L’Odyssée de Nos Frères ! Le Calvaire de Nos Sœurs !
« Nan yon Chan Kann bò Igwey
An Dominikani
De Aysyen chita nan yon batey
Pye a tè, Do touni
Yonn ap pale, yonn ap koute
Yo pa fè bri
Van kann an kouri efase
Sa y’a pe di » (Tèks, Jean Claude Martineau, “ Koralen”, Vwa, Manno Charlemagne, Émeline Michel).
« Mwen pap travay ankò
M pwale, Divinò pa Bondye…
Non, M pwale. » (Chanson traditionnelle Haïtienne)
Par Prof. Wilfrid Supréna
Ils s’en vont tous. Aucune destination précise.
Peu importe, Le Pays ! Le, Brésil, Le Chili, La Guyane, Le Venezuela… Le nom des pays. Leur drapeau. Leur politique et politiciens. Leurs divisions géographiques et administratives. Leur musique. Leur Culture. Leur langue. Aucune importance ! On n’en a cure. L’important, c’est de quitter par tous les moyens nécessaires (all necessary means) ce coin de terre maudit ! Quitter Haïti. Cette terre ne leur offre absolument rien. Plus rien.
Des projets ! Ils en avaient… Des Rêves ! Ils en en faisaient et refaisaient avec l’univers et surtout Haïti en ligne de mire pour rebâtir, reconstruire, créer un nouvel homme Haïtien, une nouvelle société haïtienne…Ils parlaient de fabriques, d’industries et de grandes corporations pour embaucher de milliers de leurs compatriotes…Ils ont fini leurs études secondaires vers les années 2004…. A l’époque on (tous les secteurs politiques confondus) parlait de « Nouveau contrat social » … Et, ils ont cru aux paroles des « Faiseurs de Rois » … Ils ont fait ce que leurs parents leur avaient demandé : La discipline, les études, l’application au travail, la réussite… Et toutes les portes s’ouvriront…
Très vite, ils ont compris que les “ forts en gueule politique” de chez nous ne débitaient que des balivernes. Des petits amis ont remplacé d’autres petits amis à l’intérieur des appareils d’état. Et cette façade dégueulasse de tromperie, de prévarication, de désordre systémique, de copinage et d’absence de vision programmatique ne pouvait même pas être repeinte…
Et vinrent les cataclysmes naturels et politiques : Le tremblement de terre génocidaire, les ouragans dévastateurs, l’arrivée des nuls et des égocentriques à la tête de l’état Haïtien, Les rapts en séries, les manifestations débridées, la danse Rada des politiciens aloufa sans gêne et sans vision…
Et ils ont perdu tout espoir. Chez Eux. La seule solution envisageable. Tout abandonner pour essayer de recommencer ailleurs, n’ayant plus la force d’écouter les mêmes promesses, les mêmes mensonges, les mêmes prières, ou de voir les mêmes têtes, les mêmes visages sans pudeur revenant à tour de rôle avec les mêmes discours qui blessent et déshonorent…
Leurs grands-parents ont traversé l’Atlantique. Vers l’Est, vers le Soleil Levant…L’Alma Mater pour aller enseigner la langue, la littérature et la philosophie de l’ancien colon…
Leurs parents, eux, se sont dirigés vers le Nord en direction des champs de coton, de pomme, de maïs et à la recherche d’une vie plus stable dans le transport en commun ou dans la vie trépidante des factories ou comme gardiens de nuit (dans des bâtiments de 15 à X étages à Manhattan, Brooklyn, Queens) et surtout comme auxiliaires de santé dans les maisons de retraite des banlieues de Montréal, Chicago, Boston, Newark, Atlanta… etc…. Eux voulaient retourner chez eux pour fuir la solitude des “ nursing home”, Les déceptions liées à la couleur de peau et leur langue…Mais, Hélas….
Ces jeunes, déboussolés, désappointés ont pris la direction méridionale au temps de la communication digitale…En route vers le Brésil, le Chili, La Guyane, Le Venezuela partout où l’air, l’eau, le feu, la terre et des lois fiables permettent aux gens de se réunir, travailler, manger et dormir en paix…. Leur terre natale n’offre plus même ce petit bout de Luxe….
