Haïti : Comprendre la débrouillardise individuelle et la violence en soupape.

Port-au-Prince, Haïti, 10/31/2022 – La débrouillardise, suivant plusieurs dictionnaires français, se traduit par la qualité d’une personne qui sait se débrouiller ou le fait de se tirer d’affaires, d’embarras, grâce à sa propre habileté. Il n’y a pas meilleure définition de débrouillardise que celle donnée par l’ancien Président Haïtien, René G Préval : « naje pou nou soti », faites des brasses pour vous sortir du creux des vagues. Donc, la débrouillardise est une entreprise d’abord personnelle, individuelle.
Comment se manifeste en Haïti cette débrouillardise ?
En Haïti, la morale accrocheuse est : la fin justifie les moyens. Peu importe la route empruntée, l’essentiel c’est de vous débrouiller pour arriver aux portes de l’Olympe. D’ailleurs nos proverbes régentent fort bien cet état d’esprit : « Degaje pa peche, plimen poul la pa kitel rele, kout manchèt nan dlo pa gen mak, se pa premye vè ki kraze nan kouvè an, kase fèy kouvri sa, pito nou lèd nou la » ; tout ceci constitue le fondement conceptuel de notre sauve qui peut individuel au mépris des valeurs sociétales. On est en plein dans une grande débrouillardise flirtant avec l’indécence, l’illégalité, la criminalité et la gangrène de la corruption.
Une certaine lecture de la sociologie haïtienne semble emmener la quasi-totalité des penseurs, philosophes, analystes de systèmes politiques (haïtiens et étrangers) à des conclusions sur l’existence d’un prétendu système et État Haïtien à changer en raison de ses caractéristiques : Un Etat prédateur, oligarque, rentier et maintenant anarchique.
Alors que le contexte haïtien laisse d’autres chercheurs perplexes quant à d’abord l’existence d’un système, parce qu’en général pour parler de système il ne suffit pas seulement d’avoir un agrégat d’éléments, mais aussi une sorte d’organisation rationnelle qu’on dirait même consciente ; et ensuite quant à la présence de l’Etat, son existence n’est pas évidente tant au regard de sa définition théorique marxiste ou libérale que par sa manifestation infrastructurelle.
A bien comprendre le fonctionnement de la République d’Haïti, L’Etat monopoliste ou oligarchique n’existe pas. Plutôt l’absence de l’Etat et de ses services publics crée par débrouillardise des monopoles et des oligopoles.
Or, le monopole et l’oligopole ne semblent pas être seulement de l’apanage du big business, ils sont présents aussi au sein des organisations de la société civile et des partis politiques. Néanmoins, ils ne constituent pas un choix premier ou un aboutissement réfléchi d’un système. Des individus tiennent à vie, sans partage, avec ruse et violence les pouvoirs et privilèges, détournent les biens sociaux et cooptent les pouvoirs publics dans un sauve-qui-peut individuel.
Les éléments factuels à un niveau ou à un autre de la société sont assez descriptifs de cette débrouillardise généralisée :
La majorité des gens qui font de la politique, la prennent comme une passerelle d’aboutissement fluide à un enrichissement rapide et à un transfert de classe (avec ou sans diplôme). La gorge chaude, les grands discours, les dénonciations, les analyses et des appels à manifestation dans les médias c’est pour amuser la galerie et exacerber les esprits pour la création d’au moins de deux camps antagoniques. La posture est l’arbre qui cache la forêt d’une grande débrouillardise annihilant même les vestiges d’une présence étatique au profit de la survie individuelle.
Mutatis mutandis, le policier est un étudiant à dossier dormant qui vient mettre en pause son chômage chronique en intégrant l’institution policière moyennant un salaire mensuel et en attendant un visa ou toutes autres opportunités d’affaires capables de le sortir durablement de ses pétrins économiques. Donc, s’engager pour une cause publique servir et protéger ne sont pour lui que de vains mots. Parce qu’il n’a pas cette vocation.
Un Juge, un Commissaire du Gouvernement savent très bien qu’ils ne peuvent pas devenir riches par ce poste, parce que le salaire est fixe et misérable. S’ils veulent devenir riches, c’est plus facile de militer comme avocat, puisque 20% sur une affaire de millions éliminent d’un trait la précarité. Cependant, ils vont prendre la tangente de la Magistrature par empressement aux fins de mieux se servir de leur position de pouvoir pour brasser toutes sortes de réseaux, souvent sous le parasol d’un cabinet d’amis ou d’un ancien cabinet, tous les coups leur sont permis.
Pareillement, pour le professeur qui sait bien que le métier ne nourrit pas son homme, mais retenu sur cette liste après concours dans trois facultés, il y est, il reste jusqu’à la dernière année de licence avec ou sans le diplôme. Mais pour se la couler douce, il va être au front de tous les combats qui pourraient l’emmener à une chaire de lycée où il peut être absentéiste à vie tout en touchant le chèque. Concomitamment il peut être présent dans d’autres entreprises et même occuper un poste de Directeur ou de Ministre de l’Education Nationale ou être militant du béton à plein temps pour empêcher la rentrée des classes dans les Lycées desquels il touche un salaire.
Les élèves de leur côté, contraints et heureux d’être oisifs toute l’année scolaire, vont négocier au 3ème trimestre, avec ces profs absentéistes, pour « sauver » la prétendue année scolaire par un examen du style « école des fans » dont l’objectif était de monter en année supérieure avec des lacunes et carences accumulées.
