CBP One, le jugement est tombé. À nous de jouer.

BOUKAN NEWS, 04/06/2026 – Le 31 mars 2026, un juge fédéral a rendu une décision qui, sur le papier, redonne de l’air à des milliers de nos familles : l’administration Trump ne pouvait pas supprimer du jour au lendemain le statut des migrants haïtiens entrés légalement via le programme CBP One. La libération conditionnelle, les permis de travail, la protection contre l’expulsion doivent être rétablis. Pour beaucoup d’entre nous, c’est un souffle inespéré après des semaines d’angoisse. Pourtant, ne nous y trompons pas : ce jugement n’est pas une libération définitive. C’est une bataille gagnée dans une guerre qui continue. Et c’est précisément ce moment que nous devons saisir pour transformer notre victoire en organisation durable.
Le 3 février dernier, nous nous appelions à ne plus subir, à passer de la peur isolée à la puissance organisée. Nous disions que « vivre, rester, agir » n’était pas une formule, mais un programme. Deux mois plus tard, cette décision de justice nous donne raison sur un point essentiel : lorsque nous nous organisons, lorsque nous investissons les tribunaux, les associations, les coalitions intercommunautaires, nous pouvons faire reculer l’arbitraire. Cette victoire n’est pas tombée du ciel. Elle est le fruit de mois de mobilisation, de recours juridiques portés par des organisations comme Americans for Immigrant Justice, le National Immigration Project ou encore Haitian Bridge Alliance, des structures que trop peu d’entre nous connaissent et que beaucoup continuent de sous-financer.
Mais soyons lucides. L’administration Trump a déjà annoncé son intention de faire appel. La Cour suprême pourrait être saisie. Et dans l’intervalle, des centaines de milliers de nos compatriotes restent sous la menace d’une épée de Damoclès. Nos frères et sœurs qui dépendent du Temporary Protected Status (TPS), dont la suspension est parallèlement contestée devant les tribunaux, ne sont pas couverts par ce jugement. Ceux qui sont entrés par d’autres voies non plus. La joie ne doit pas masquer la fragilité du statut de chacun. Une victoire judiciaire n’est jamais définitive dans un système où l’exécutif peut, à tout moment, changer les règles du jeu ou tordre la loi à son avantage.
Alors que faisons-nous maintenant ? Replions-nous sur nos vies individuelles, en espérant que l’appel échoue ? Ce serait une erreur fatale. Cette décision nous offre une respiration, un répit. Elle ne nous donne pas la paix. Elle nous donne du temps. Et ce temps, nous devons l’utiliser pour achever ce que nous avons commencé : construire une force collective capable de peser sur le long terme, au-delà des jugements et des administrations.
Trois urgences collectives
Première urgence : ne pas lâcher les organisations qui nous défendent. Combien d’entre nous connaissent le nom des associations haïtiennes et alliées qui ont porté ces recours ? Combien les soutiennent financièrement ou en bénévolat ? Notre solidarité ne peut pas être uniquement émotionnelle et épisodique. Elle doit être structurelle. Soutenir Haitian Bridge Alliance, Americans for Immigrant Justice, le National Immigration Project ou nos associations locales à New York, Miami, Boston, Orlando, Springfield ou Philadelphie, ce n’est pas de la charité, c’est notre investissement collectif dans notre propre survie juridique.
Deuxième urgence : exiger de nos élus locaux qu’ils s’engagent concrètement. Pas seulement des déclarations de principe formulées à l’occasion de nos levées de fonds ou de nos fêtes culturelles. Des actes législatifs, des ordonnances de protection, des budgets alloués à l’aide juridique. Nous représentons une force électorale réelle dans plusieurs villes-clés. Il est temps d’en faire un levier, non un simple symbole.
Troisième urgence : maintenir un lien politique actif avec Haïti. Car tant que notre pays d’origine sera livré à l’insécurité, à l’effondrement institutionnel et à la prédation des élites, aucun statut aux États-Unis ne sera vraiment sûr. Ce lien politique ne se réduit pas aux transferts d’argent ni aux voyages de vacances. Il passe par notre implication dans les débats sur la reconstruction constitutionnelle d’Haïti, notre pression sur la communauté internationale pour qu’elle cesse de gérer la crise haïtienne comme un problème d’ordre public plutôt que comme une faillite de la gouvernance, et notre soutien aux forces politiques et civiles qui travaillent à bâtir un État réellement fonctionnel. Lutter pour rester ici, c’est aussi lutter pour qu’Haïti devienne une terre où nous pourrons choisir de revenir, et non une prison à fuir.
Nous avons montré cette semaine que nous ne sommes pas des victimes passives. Nous avons montré que nous savons utiliser les armes du droit, de la coalition, de la persévérance. Mais une mobilisation n’est pas un mouvement. Une victoire ponctuelle n’est pas une conquête. Le 31 mars 2026 restera une date importante dans notre histoire collective. Elle le restera vraiment si nous décidons, ensemble, de ne plus jamais attendre passivement qu’un juge ou un président décide de notre sort. Le jugement est tombé. Maintenant, c’est à nous de faire en sorte qu’il ne soit pas le dernier.
Yves Pierre, politologue, citoyen engagé, membre de la diaspora haïtienne de New York





