Assistance humanitaire et guerre civile dans les États en faillite : Le cas d’Haïti

Assistance humanitaire et guerre civile dans les États en faillite :

Le cas d’Haïti

Edy Fils-Aimé

 

Assistance au Congo

Boukan News, 12/18/2024 – Cet article examine les complexités de l’assistance humanitaire dans les États en faillite, en utilisant Haïti comme étude de cas pour explorer l’intersection entre guerre civile, instabilité politique et intervention humanitaire. En s’appuyant sur les théories de Mark Duffield concernant « la fusion de la sécurité et du développement » et « l’aide comme forme de gouvernance », l’article critique la manière dont l’assistance humanitaire internationale a, dans de nombreux cas, renforcé la fragilité et la fragmentation politique d’Haïti. En analysant la période post-séisme de 2010, cette étude identifie les défis liés à la politisation, à la dépendance et à l’érosion de la souveraineté étatique face à une aide extérieure massive. Des recommandations sont proposées pour concilier engagement humanitaire et pratiques de développement sensibles aux conflits.

  1. Introduction
    Les États en faillite posent un paradoxe : l’assistance humanitaire est nécessaire pour atténuer les souffrances immédiates, mais elle peut exacerber la fragilité politique à long terme. Mark Duffield (2001) critique le lien humanitaire-développement, décrivant comment l’aide devient un instrument de gouvernance et un outil de contrôle extérieur, en particulier dans les États fragiles. Cette perspective remet en cause l’idée selon laquelle l’assistance humanitaire serait politiquement neutre.

Haïti constitue un cas critique où les interventions extérieures, y compris l’aide humanitaire, ont façonné la gouvernance, les conflits et le développement. La fragmentation postcoloniale, les catastrophes naturelles récurrentes et la faiblesse des institutions étatiques ont entraîné des crises persistantes. Le séisme de 2010 et la réponse internationale mettent encore en lumière les défis de l’aide dans les États en faillite, tels que décrits par le concept du « continuum urgence-développement » de Duffield (Duffield, 2007), où les secours à court terme et le développement à long terme deviennent de plus en plus flous.

Cet article aborde trois questions essentielles :

  1. Comment l’assistance humanitaire, en particulier après 2010, a-t-elle influencé la dynamique des conflits et la fragilité politique en Haïti ?
  2. Comment le concept de Duffield de « l’aide comme gouvernance » s’applique-t-il à l’expérience haïtienne ?
  3. Quelles stratégies peuvent rendre les interventions humanitaires plus sensibles aux conflits et plus durables dans les États en déliquescence comme Haïti ?
  4. Cadre théorique

Cette analyse s’appuie sur les théories de Mark Duffield, en particulier ses critiques de l’intervention humanitaire et de la fusion entre sécurité et développement.

L’aide comme forme de gouvernance : Duffield (2001) soutient que l’aide humanitaire agit comme un substitut à la gouvernance dans les États en déliquescence. En comblant les lacunes en matière de gouvernance, les acteurs extérieurs sapent souvent la souveraineté locale et perpétuent la dépendance, comme cela a été observé en Haïti, où les ONG dominent la fourniture des services.

Le lien sécurité-développement : Duffield (2007) décrit la fusion des agendas de développement et de sécurité, où l’aide devient un outil pour stabiliser les États fragiles afin de prévenir la propagation des conflits et de l’insécurité. Cette approche place l’assistance humanitaire dans une stratégie politique plus large, plutôt qu’en tant qu’acte neutre.

L’économie politique de l’aide : Duffield critique la manière dont l’aide humanitaire entretient les économies de guerre et renforce les inégalités. En Haïti, les ressources ont été détournées par des élites et des groupes armés, exacerbant les divisions sociales et compromettant les efforts de paix.

  1. Contexte historique : Les racines de la fragilité de l’État haïtien

La trajectoire historique d’Haïti s’aligne avec la notion de Duffield sur la dépendance à l’aide et la gouvernance externalisée.

3.1 Fragmentation postcoloniale et instabilité politique

L’indépendance d’Haïti en 1804, obtenue à travers une révolution, a bouleversé les structures coloniales mais laissé un héritage économique dévasté. Les demandes de réparations par la France et la dette extérieure ont limité la souveraineté d’Haïti, tandis que des régimes successifs se sont concentrés sur les intérêts des élites plutôt que sur la construction de la nation.

3.2 Turbulences politiques modernes et interventions internationales

L’instabilité politique—des régimes Duvalier aux coups d’État et interventions de l’ONU—a engendré une dépendance cyclique vis-à-vis des acteurs internationaux. L’intervention menée par les États-Unis en 1994 pour restaurer le président Aristide (après son renversement en 1991) illustre ce que Duffield (2001) appelle « le développement comme mesure de sécurité », où les interventions extérieures visaient à stabiliser le paysage politique fragile d’Haïti.