A la longue, conscients de leur naufrage personnel avec à leur actif que des manifestations et des grèves, ils vont tenter tout de même de se porter clients des partis politiques bidons. Lesquels ne peuvent se permettre d’être hors des jeux électoraux, espaces de grandes opportunités de brasse, de gros sous et de construction de groupes de pressions pour prendre d’assaut l’administration publique. Le Champs de Mars peut en dire long.
La liste d’exemples de débrouillardises à impacts négatifs sur le collectif pourrait être allongée avec des avocats, pour la majorité, produits des petits-démêlés-écoles de droit, pressés d’arriver rapidement et facilement se font violents racketteurs, grands créateurs de toutes formes d’organisations socio-politiques et de droits humains pour “brasser” les justiciables, le Ministère et tout l’appareil politico-économique ; des médecins, usines de diagnostics pipés au gré des binettes de patients solvables et premières entraves aux hôpitaux publics auxquels ils font de la concurrence déloyale; des ingénieurs et comptables grands falsificateurs de chiffres pour tirer leurs marrons du feu; des prêtres et pasteurs prestidigitateurs improvisés pour attirer la grande foule, prête à se débourser pour faire tomber le diable; des agronomes bureaucrates et ONGistes invétérés, hors des champs et vallées … etc
On doit se souvenir que les médias et les réseaux sociaux, des mois durant, nous gardent en haleine et en attente d’un commissaire au désarmement qui promet de citer des noms de familles impliquées dans le support des gangs et le commerce des armes en Haïti. Et c’est un focus national alimenté par toutes sortes de ragots et de rumeurs médiatisés où plus ça dure plus s’y dégage un parfum de brasse par chantage et indexation.
Chers amis, soyons sérieux et clairs, quel commerçant grossiste, industriel œuvrant actuellement en Haïti et continuant d’exercer ses activités serait en dehors de ce cercle ? Qui serait assez fou, comme propriétaire de business pour oser rejeter une sollicitation des vrais maîtres du béton si on en n’est pas un ou un grand sponsor ? Seraient sortis du lot seulement ceux qui ont fermé boutique et sont partis dès les premières heures de la mise sous siège des divers endroits du pays.
Mais à dire qu’ils sont des responsables, des complices ou de grands bénéficiaires sont à déterminer à la loupe. Nous devons savoir que l’absence d’un zoning départageant les espaces de commerces de ceux des habitats laisse le champ libre à une ghettoïsation du grand commerce et des quartiers huppés. Dans le milieu maintenant, la survie flirte nécessairement avec l’outrance, les sollicitations de tout genre, l’insécurité et la criminalité. Donc, l’instinct de survie va recommander que l’on soit un docile, sourd, aveugle et généreux ou un acteur agressif et entrepreneur de crimes ; sinon c’est la ruine et la mort. Cela va de soi, comme l’a si bien dit Karl Jung : les hommes sont comme des pommes, entassés les uns contre les autres, ils produisent de la pourriture.
Aussi, tout devrait porter à croire que les monopoles et oligopoles dont jouissent certains comptoirs de la place sont la résultante des sollicitations pécuniaires venues des milieux sombres et surtout des commis sous-rémunérés, des débrouillards de l’administration publique et de l’endossement des charges sociales et sécuritaires du macadam.
Toutes ces charges supportées ont un coût très lourdement greffé sur le prix de revient des produits, marchandises et services. Lequel est absent du bilan comptable officiel des entrepreneurs.
Donc, ils vont « légitimement » venir exiger dans les coulisses de l’administration publique et des organes de sécurité un retour d’ascenseur qui vont se traduire par la protection de leur détournement et contournement des lois fiscales et douanières pour la sortie libre et sécurisée des produits et marchandises du point de livraison aux points de consignation ou de distribution avec certaines complicités et des moyens publics pour orchestrer toutes les entraves possibles et imaginables à l’encontre de potentiels concurrents.
Donc, cette débrouillardise contagieuse et endémique est le remplissement d’un vide de système d’organisation et de gestion dépersonnalisées de la chose publique.
Il est impropre de parler de système de débrouillardise, parce que c’est un embrouillamini qui s’improvise dans un vide dont la nature a horreur où prennent siègent des individus-institutions-brasseurs prêts à tout pour la survie immédiate même au détriment de leur postérité.
Alors quoi faire ?
1) Un grand complot contre cette débrouillardise envahissante et destructrice en faisant un bien meilleur diagnostic pour de meilleures décisions ;
2) Concocter un projet collectif respectant les libertés individuelles et la libre circulation des biens, services et marchandises tout en garantissant surtout les droits sociaux et économiques de la majorité.
3) présenter une offre digne d’un paquet minimum de services et de sécurité avec en préalable l’élimination de tout pouvoir personnel et de tous services personnalisés sur fond de pouvoir discrétionnaire ou de préséance de rang, de nationalité ou de couleur ;
4) Le choix de protéger le citoyen, malgré lui et même contre lui ;
5) Réorganiser toute l’architecture juridico-administrative de la fonction publique ;
6) Contrôler strictement tous les espaces publics et patrimoniaux de l’Etat par la mise en commun des moyens et des compétences.
C’est faisable, possible, réalisable avec les haïtiens que nous sommes, la situation et le pays que nous avons dans l’état qu’il est. Si nous y mettons la détermination, la patience, la compréhension et la poigne dans nos actions pour des résultats escomptés, nous y arriverons.
Daniel Jean, avocat et chercheur indépendant