Quelques mois seulement après leur installation dans ces pays du Sud, ils réalisent qu’ils ne peuvent pas être sédentaires dans ces pays en proie aux mêmes difficultés que le leur. Mais pas dans le même niveau d’insouciance, d’abandon et de mépris totaux des règles les plus élémentaires d’hygiène, de sécurité publique et des relations Etat/population…
Du Chili et du Brésil et de la Guyane, ils ont repris leur bâton de pèlerins, de nomades et d’apatrides. Pour converger vers le Nord, qui continue à être très attractif malgré des signes évidents de lassitude et d’amenuisement…
De Santiago (Chili) ou de Sao Paolo (Brésil) aux frontières americano mexicaines, c’est une longue, très longue route que les Haïtiens en très grand nombre et les cubains, les vénézuéliens en nombre réduit entreprennent régulièrement pour essayer d’échapper qui à la misère, l’appauvrissement absolu, qui à l’oppression politique… Dans les deux cas, ce sont des éléments des classes moyennes, des professionnels avec des titres universitaires qui désabusés et influencés par le matraquage médiatique systématique de l « ’American Way of Life » ont décidé de risquer tout et même au péril de leur vie pour essayer de partir à la conquête d’un autre “ soi citoyen”.
Par groupes de 7, 10… ils partent, “ leur âme à Dieu et leur corps aux chiens”. Ils investissent toute leur petite économie qu’ils ont amassée en faisant flèche de tout bois comme vendeurs de rues, prostituées, proxénètes, ouvriers agricoles, chauffeurs de taxi, mendiants, plombiers, maçons, diseurs de bonnes aventures…dans les pays d’accueil servant en fait de vitrines pour les « bien-pensants » de Wall Street.
Que d’embûches parsemées sur cette traversée où la vie et la mort s’embrassent à chaque frontière. Le moindre faux pas. Ou La mauvaise humeur d’un garde frontalier provoque la sueur froide au dos. Perspective d’arrestation et de déportation… La peur au ventre pendant au moins un mois…A traverser le Pérou, L’Équateur jusqu’à La petite ville de Nico Cline (Colombie) pour un passage maritime plus que périlleux et dangereux… vers la jungle entre la Colombie et le Panama…
Entre-temps, ils doivent affronter la colère des policiers colombiens qui tirent à tout bout de champ pour n’avoir pas encore reçu leur part du pactole ; Les chauffeurs de taxis et d’autobus réclamant un peu plus juste pour avancer ou contourner un poste de contrôle ; les propriétaires d’hôtels de campagne se frottant les mains ou se léchant les babines pour un, deux jours ou une semaine en plus…. Tout compte fait, les “ apatrides” doivent payer. Par n’importe quel moyen… Les obligations quotidiennes et de fin de mois ne peuvent pas attendre. Pour remplir les coffres forts des “ déjà possédants”.
Finalement, les passeurs indiens de la forêt colombienne qui montrent un peu d’humanité et de fraternité pour des gens qui ont passé huit jours à marcher dans les montagnes, sur les rochers, dans le brouillard, sous la pluie, traversant à gué des passes d’eau, des rivières, se battant contre les moustiques, les bigailles, les lézards et les serpents venimeux, Les voleurs aussi…. Pour aboutir enfin dans un camp de réfugiés au Panama. Du Panama au Costa Rica. Et de Costa Rica dans un autre camp de réfugiés au Mexique. En passant par le Nicaragua, Le Salvador ou Honduras et finalement le Guatemala….
A peu près la même route du Che en 1953/54 qui l’a conduit au Guatemala, ensuite au Mexique ou d’autres rêveurs révolutionnaires l’attendaient pour partir à la conquête d’un nouvel homme affranchi de la domination du Grand Capital….
Pour nos frères et sœurs Haïtiens, ceux-là qui ont planifié ce voyage et qui ont atteint l’objectif final, le Mexique malgré les vicissitudes, les obstacles de toutes sortes (la faim, la fatigue, l’insomnie, la peur), vous êtes des “ Héros”… Rien que ça !
Dans la cale des “négriers”, nos bisaïeuls et trisaïeuls chantaient mais ils ignoraient leur destination et surtout les années de servitude, de mépris et d’oppression qu’ils allaient endurer…Mais, vous, votre histoire est bien pareille et différente en même temps.
-Eux, on les avait forcés d’opérer ce voyage contre leur avis, contre leur volonté…
-Mais, vous, vous avez décidé de tenter votre “ chance” pour une vie différente…en devenant des nomades d’occasion…
La seule façon pour nous de vous honorer est de continuer à nous battre jusqu’à la fin pour qu’Haïti appartienne définitivement aux Haïtiens sans distinction de couleur et d’origines géographiques….
Ainsi prendront fin toutes les odyssées et tous les calvaires du Grand Peuple Haïtien…
Wilfrid Supréna