3.3 Crises humanitaires et domination extérieure

Les catastrophes naturelles, notamment le séisme de 2010, ont intensifié cette dépendance. Les donateurs d’aide et les ONG ont assumé des rôles quasi-gouvernementaux, marginalisant les institutions haïtiennes. Selon Duffield, cela reflète la manière dont « l’intervention humanitaire remplace l’autorité souveraine dans les États en déliquescence » (Duffield, 2001).

  1. Assistance humanitaire et dynamiques de conflit en Haïti

4.1 L’aide comme gouvernance et le rôle des ONG

La critique de Duffield concernant la gouvernance humanitaire est particulièrement pertinente dans le contexte haïtien post-2010. À la suite du séisme, plus de 13 milliards de dollars d’aide ont été promis. Cependant, la majorité des fonds a contourné le gouvernement haïtien pour être directement acheminée vers des ONG internationales. Cette gouvernance externalisée a davantage délégitimé les institutions étatiques. Comme le note Duffield (2001), « l’aide crée des systèmes parallèles d’autorité », où les ONG remplissent de facto des fonctions étatiques sans rendre de comptes à la population locale.

4.2 La politisation de l’aide et les dynamiques de conflit

L’aide humanitaire en Haïti a été politisée, renforçant les inégalités existantes et alimentant les ressentiments. Duffield (2007) soutient que l’intervention humanitaire, loin d’être neutre, s’inscrit dans une économie politique façonnée par les donateurs et les acteurs influents. En Haïti, la distribution de l’aide a favorisé les élites urbaines et les entrepreneurs étrangers, exacerbant le ressentiment des communautés rurales marginalisées.

Par exemple, les projets de logement post-séisme ont disproportionnellement bénéficié aux populations urbaines, tandis que les zones rurales ont reçu un soutien limité. Cette distribution inégale s’aligne avec l’affirmation de Duffield (2001) selon laquelle l’aide peut renforcer les divisions sociétales existantes.

De plus, les gangs armés ont exploité l’aide humanitaire comme ressource, saisissant les approvisionnements alimentaires et contrôlant les routes de distribution. Cela reflète l’analyse de Duffield sur les économies de guerre, où les ressources humanitaires alimentent involontairement les dynamiques de conflit.

4.3 Dépendance et continuum urgence-développement

Le concept de Duffield du continuum urgence-développement souligne les frontières floues entre secours immédiats et développement à long terme (Duffield, 2007). En Haïti, la présence prolongée de l’aide humanitaire a créé un état de « permanence d’urgence », où le développement reste insaisissable. Les programmes donnent la priorité aux secours à court terme au détriment de solutions durables et localement menées, perpétuant ainsi la dépendance envers les acteurs extérieurs.

  1. Leçons tirées d’Haïti : Application des théories de Duffield

L’expérience haïtienne souligne les critiques de Mark Duffield concernant l’assistance humanitaire dans les États fragiles. Des exemples concrets révèlent comment les pratiques d’aide ont renforcé la fragilité et l’échec de l’État plutôt que de favoriser la stabilité.

5.1 La gouvernance externalisée mine la souveraineté

Humanitaire en Haiti

Duffield (2001) soutient que l’assistance humanitaire remplace souvent la gouvernance locale, sapant ainsi la légitimité de l’État. Cela s’est clairement manifesté en Haïti, notamment après le séisme de 2010. Les donateurs internationaux, se méfiant des institutions haïtiennes en raison de préoccupations liées à la corruption, ont totalement contourné le gouvernement.

  • Par exemple, sur les 13 milliards de dollars promis en aide internationale, moins de 1 % ont été directement versés au gouvernement haïtien. À la place, les fonds ont été redirigés vers des ONG internationales, des entreprises étrangères et des agences de l’ONU.
  • La Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti (IHRC), coprésidée par l’ancien président américain Bill Clinton, avait pour objectif d’accélérer la reconstruction. Toutefois, elle a marginalisé les dirigeants haïtiens et a été critiquée pour le manque d’implication locale dans les processus décisionnels. Les responsables haïtiens étaient souvent exclus des efforts de planification majeurs, ce qui a encore affaibli la légitimité du gouvernement.
  • Schuller (2012) souligne que les ONG ont essentiellement créé un « État parallèle » en Haïti, en assumant des fonctions généralement dévolues aux agences gouvernementales, telles que la fourniture de soins de santé, d’éducation et de réparation des infrastructures. Cela a érodé la confiance publique dans les institutions haïtiennes et perpétué un cycle de dépendance envers les acteurs externes.

Cette gouvernance externalisée correspond à l’affirmation de Duffield selon laquelle l’aide se substitue à l’État plutôt que de renforcer ses capacités, favorisant ainsi une fragilité à long terme.

5.2 L’aide comme instrument politique

Cholera en Haiti

L’aide humanitaire en Haïti a souvent servi des agendas géopolitiques et des intérêts des donateurs, plutôt que de répondre aux priorités haïtiennes, ce qui reflète le concept de Duffield (2001) de l’aide comme outil de gouvernance mondiale.

