François, le Pape du Peuple : entre réformes, illusions et réalités

Boukan News, 03/05/2025 – Jorge Mario Bergoglio naît le 17 décembre 1936 à Buenos Aires, dans une famille modeste d’immigrés italiens. Très jeune, il est marqué par une spiritualité ancrée dans la simplicité et la proximité avec les plus pauvres. Après des études en chimie, il entre dans la Compagnie de Jésus (les Jésuites) en 1958, un ordre réputé pour son engagement intellectuel et social. Ordonné prêtre en 1969, il gravit rapidement les échelons, devenant provincial des Jésuites d’Argentine en pleine dictature militaire (1973-1979). Il y adopte une posture prudente, critiquée par certains pour son manque d’opposition frontale au régime, mais reconnue par d’autres pour sa discrétion et son action clandestine pour protéger des dissidents. Qu’est-ce qui fait la force et les faiblesses de ce Papa atypique ?
- L’Archevêque de Buenos Aires : un pasteur au milieu des siens
Nommé évêque auxiliaire en 1992, puis archevêque de Buenos Aires en 1998, Bergoglio se distingue par sa simplicité de vie : il refuse de vivre dans le palais épiscopal, prend le bus au lieu de la limousine et cuisine lui-même ses repas. Il devient une figure de l’Église des périphéries, proche des pauvres des bidonvilles (les *villas miserias*). Son opposition à la corruption politique et son rejet du consumérisme en font un prélat respecté, mais parfois marginalisé par certains au Vatican. En 2001, le pape Jean-Paul II le nomme cardinal, renforçant son influence sur l’Église mondiale.
- L’élection d’un Pape Inattendu
En 2005, après la mort de Jean-Paul II, Bergoglio est pressenti comme un possible successeur, mais c’est Benoît XVI qui est élu. Huit ans plus tard, en 2013, le pape Benoît XVI démissionne, un événement inédit depuis six siècles. Lors du conclave, Bergoglio émerge comme une figure de consensus entre les progressistes et les conservateurs. Son élection marque une rupture : il est le premier pape jésuite, le premier du continent américain et le premier à choisir le nom de François, en hommage à Saint François d’Assise, symbole de pauvreté et d’humilité.
- Une réforme de l’Église attendue avec espoir
Dès les premiers jours, François pose les bases de son pontificat : une Église pauvre pour les pauvres, un rejet du cléricalisme et une réforme en profondeur de la Curie romaine, jugée bureaucratique et corrompue. Il s’attaque au scandale des finances du Vatican et impose une plus grande transparence. Il ouvre aussi la porte à des discussions sur des sujets tabous comme le mariage des prêtres, la place des femmes et l’accueil des homosexuels, suscitant autant d’admiration que de critiques.
- Une diplomatie au service des marginalisés
François développe une diplomatie active. Il joue un rôle clé dans le rapprochement entre Cuba et les États-Unis en 2014 et milite pour l’accueil des migrants, notamment en Europe. Son encyclique Laudato Si’ (2015) marque un tournant dans l’engagement écologique de l’Église, dénonçant les ravages du capitalisme dérégulé. Il devient une figure morale globale, acclamée par certains comme un leader de gauche, critiquée par d’autres comme trop politique.
- Le combat contre les abus sexuels : une ombre persistante
L’un des plus grands défis de son pontificat reste la lutte contre les abus sexuels dans l’Église. Malgré des gestes forts, comme la création d’une commission spéciale et des sanctions contre certains cardinaux coupables, François est accusé de lenteur et d’ambiguïté, notamment dans le cas du cardinal chilien Ricardo Ezzati. Son discours appelant à la tolérance zéro peine à convaincre face à la complexité du problème.
- Une Église plus inclusive ?
François tente d’ouvrir l’Église aux personnes marginalisées. Son célèbre « Qui suis-je pour juger ? », en parlant des homosexuels en 2013, marque une rupture avec le ton sévère de ses prédécesseurs. Il facilite l’annulation des mariages, donne plus de place aux femmes dans l’administration vaticane et permet des discussions sur le diaconat féminin. Mais il se heurte à une forte opposition de la part des conservateurs, notamment en Europe et en Afrique.
- Les résistances internes et les déceptions
Si François séduit par son humanité, il est aussi confronté à de vives résistances. Certains cardinaux et évêques conservateurs le jugent trop progressiste et imprévisible. Des figures comme le cardinal Raymond Burke l’accusent d’ambiguïté doctrinale. En 2019, la publication de Querida Amazonia, qui ouvrait la porte à l’ordination d’hommes mariés en Amazonie, est perçue comme un recul après des attentes élevées.
- L’impact de la pandémie de Covid-19
Le Covid-19 met à l’épreuve son pontificat. En mars 2020, François prie seul sur la Place Saint-Pierre déserte, une image marquante. Il met en avant la solidarité et critique l’égoïsme des nations riches face aux vaccins. Cependant, la crise sanitaire ralentit ses réformes et affaiblit encore plus une Église en perte de fidèles, notamment en Europe.
- Un pontificat sous le signe de l’humilité et de l’incertitude
Contrairement à Jean-Paul II et Benoît XVI, François semble réticent à imposer une vision théologique forte. Il mise plutôt sur la synodalité, c’est-à-dire une gouvernance plus collégiale. Certains y voient une faiblesse, d’autres une modernisation nécessaire. Son insistance sur l’écoute des périphéries et des peuples autochtones témoigne d’une volonté de décentralisation.
- L’héritage spirituel et politique
L’histoire jugera si François a été un réformateur accompli ou un pape ayant semé des graines que d’autres récolteront. Il a indéniablement redéfini l’image du pape, le rapprochant des fidèles par son langage simple et ses gestes symboliques. Mais il a aussi déçu ceux qui attendaient des changements plus radicaux sur le célibat des prêtres, la place des femmes ou la structure du pouvoir Vatican.
- L’affaiblissement physique et les dernières actions en date
Aujourd’hui, François est confronté à des problèmes de santé croissants. Hospitalisé à plusieurs reprises, il admet que son pontificat approche de sa fin. À l’instar de Benoît XVI, il n’exclut pas la possibilité d’une démission, même s’il affirme vouloir continuer tant qu’il en a la force.
Conclusion :
Entre rêve et réalité
François restera comme un pape de contradictions : progressiste mais prudent, proche du peuple mais freiné par l’institution, charismatique mais critiqué. Il a tenté de réconcilier une Église fracturée entre tradition et modernité, avec des succès mais aussi des limites. Son rêve d’une Église ouverte et pauvre a pris forme par des gestes et des discours marquants, mais il reste à voir si son héritage perdurera ou si ses réformes seront effacées par son successeur. Seul le temps a toujours raison.
Jean Rathon Gelin
Dominicanologue, Diplomate et Spécialiste en histoires caribéenne et latino-américaine





