Haïti : Le cœur ouvert — Autopsie d’une trahison nationale

Haïti : Le cœur ouvert — Autopsie d’une trahison nationale

PIERRE R. RAYMOND

 

Cinq pontages coronariens ( bypasses)
Après mes cinq pobtages coronariens  (bypass)
je n’écris plus pour plaire.
J’ai vu la mort sans négocier avec elle.
Je n’ai pas pensé au paradis ni à l’enfer,
mais à la responsabilité.
Mon cœur a été détourné
parce que certaines voies étaient irréversiblement bouchées.
Haïti aussi a besoin de détours radicaux.
De ruptures claires, de chirurgies sans anesthésie,
pas de pansements sur des gangrènes.
Quand on survit à table d’opération,
on ne perd plus son temps avec les menteurs.
On dit la vérité, même si elle brûle.
 Les architectes du désastre
Haïti est unique par sa naissance violente,
unique par sa résistance fondatrice,
unique surtout par l’acharnement méthodique
de ses propres dirigeants à la rendre ingouvernable.
Nos leaders ne sont pas des victimes.
Ils sont des prédateurs calculateurs.
Ils parlent d’exception haïtienne à la tribune
mais gouvernent par copier-coller colonial.
Ils dénoncent le Blanc en public
tout en lui léchant les bottes en privé,
mendiant son approbation,
quémandant sa protection.
Ils crient à l’ingérence
tout en ouvrant grand les portes
aux consultants étrangers,
aux ONG paternalistes,
aux missions qui infantilisent.
Mauvaise foi érigée en système.
Hypocrisie coulée dans le bronze.
 L’État tap-tap : gouverner sans destination
Ils gouvernent Haïti comme un tap-tap surchargé :
on embarque tout le monde sans plan,
on avance en zigzag sans itinéraire,
on s’arrête pour ramasser des amis,
on change de route selon qui paie,
et quand ça tombe en panne,
on abandonne les passagers sur le bord de la route
et on monte dans une nouvelle voiture.
Pas de maintenance.
Pas de destination claire.
Pas de responsabilité envers ceux qui sont à bord.
Juste du tape-à-l’œil, du bruit, de la fumée,
et toujours la main tendue pour plus d’essence
qu’ils mettront dans leur propre réservoir.
Le catalogue de la trahison
Ils invoquent Dessalines mais trahissent chacun de ses principes.
Ils citent Pétion et Christophe mais reproduisent leurs divisions mortelles.
Ils glorifient 1804 mais recréent l’anarchie de 1791.
Dessalines est invoqué, jamais appliqué.
La mémoire est devenue un commerce.
Les ancêtres, des alibis pour la médiocrité.
Duvalier a enseigné la terreur comme politique.
Aristide, la démagogie comme religion.
Martelly, le cynisme comme philosophie.
Moïse, l’arrogance suicidaire.
Et les autres — cette longue procession de médiocres —
ont perfectionné l’art de la trahison ordinaire.
Ils savent exactement ce qu’ils détruisent.
Ils comprennent que la corruption n’est pas un accident
mais une méthode de gouvernance.
Que vendre le pays morceau par morceau
garantit leur enrichissement personnel.
Ils pillent les caisses puis pleurent sur la pauvreté.
Ils démantèlent les institutions puis accusent le peuple d’incapacité.
Ils sabotent l’éducation puis se moquent de l’ignorance populaire.
Chaque premier ministre est un aloufa en puissance.
Chaque sénateur, un mercenaire sans scrupule.
Chaque président, un tyran déguisé en sauveur.
Les pleurnicheurs de visas
Pendant ce temps,
les élites pleurent la misère qu’elles exploitent.
Elles veulent partir sans rien construire.
Elles accusent le pays tout en vidant ses forces.
L’ingratitude est devenue une institution.
La trahison, un rite de passage.
On préfère brûler l’avenir
plutôt que renoncer à un privilège minuscule.
On préfère affamer la nation
plutôt qu’assainir un système pourri.
On préfère accuser l’esclavage d’il y a deux siècles
plutôt qu’affronter l’esclavagiste d’aujourd’hui
celui qui porte le drapeau national
et détruit le pays de l’intérieur.
Le refus du désespoir
Et pourtant — je refuse le désespoir.
Haïti n’est pas morte.
Elle est sabotée par ses propres fils.
Mais il reste des rêveurs lucides,
des bâtisseurs sans micros,
des jeunes qui demandent la structure, la justice, la vérité.
La nouvelle Haïti ne naîtra pas
d’un homme providentiel,
ni d’un sauveur blanc,
ni d’un slogan recyclé.
Elle naîtra
quand nous cesserons de romantiser nos blessures
et commencerons à réparer nos responsabilités.
Quand nous traînerons nos traîtres devant la justice.
Quand nous refuserons d’élire les assassins de la nation.
Ce jour-là,
Haïti n’aura plus à refuser la mort quotidienne.
Elle choisira enfin la vie digne.
Ce jour-là,
l’impunité mourra.
Ce jour-là seulement,
Haïti renaîtra.
Pierre Richard Raymond 

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *