Pour ce mois de mai, dans sa collection, “écrire pour ne pas oublier”, subdiviser en plusieurs textes (7), professeur Esau Jean-Baptiste partage, aux lecteurs de Boukan news, sa compréhension sur la crise politique haïtienne, qui n’est autre qu’un processus de “gouverner par le chaos”.
C’est quoi le plan macabre ?

New York, USA, 05/10/2023 – Planifier le plan, c’était à priori, avorter dans le sang le premier scrutin post Duvalier le 29 novembre 1987. Puis, dans un semblant de passation de pouvoir, organiser la mascarade électorale du 18 janvier, pour qu’enfin, quelques mois après, chassé du pouvoir législatif et exécutif tous ses élus.
C’était aussi, tout en laissant les militaires assoiffés de pouvoir politique se battre entre eux pour un gouvernement de transition dans la longue transition, planifiée dans le laboratoire de tous les maux du pays, des élections pour des alliés, définitivement d’une droite très maladroite.
En fait, c’était dans un climat de confrontation entre un passé tyrannique nostalgique et l’émergence d’un projet démocratique que se planifiaient les élections du 16 décembre 1990.
Mais au moment où les planificateurs de l’impérialisme occidentale avaient le boulevard libre pour que librement ils continuent dans le processus électoral, l’emmerdeur était venu jouer le rôle de trouble faite dans un concert qui se jouait dans la cour des grands pour des soumis qui se croyaient grands, mais toute affaire dans la petitesse.
Et dans un contexte du nouvel ordre mondial ou de fin de guerre froide, la droite, dans une ambiance dite démocratique, organisait les élections certes, mais pas pour des leaders des organisations populaires.
Comme ceux qui financent, commandent et décident, ainsi était le coup de force de septembre 1991. C’est à dire chasser du pouvoir l’emmerdeur qui emmerde dans les grandes fêtes de politique locale et internationale
Mais pourquoi dans l’ère du nouvel ordre mondial, un président démocratiquement élu ne peut pas compléter leur mandat ? D’où venait cet attachement viscéral au totalitarisme et à l’autocratie aveugle ?
C’est simple. Le coup d’État du 30 septembre 1991 contre l’élu du 16 décembre avait un double aspect politique. À court terme, il visait à saboter toutes formes de changement que son administration voulait initier. Mais, dans le long terme, il visait aussi à casser le mouvement grandissant du secteur populaire acquis depuis le départ de Jean-Claude Duvalier le 7 février 1986.
Par-ce-que le message des masses populaires lors des élections générales de décembre 1990 était clair. Ces dernières avaient signé leur entrée avec fracas sur la scène politique et entendaient devenir un acteur majeur sur un échiquier politique séculairement pris d’assaut par les élites traditionnelles, en majeure partie. Donc l’idée derrière ce coup de force était de s’assurer de la démobilisation des têtes de pont des mouvements syndicaux, étudiants et organisations populaires pour que dans le futur ces mouvements sociaux ne puissent jouer un rôle aussi déterminant dans l’avenir politique d’Haïti.
Car leur émergence dans les grandes décisions politiques du pays menaçait, en quelque sorte, les centres traditionnels de pouvoir que représentaient certaines institutions dominantes d’Haïti et de la communauté internationale. Par conséquent, le secteur populaire, les associations de jeunes et d’étudiants, les paysans et les mouvements syndicaux étaient, au-delà de la personne de l’élu des élections du 16 décembre 1990, les principaux groupes ciblés par les militaires putschistes du coup d’État du 30 septembre 1991 qui faisaient les sales besognes pour le compte du statu quo local et international.
Mais, les impératifs du nouvel ordre mondial et de la promotion de la démocratie tant véhiculée par les pays occidentaux, suivis des mobilisations intempestives des Haïtiens de la diaspora, surtout des pays nord-américains (États-Unis, Canada), empêchaient les militaires d’être des bénéficiaires légitimes et de longue durée de leur coup de force et ainsi de garder le leader lavalas définitivement en exil.
Donc, il fallait penser à d’autres stratégies. Par exemple, la communauté internationale, tout en imposant des sanctions qui, bien sûr, n’apportaient pas de résultats, l’objectif était de garder le président autant que possible en exil. Questions de dire aussi, tant que le coup dure, plus il sera facile de décourager ses supporteurs qui croyaient à un éventuel retour de leur leader charismatique. Cependant, si toutefois le leader devait retourner, du fait des mises-en-place de l’international et les circonstances politiques des réalités économiques et sociales, il ne serait plus le même leader qui avait quitté le pays le 30 septembre 1991.
Certes, il y avait eu des persécutions politiques contre les partisans du président par les hommes de main des militaires du Champ-de-Mars. La presse, elle non plus, n’a pas été épargnée. Oui, le coup d’État du 30 septembre avait, à travers des persécutions politiques, forcé les gens dans les grandes villes, ou les zones les plus reculées d’Haïti, à se risquer sur des petits voiliers d’embarcation vers les rives de la Floride ou d’autres pays de la région.
