect pour la légitimité du peuple entraînent un recommencement continuel du processus démocratique. Par conséquent, ce dernier n’a jamais pu atteindre la maturité essentielle pour s’imposer durablement dans la culture politique nationale.
La chute de Jean Bertrand Aristide en 2004, suivie de l’assassinat du président Jovenel Moise en 2021, alors qu’ils exerçaient la plus haute fonction de l’État, aurait pu provoquer un réveil salutaire parmi les élites politiques et économiques du pays. Ces événements tragiques, aux retombées lourdes, auraient dû pousser à une remise en question profonde sur l’urgence d’un véritable renouveau. Pourtant, à chaque vacance du pouvoir, l’installation répétée de gouvernements provisoires démontre à quel point la crise socio-économique s’aggrave, sans perspective de résolution durable.
Le provisoire, par sa nature même, n’a vocation qu’à être une période à l’intérieur d’une transition dictée par les circonstances politiques, sans véritable capacité transformative. Plus il s’étire dans le temps, plus il freine l’élan collectif et accentue le sentiment d’immobilisme national. C’est pourquoi, plus cette étape demeure brève, plus elle sert les intérêts d’Haïti et favorise l’émergence de solutions durables.
Pourtant, on observe avec étonnement et tristesse que le provisoire tend à s’ancrer durablement dans nos mœurs politiques. Certains responsables de partis politiques, tout en se réclamant de la démocratie, semblent privilégier l’état transitoire au détriment d’un ordre stable et définitif. Cette attitude va à l’encontre des principes fondamentaux de l’état de droit et rejette les choix du peuple, surtout lorsque les responsables refusent de reconnaître les mandats constitutionnels des partis opposés. Il s’avère que les gouvernements provisoires, surgissant sur les ruines de la démocratie, paraissent bien plus profitables à certains que les périodes de stabilité et de légitimité. Dès lors, nul gouvernement ne peut se prémunir contre celles et ceux qui ont fait de la déstabilisation et de sa gestion un véritable métier.
On ne peut que constater les dommages considérables que causent ces gouvernements provisoires au pays. Il serait temps qu’un jour, la constitution se dote d’un article sanctionnant celles et ceux qui perpétuent l’instabilité et la peur. Dans cette perspective, l’adoption d’une loi qui qualifie et punit les actes visant à renverser un gouvernement légitime comme crime de lèse-patrie s’imposerait, afin de protéger durablement la démocratie et l’intérêt national.
En conclusion, le défi central de la démocratie haïtienne réside dans la capacité à rompre avec la logique du provisoire, à refuser la fatalité du « temps suspendu » et à s’engager dans une dynamique de dépassement réel. Cela suppose une mobilisation collective, une réappropriation du processus politique par la société civile, et la redéfinition des objectifs communs à chaque étape décisive de l’histoire nationale. Car, comme le suggère la perspective évolutionniste, chaque société porte en elle la possibilité de s’inventer autrement, pourvu qu’elle parvienne à transformer l’attente en action et la transition en accomplissement.
Joël Léon






L’article met en lumière les défis auxquels la démocratie haïtienne est confrontée, notamment la tendance à privilégier l’état transitoire au détriment d’un ordre stable et définitif. Cette attitude est préoccupante car elle va à l’encontre des principes fondamentaux de l’état de droit et risque de saper la confiance du peuple dans les institutions démocratiques.
L’auteur souligne également les dommages considérables causés par les gouvernements provisoires et plaide pour une approche plus proactive pour prévenir l’instabilité et protéger la démocratie. La proposition d’adopter une loi qualifiant les actes visant à renverser un gouvernement légitime comme crime de lèse-patrie est une piste intéressante pour renforcer la stabilité institutionnelle.
Cependant, il est important de considérer les implications potentielles d’une telle loi et de s’assurer qu’elle ne soit pas utilisée pour restreindre les libertés fondamentales ou réprimer l’opposition.
En fin de compte, l’article appelle à une mobilisation collective et à une réappropriation du processus politique par la société civile pour rompre avec la logique du provisoire et s’engager dans une dynamique de dépassement réel.
Alternatives possibles :
1. *Renforcement de la société civile* : encourager la participation citoyenne et le développement d’une société civile forte et indépendante pour promouvoir la transparence et la responsabilité.
2. *Réforme institutionnelle* : mettre en place des réformes institutionnelles pour renforcer la stabilité et la légitimité des institutions démocratiques, telles que la mise en place d’un système de contrôle et d’équilibre des pouvoirs.
3. *Dialogue national* : organiser un dialogue national inclusif pour définir les objectifs communs et les priorités pour l’avenir du pays, et pour promouvoir une vision partagée de la démocratie et de la stabilité.
Ces alternatives pourraient contribuer à créer un environnement plus propice à la stabilité et à la démocratie en Haïti.
Merci beaucoup pour ta réaction, cher ami!
J’apprécie bien l’analyse de notre confrère concernant les gouvernements provisoires, mais je soulignerai que j’ai eu à représenter deux gouvernements provisoires en tant qu’ambassadeur aux États-Unis, qui se sont acquittés de la tâche à temps et qui ont organisé des élections démocratiques transférant le pouvoir à l’élu du peuple. Il s’agit du gouvernement de la première présidente d’Haïti, Ertha Pascal Trouillot (1990-1991), qui a rendu possible les premières élections démocratiques au pays, celles qui ont accouché du Président Jean- Bertrand Aristide.Puis, de 2004 à 2006, le gouvernement Boniface Alexandre/Gérard Latortue a assisté à la passation du pouvoir à l’élu René Préval.
Je pourrais dire davantage, surtout des gouvernements élus rendant possibles les coups d’État, car la corruption et l’impunité, étant à la base de leur fonctionnement, sont incompatibles avec la bonne gouvernance. Et je signe:
Raymond Alcide Joseph
La question qui se pose, est ce cela peut justifier tous les coups d’état que le pays a connus pendant ses 40 dernières année a?
J’ai pris un grand plaisir à lire l’article « Haïti : Le provisoire, le mal haïtien à déraciner ! » de notre ami Joël concernant les gouvernements provisoires. Sa proposition de « l’adoption d’une loi qui qualifie et punisse les actes visant à renverser un gouvernement légitime comme crime de lèse-patrie », bien que portée par un souci louable de stabilité démocratique, reste une idée inquiétante qui soulève une question fondamentale : peut-on réellement sanctionner juridiquement des actes politiques sans qu’un contrat social solide et partagé ne fonde la légitimité de ces gouvernements ? En démocratie, la loi étant l’expression du contrat social, ni le droit ni et la loi ne doivent pas être des constructions arbitraires : ils doivent impérativement être l’expression du consentement populaire et d’un pacte social accepté. En Haïti, la Constitution de 1987 (et ses révisions) consacre cet équilibre, fondant la légitimité de la loi dans le respect des droits fondamentaux, du processus démocratique et de la souveraineté populaire (Art. 190bis). Or, la répétition des crises politiques et le caractère permanent des gouvernements provisoires soulignent qu’aucun contrat social suffisamment inclusif n’a jusqu’ici été consolidé. Tant que ce contrat social n’aura pas été réinventé à travers un dialogue national véritablement représentatif, la légitimité des gouvernements, fussent-ils constitutionnels, reste contestée par une large part de la population. Aucune sanction ne sera légitime.