Haiti/Dominicanie: Piqûre de Rappel à l’Ambassadeur Angel Lockward

Article Paru dans les Colonnes de Listin Diario en date du Mardi 13 décembre 2022

 Piqûre de Rappel à l’Ambassadeur Angel Lockward

Jean Gary Denis

Cap-Haitien, Haiti, 12/15/2022 – Je n’ai point été surpris de lire sur « Listín Diario » en date du 28 novembre 2022 l’article d’Ángel Lockward intitulé : « Nous sommes en guerre contre Haïti », où il décrivait les relations haitiano-dominicaines avec de nombreuses tergiversations et fausses interprétations. La Révolution haïtienne, connue comme la seule révolution anti-esclavagiste réussie de l’humanité, est réduite à une nuit de petits couteaux. La langue créole, symbole de résistance culturelle, est un patois. Le vaudou millénaire, antérieur au christianisme, qui influence les arts et la culture dominicaine, est une création haïtienne.

Aucune condamnation de l’esclavage, mais il a préféré plutôt critiquer des êtres déracinés qui ont brisé les chaînes de l’oppression. Napoléon Bonaparte doit certainement se réjouir de cette plaidoirie contre des esclaves mal vêtus et mal nourris qui lui ont infligé sa grande première défaite. Il est à noter que l’Ambassadeur Lockward, haut cadre du régime Balaguer, est formé dans le moule trujilliste de l’extrême droite dominicaine qui cultivait la phobie haïtienne comme idéologie.

Les relations sociales et économiques du colonialisme français et espagnol au XVIIIe siècle constituent le fondement de l’histoire entre les deux peuples. A cette époque, l’Espagne, qui commençait à être décadente, développa une colonie de peuplement avec un esclavage de type paternaliste. Son développement était inférieur à celui de la partie française. A l’Ouest, c’était une grande plantation très prospère produisant un septième de l’économie française et les trois quarts de la production mondiale de sucre. Mais C’était surtout un laboratoire de la misère humaine, d’où le caractère violent de la Révolution haïtienne.

La révolution haïtienne est fondamentalement anti-esclavagiste, même si nous ne nions pas le facteur racial omniprésent dans la vision de l’ambassadeur du mouvement de 1804. De toute façon, les rapports de production et les luttes sociales sont les véritables moteurs de l’histoire. Dans ce cadre, les représailles des puissances colonialistes contre Haïti sont dues aux menaces que représentaient la révolution de 1804 sur la géopolitique esclavagiste de l’époque et qui ne pouvait accepter en aucun cas l’existence d’un État régenté par d’anciens esclaves.

Un autre point controversé fut l’annexion de Saint-Domingue à Haïti en 1822. Il évoqua cet événement sans mentionner la divergence des habitants de la partie orientale quant à l’orientation politique où le groupe majoritaire voulait se rattacher avec Haïti. Cette annexion fut réalisée sans heurts, sans effusion de sang le 2 février 1822 où le président Boyer fut reçu triomphalement par le maire de Santo Domingo, Núñez de Cáceres qui lui a remis les clefs de la ville. Avant de retourner à Port-au-Prince, il abolit l’esclavage sévissant encore à Santo Domingo, comme ce fut le cas pour Toussaint Louverture en prenant possession de la partie de l’Est en 1801 en vertu du traité de Bâle.

Les valeurs universelles de liberté de la Révolution de 1804 ont entraîné tout un élan de solidarité envers les autres peuples. Tout esclave foulant le sol haïtien était libre, on résumerait les navires qui transportaient des esclaves sur la terre de la liberté, etc. L’annexion de 1822 n’aurait pu avoir de motifs impérialistes, sinon que de protéger la Révolution haïtienne des prétentions coloniales des puissances de l’époque…

La Partie Orientale proclama son Indépendance le 27 février 1844 avec des points bien légitimes. Cependant, en 1861, le président Santana revint avec la tutelle espagnole qui constituait une menace pour Haïti. Les patriotes dominicains ont demandé le soutien du président haïtien Nicolás Geffrard et ont pris les armes contre les Espagnols. En effet, les valeurs haïtiennes de solidarité étaient toujours d’actualité. Le 18 avril 1861, le président haïtien déclara : « Au combat ! La domination de l’Espagne en Amérique doit cesser. Nous l’expulserons de Saint-Domingue ».  Francisco del Rosario Sánchez, un des pères de la patrie dominicaine, ainsi que des compatriotes et soldats haïtiens ont traversé la frontière pour combattre les troupes espagnoles. Le président Geffrard a apporté un soutien diplomatique décisif compte tenu de l’état d’esprit de l’Espagne pour se débarrasser de l’imbroglio dominicain. Il délègue le colonel Ernest Roumain auprès du Gouvernement des insurgés à Santiago de Los Caballeros en vue de les convaincre d’accepter d’adresser une pétition à l’Espagne pour demander la paix au nom de l’humanité. La pétition rédigée par Geffrard et son Cabinet à Port-au-Prince fut signée par les insurgés. En effet, cette pétition fut à la base de la décision de l’Espagne de retirer ses troupes et de faciliter le rétablissement de l’indépendance dominicaine en 1865.

Personne ne s’oppose aux rapatriements du président Abinader, malheureusement ils se déroulent dans un climat de violations des droits de l’homme et de tensions inutiles. Des officiels dominicains rivalisent de déclarations irrespectueuses et irrévérencieuses à propos d’un pays frère. Même le Président dans son infantilisme déclara une fois, qu’Haïti serait extrêmement riche si sa magie fonctionnait, comme si ce type de croyances n’existait pas dans d’autres pays. C’est le comportement classique d’un enfant turbulent et colérique, mettant même en jeu les intérêts mêmes de son propre pays. Une meilleure gestion des rapatriements aurait empêché la malheureuse décision américaine de demander à ses citoyens noirs d’éviter de se rendre en République Dominicaine, ce qui est très négatif pour le tourisme.

L’économie dominicaine supporte un coût énorme de l’immigration clandestine, et les Haïtiens devraient être reconnaissants pour de nombreux services, y compris les services de santé, dans les zones frontières. Mais, on ne peut pas considérer la présence d’étudiants universitaires et l’émigration de familles fortunées comme une simple solidarité sans bénéfice pour l’économie dominicaine. La faillite d’Haïti contribue grandement à la croissance de l’économie dominicaine, en particulier dans secteur agricole sans trop grande valeur ajoutée   qui dépend grandement des exportations vers Haïti. L’explosion de la balance commerciale en faveur de la République dominicaine en est un exemple clair.

La relation entre les deux peuples est une histoire de solidarité au-delà des divisions des classes dominantes. Les oligarques haïtiens soumis à des sanctions internationales pour activités criminelles sont accueillis avec des rameaux d’olivier en République dominicaine après avoir détruit l’économie haïtienne, alors que cette terre est un enfer pour les travailleurs haïtiens.

Chercher la stabilité en Haïti aurait été une réponse plus stratégique que des sales racistes. Malheureusement, le président Abinader est en train de se disqualifier pour être un acteur crédible dans la résolution de la crise haïtienne dans la logique même de la défense des intérêts dominicains en Haïti. Face à l’escalade guerrière des idéologues d’extrême droite, les secteurs progressistes doivent opposer la désescalade de la solidarité pour un développement harmonieux des deux peuples.

Jean Garry Denis

Institut Haïtien d’Observatoire des Politiques Publiques (INHOPP)

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