Certes, l’embargo imposé aux putschistes et leurs alliés dans le secteur des affaires pour les forcer à quitter le pouvoir et du même coup pour permettre au président de retourner au pays, faisait, dans le domaine de l’économie, plus de mal au pays que les militaires du Champ-de-Mars ou les représentants du statu quo, pouvaient constater certains économistes ou autres observateurs avisés qui analysaient cette situation. Mais l’objectif à atteindre dans tout cela était l’affaiblissement du leader lavalas et le mouvement populiste qui a conduit le prêtre à tendance de gauche au pouvoir. Déjà, l’idée même du retour du président avec des troupes étrangères sur le sol de Dessalines soulevait des débats entre l’aile extrémiste et modérée du secteur populaire qui supportaient le leader Lavalas.
En 1991, il était forcé à partir pour finalement revenir affaibli par l’international
Effectivement, avec le temps, le coup de force des militaires avait changé certains hommes du secteur populaire, particulièrement le leader du mouvement lavalas. Le coup de force des militaires putschistes et leurs alliés de l’international n’avait pas seulement des conséquences négatives sur le processus démocratique initié après le 7 février 1986, il avait aussi affaibli le pouvoir de l’idole du peuple haïtien. Avec le coup d’État du 30 septembre 1991, quoique retourné après trois ans d’exil, les négociations et les feuilles de route imposées par l’international allaient diminuer la stature charismatique et prophétique du leader comme idole et rédempteur des masses.
En quoi l’homme qui revenait de l’exil était-il différent du jeune activiste fougueux, obstiné à l’idée de changement qui était élu le 16 décembre 1990 ? Définitivement, ce n’était plus le même ‘’gentleman’ qui était retourné au pays le 15 octobre 1994.
La question maintenant, est ce qu’Aristide était dépassé par les conjonctures de la politique internationale ? Ou le mode de vie qu’il menait à Washington, la capitale américaine, pendant les trois ans d’exil, était-il suffisant pour le forcer à négocier tout avec le capitaliste qui était dans le temps, ‘’péché mortel’’ ? Ou encore, reléguer aux oubliettes son anti-américanisme virulent d’avant était-il le prix à payer pour prendre le chemin du retour sur les ailes de l’aigle ?
Peu importe les causes ou raisons ayant provoqué ce changement, le leader lavalas n’était pas ou ne serait plus jamais le jeune prêtre de Saint Jean Bosco qui réclamait une rupture des pouvoirs « peze souse » des gouvernements ou en général de l’État haïtien construit sur un modèle antinational, antipopulaire et lié aux intérêts impérialistes. Il a grandi, diraient ses supporteurs.
Le président qui était retourné en octobre 1994 était différent de celui qui avait quitté le pays le 30 septembre 1991. On dirait une copie de l’original, mais avec un cerveau différent. Selon l’ancienne Première ministre Michèle Duvivier Pierre-Louis, « il y a une ambiguïté au retour d’Aristide. Ambiguïté faite d’abord au fait qu’il soit revenu avec 20,000 soldats américains. Lui qui avait été très critique envers l’impérialisme américain. Donc on peut comprendre qu’il avait un compromis ou ce retour a été négocié non en faveur du pays, mais au profit du président en exil. »
Ainsi, en octobre 1994, le président qui, de l’exil étant, rentrait au pays pour finir son quinquennat, était un leader fortement affaibli. Étant déjà en fin de mandat, quoiqu’une frange de ses supporteurs était, pendant un certain temps, dans les rues pour réclamer les trois ans que leur chef avait passés en exil, l’international ne se laissait pas prendre dans ce petit jeu.
Ainsi, avaient eu lieu les élections générales pour le remplacement du président sortant. Ainsi, lors des élections de décembre 1995, réalisées sous l’occupation du pays par une force multinationale, il y avait d’ambitieux postulants de la même famille lavalas qui se voulaient être le dauphin du prêtre président, mais aux finales, c’était le grand frère jumeau, celui qui était ancien Premier ministre de l’élu du 16 décembre qui avait fini par émerger comme potentiel candidat, puis comme vainqueur au scrutin pour le poste de président.
Avec la victoire de son ancien Premier ministre comme président, le 7 février 1996 marquait la passation de pouvoir, sans heurt, entre l’ancien prêtre et son successeur. Ce fut un tournant important dans la vie politique d’Haïti. Ce pas décisif, une fois franchi, laissait entrevoir, même si ce n’est qu’en apparence, une lueur d’espoir tant sur le plan économique que social. Ainsi, lors de son discours inaugural le 7 février 1996, le président promettait de rétablir l’autorité de l’État. Il avait aussi promis de faire de la création d’emploi et de la lutte contre la violence ses priorités. Mais, si cette passation du pouvoir entre les deux frères jumeaux avait été faite sans heurt, n’empêche, il ne serait pas facile pour le nouveau chef d’État d’exécuter leurs promesses de campagne.
Esau Jean-Baptiste
Photo: www.nbacnews.com





