Bay kou blye, pote mak sonje :  C’était le 26 avril 1963…

Bay kou blye, pote mak sonje : 

C’était le 26 avril 1963…

 

Max Dominique ayant franchi la porte, emportant dans ses bras le bébé, les macoutes l’accompagnant se sont précipités pour arroser la maison d’essence, enfermant du coup dans les murs le juge Joseph Benoît et sa femme, une femme enceinte venue en visite, prise par erreur pour ma sœur, Jacqueline, épouse de François Benoît, 3 servantes et un garçon de cour pour être carbonisés.

 

Par Georges Edeline

 

Au coin de la ruelle Jérémie et du Bois Verna, aux environs de 11 heures du matin, le capitaine Max Dominique, accompagné d’une armée de macoutes, s’est présenté au domicile de mon beau-frère François Benoît et de ma sœur Jacqueline pour arrêter l’officier qu’il était. Mon neveu Gérald, alors âgé de 9 mois, a été emmené, selon les rumeurs au Palais national et n’a plus jamais été revu.

En effet, François qui était membre des tireurs d’élite des Forces Armées d’Haïti a été accusé à tort d’avoir été impliqué dans la tentative d’enlèvement de Jean-Claude Duvalier, fils du président, alors âgé entre onze et douze ans. Max Dominique ayant franchi la porte, emportant dans ses bras le bébé, les macoutes l’accompagnant se sont précipités pour arroser la maison d’essence, enfermant du coup dans les murs le juge Joseph Benoît et sa femme, une femme enceinte venue en visite, prise par erreur pour ma sœur, Jacqueline, épouse de François Benoît, 3 servantes et un garçon de cour pour être carbonisés. Depuis, l’emplacement du lieu de ce drame est encore intact.

Pendant que le drame se déroulait à la ruelle Jérémie, un autre contingent de macoutes, mené par le lieutenant Edouard Guillot, se dirigeait au numéro 18 de la ruelle Robin, sur le Bois Verna, chez mes parents Paul et Georgette Edeline. Seuls dans la maison avec quelques servantes et un garçon de cour, mes parents ne savaient pas encore ce qui se passait. Ma mère, par un pur hasard, aperçut, à travers une fenêtre d’une chambre où elle était, un camion rempli de macoutes qui se dirigeait vers la maison. Suspicieuse, elle cria le nom de mon père, l’alertant sur ce qui se jouait devant sa porte, lui ordonnant de fuir. Mais, mon père répliqua qu’il n’était pas concerné n’ayant rien fait qui eût pu justifier de telles représailles, et n’avait donc pas de raison de fuir. Aussi, s’en fit-elle avec les servantes se cacher ailleurs.

Le lieutenant Edouard Guillot escorta personnellement mon père au véhicule qui patientait, le frappant sans retenue en présence d’un de mes trois frères, Bob, qui assistait sans pouvoir intervenir, de l’autre côté de la rue avec des voisins. Mon père fut emmené ce jour-là pour ne plus jamais être revu. Ma mère sauta par-dessus la clôture arrière et s’enfuit en traversant la cour des voisins limitrophes, les Moravia. De sa cachette, à quelques pâtés de maisons de chez nous, elle s’arrangea pour rassembler plusieurs d’entre nous et nous expédia, chacun séparément, à travers les quatre coins du pays pour nous cacher, et ce, durant les quatre prochains mois. Quand la situation se calma et que nous sortîmes de l’anonymat, nous retournâmes, les enfants à l’école, les adultes au travail, comme si rien de tout cela n’avait secoué la capitale, jusqu’à quinze mois plus tard, le 1er juillet 1964.

Suite aux représailles dont étaient victimes les familles Benoît et Edeline, ce 26 avril 1963, mon beau-frère le lieutenant François Benoît prit asile à l’ambassade de la République Dominicaine. Les macoutes voulant à tout prix le capturer et ne reculant devant rien attaquèrent l’ambassade où les gardes de sécurité de l’ambassade et mon beau-frère se défendirent. Juan Bosh, alors président de la République voisine, contacta sans délai le président haïtien lui enjoignant de garder ses distances au risque de provoquer un incident diplomatique. Des arrangements furent faits, alors, pour transférer François Benoît à l’ambassade d’Equateur. Il y resta plus d’un an. François Duvalier tenta de toutes les façons possibles de garder François Benoît sur le territoire haïtien pour l’éliminer. Pour brouiller les pistes, Duvalier propagea toute une série de fausses accusations et de rumeurs allégeant l’arrestation de François Benoît, son jugement, jusqu’à sa condamnation par contumace. François Benoît ne put quitter le territoire haïtien qu’en janvier 1965.

D’un autre côté, mon frère le capitaine Claude Edeline faisait lui aussi partie des membres de tireurs d’élite des Forces Armées d’Haïti. Il habitait Pacot avec son épouse. Un contingent de macoutes se présenta à son domicile durant la nuit du 26 avril. Les aboiements des chiens alertèrent mon frère et son beau-père, le colonel retraité Max Bazelais. Comme ils étaient lourdement armés et menaçaient les agresseurs, l’officier en charge ordonna une retraite forcée aux macoutes avec l’intention de revenir le lendemain terminer leur travail. Avertis par une source militaire, mon frère, sa femme, ses deux enfants prirent le maquis et restèrent cachés jusqu’à ce qu’ils aient la possibilité de se rendre dans une ambassade et de laisser le pays. Le reste de la famille et mes frères et sœurs prirent aussi le maquis jusqu’à ce que nous eûmes la possibilité de quitter le pays.

Malgré tout, le calme n’était qu’apparent. Un groupe d’Haïtiens fomenta un complot pour envahir la capitale. Sans aucune preuve, mon frère Claude Edeline a été accusé d’avoir pris part à cette invasion dans le sud du pays, aux alentours d’une petite ville où il avait été par le passé cantonné. Un paysan de la zone décréta avoir reconnu mon frère Claude parmi les envahisseurs. Duvalier et ses macoutes ne perdirent pas de temps en tergiversation pour trouver des preuves. Une partie du reste de ma famille incluant mon père René, ma mère Georgette, mon frère, mes deux sœurs ainsi que leur mari, leur bébé et leur fils furent assassinés. Seule ma grand-mère, alors âgée de 96 ans, y échappa. Mon jeune frère et ma jeune sœur, Edouard et Guerda, ont pu échapper au massacre. Guerda, parce que c’est elle qui a ouvert la porte au lieutenant Harry Tassy et ses macoutes. Réalisant ce qui se passait, Guerda, une fois tout le monde partie, attrapa son frère Edouard, Fanfan Duchatellier et un de ses frères et courut vers les bois derrière la maison. A peine étaient-ils cachés par les arbres, qu’ils entendirent un grondement sourd des véhicules des macoutes retournant à leur recherche. Les quatre enfants coururent se réfugier chez un voisin complaisant qui ne fut autre que la belle-mère du “célèbre” colonel Frank Romain, Madame Qualo. Frank Romain vivait dans la maison d’en face. Le lieutenant Harry Tassy, ne trouvant pas Guerda dans la maison, décida d’étendre ses recherches dans le voisinage, une maison après l’autre. Quand Madame Qualo réalisa ce qui se passait quand les macoutes pénétraient dans sa cour, elle ordonna sur-le-champ aux enfants de courir s’enfermer dans le quartier du personnel, non attenant à la maison. Les macoutes fouillèrent toute la maison du fond au comble même les parties non rattachées à la maison. Remarquant une porte ouverte sur une chambre, ils négligèrent de la fouiller ne pensant pas que quelqu’un qui se cachait oublierait de fermer la porte. Encore une fois, les enfants s’enfuirent et d’autres familles les conduisirent en dehors de Port-au-Prince.

Dans mon cas, j’étais chez un cousin à Pacot quand les nouvelles me parvinrent. Une passante nous raconta l’histoire de mes tantes et de leurs familles. En quittant chez mon cousin où nous jouions au scrabble, je venais d’inscrire sur la tablette le mot “deuil”. Six des neuf enfants de mes parents périrent assassinés, 3 d’entre nous restèrent cachés durant 5 mois jusqu’à ce que des arrangements furent faits pour nous permettre de quitter le pays et prendre le chemin à tout jamais de l’exil.

 

Georges Edeline

Article paru dans les colonnes du quotidien Haïtien, Le Nouvelliste en 2013.

Photo: Francois Benoit

 

One comment

  1. Les USA , em vertu de l’ ukase tacite , édicté aux dirigents d” Amerique Latine et d’ ailleurs tant que vous nous obeissez vous resterez au pouvoir .Vous pouvez voler et tuer vos ennemis mais surtout ceux que nous indiquerons. Cette façon d” agir a été denonçée par une journaliste Amel Wutens alors qu’ elle devait rester secrète. AINSI en est- il de la “democratie etatsunienne,” qui prône que l’ argent et le pouvoir valent mieux que tout .

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