Haïti : La table est mise. Mais que sert-on au peuple ?

Haïti : La table est mise. Mais que sert-on au peuple ?

Bilan sans complaisance d’Alix Didier Fils-Aimé à la tête du gouvernement haïtien

PIERRE R. RAYMOND

BOUKAN NEWS, 02/16/2026 – Il est Premier ministre depuis novembre 2024. Avant lui, Garry Conille n’a tenu que cinq mois. Avant Conille, c’était Ariel Henry — chassé du pouvoir par les gangs. La chaise est maudite, soit. Mais Alix Didier Fils-Aimé occupe désormais cette chaise seul, sans Conseil Présidentiel de Transition, sans parlement, sans contrepoids institutionnel. Depuis le 7 février 2026, il est le seul maître à bord. Le CPT est mort. Les excuses aussi.

Faisons d’abord justice au contexte. Gouverner avec un CPT à neuf têtes dont les membres passaient plus de temps à se disputer des portefeuilles ministériels qu’à administrer le pays relevait du supplice. Ce Conseil, censé représenter les forces politiques haïtiennes, était en réalité une coalition d’ego antagonistes. Il a bloqué la gouvernance, saboté la cohésion exécutive, et en janvier 2026 — au dernier souffle de son mandat — il a tenté de limoger Fils-Aimé dans un ultime acte de mesquinerie politique. Il n’y est pas parvenu, faute d’accord en son sein. Le CPT n’est pas innocent du chaos haïtien. C’est une vérité qu’il faut nommer clairement.

Mais la réalité sécuritaire, elle, ne tolère aucune circonstance atténuante. Entre janvier et septembre 2025, plus de 4 300 personnes ont été tuées, près de 1 900 blessées, et 491 kidnappées. La coalition de gangs Viv Ansanm contrôle aujourd’hui près de 90 % de Port-au-Prince. Des compagnies aériennes américaines ont suspendu leurs vols — cibles de tirs depuis le ciel. La Mission Multinationale de Soutien à la Sécurité dirigée par le Kenya est déployée, certes, mais sous-équipée, sous-financée, et sans mandat suffisant pour changer la donne. Le soutien des États-Unis — trois navires de guerre déployés dans la baie de Port-au-Prince, soutien diplomatique affiché de Marco Rubio — a permis à Fils-Aimé de survivre politiquement. Il ne lui a pas permis de gouverner.

Car voilà le paradoxe central : le soutien américain est à la fois une bouée de sauvetage et un boulet. Il confère une légitimité internationale pendant qu’il érode la légitimité domestique. Quand Leslie Voltaire accuse Washington d’intervenir “avec toutes ses griffes” dans les affaires haïtiennes, il parle à une partie du peuple haïtien qui se reconnaît dans ce ressentiment. Fils-Aimé est perçu par beaucoup non pas comme le choix d’Haïti, mais comme le choix de l’ambassade américaine. Cette perception, aussi injuste qu’elle soit en partie, est politique, et donc réelle. Elle mine son autorité morale au moment même où il en a le plus besoin.

Sur le plan économique, le silence est assourdissant. Aucun plan de relance visible, aucune mesure d’urgence annoncée, aucune priorité budgétaire communiquée au public. L’économie haïtienne continue de s’effondrer dans l’indifférence du pouvoir exécutif. Sur le plan électoral — promesse fondatrice de toute la période de transition —, le bilan est un échec : pas de conseil électoral crédible constitué, pas de calendrier ferme, pas de volonté politique affichée. Sans élections, Fils-Aimé reste un gestionnaire de crise sans mandat populaire, un Premier ministre de facto dans un pays sans président élu, sans parlement, et bientôt sans horizon institutionnel.

Ce que l’on attend de lui, désormais, est clair. Premièrement : rompre le silence. Un chef d’État qui ne parle pas à son peuple n’est pas un chef d’État — c’est un administrateur. La communication publique n’est pas une option, c’est un impératif de gouvernance. Deuxièmement : fixer une date d’élections et nommer un conseil électoral dans les soixante prochains jours. Même imparfait, un calendrier crédible envoie un signal fort que la transition a une fin. Troisièmement : s’attaquer au financement des gangs. Tout le monde sait que Viv Ansanm ne prospère pas dans le vide — des oligarques financent cette violence. Fils-Aimé, homme d’affaires lui-même, sait qui sont ces acteurs. S’il ne rompt pas publiquement avec ce système, sa crédibilité comme réformateur est nulle. Quatrièmement : diversifier ses soutiens internationaux. La dépendance exclusive à Washington est une vulnérabilité stratégique. La CARICOM, l’Union africaine, le Brésil, le Canada — tous peuvent jouer un rôle dans un cadre multilatéral plus équilibré et moins exposé aux humeurs de la politique américaine.

Alix Didier Fils-Aimé n’a pas créé l’abîme haïtien. Mais il en est aujourd’hui le principal responsable politique — et c’est précisément ce que signifie exercer le pouvoir. L’heure n’est plus aux transitions qui transitent indéfiniment, aux dialogues qui dialoguent sans aboutir, aux feuilles de route sans destination. Douze millions d’Haïtiens attendent autre chose que la gestion du chaos.

La table est mise. La cuisine est la sienne. Il lui reste à décider ce qu’il va cuisiner — et pour qui.

 

Pierre R Raymond

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