  • Aide américaine et intérêts géopolitiques : Historiquement, l’aide humanitaire et au développement des États-Unis en Haïti a été étroitement liée à des objectifs politiques. Par exemple, pendant la Guerre froide, le soutien américain au régime des Duvalier (1957–1986) visait à lutter contre le communisme, malgré la corruption et les abus des droits humains. De même, après 2010, l’aide américaine a souvent été dirigée à travers des ONG et des entrepreneurs américains, mettant en avant l’influence des donateurs plutôt que l’autonomisation de solutions dirigées par les Haïtiens.
  • La crise du choléra : Après le séisme de 2010, les casques bleus de l’ONU ont introduit le choléra en Haïti, provoquant une épidémie dévastatrice qui a tué plus de 10 000 personnes et infecté des centaines de milliers d’autres. Malgré des preuves évidentes de la responsabilité de l’ONU, cette dernière a initialement refusé d’accepter sa culpabilité ou d’offrir des réparations adéquates. Cela a renforcé la perception selon laquelle les organisations internationales privilégient leurs propres intérêts institutionnels aux dépens des besoins haïtiens, illustrant l’argument de Duffield selon lequel l’aide reflète souvent les dynamiques de pouvoir mondiales plutôt que la justice locale.
  • Aide conditionnelle : Les donateurs internationaux ont également imposé des conditions liées à des réformes de gouvernance, souvent sans tenir compte des contextes socio-politiques locaux. De telles conditions sont perçues comme des interventions dans la souveraineté haïtienne, où des acteurs externes imposent des priorités qui ne correspondent pas nécessairement aux réalités locales.

Ces exemples montrent que l’assistance humanitaire en Haïti n’a pas été politiquement neutre ; elle a souvent servi les intérêts des donateurs tout en marginalisant les voix haïtiennes.

5.3 La présence humanitaire peut alimenter les conflits

Duffield (2007) critique l’aide humanitaire pour son rôle dans le maintien des économies de guerre, l’enracinement des inégalités et l’exacerbation involontaire des dynamiques de conflit. L’expérience haïtienne offre des illustrations claires de ces conséquences inattendues.

  • Détournement des ressources par des groupes armés : Dans les centres urbains haïtiens, en particulier dans des zones telles que Cité Soleil et Martissant, des gangs armés contrôlent les territoires où l’aide humanitaire est distribuée. Les approvisionnements alimentaires, l’eau et les aides en espèces destinés aux populations vulnérables sont fréquemment saisis, taxés ou revendus par les gangs, transformant l’aide en une ressource qui soutient les économies illicites. Cela s’aligne avec la théorie de Duffield selon laquelle l’aide peut contribuer aux économies de guerre plutôt que de résoudre les conflits.
    Par exemple, des rapports d’agences humanitaires durant la crise du carburant de 2022 indiquent que des gangs contrôlaient des dépôts critiques et exigeaient des paiements pour laisser passer les convois d’aide. Les agences d’aide se retrouvaient face à un dilemme : négocier avec les acteurs armés pour garantir l’accès ou risquer de laisser des populations sans assistance.
  • Distribution inégale et montée des griefs : Après le séisme, l’aide a disproportionnellement bénéficié aux élites urbaines et aux communautés politiquement connectées. Les zones rurales et marginalisées, pourtant également dévastées, ont souvent reçu un soutien limité. Cette distribution inégale a exacerbé les inégalités sociales et alimenté le ressentiment des populations négligées, menant à des protestations et troubles civils.

Par exemple, une grande partie de l’aide internationale pour le logement a été concentrée sur des projets de reconstruction prestigieux à Port-au-Prince, tandis que les zones rurales manquaient de ressources adéquates. Cela a renforcé les divisions entre les élites urbaines et les communautés rurales, créant des ressentiments contribuant à l’instabilité politique.

  • Dépendance et fragilité économique : La dépendance excessive d’Haïti à l’aide humanitaire a freiné la croissance économique à long terme et l’autosuffisance. Plutôt que de promouvoir les entreprises locales, les contrats d’aide internationale sont souvent attribués à des entreprises étrangères, qui rapatrient les profits. Une étude de 2011 a révélé que plus de 70 % des contrats de reconstruction avaient été attribués à des entreprises américaines, marginalisant les entreprises et travailleurs haïtiens. Cette exclusion économique perpétue la fragilité et correspond à la vision de Duffield selon laquelle les économies de l’aide échouent souvent à résoudre les inégalités structurelles.

Ces exemples illustrent l’argument de Duffield selon lequel l’assistance humanitaire, lorsqu’elle est mal gérée, peut exacerber les conflits existants, soutenir les économies illicites et approfondir les divisions sociales.

L’expérience haïtienne illustre clairement les critiques de Mark Duffield concernant l’aide humanitaire dans les États fragiles :

  1. La gouvernance externalisée a marginalisé les institutions haïtiennes, sapant la souveraineté et les efforts de construction de l’État.
  2. L’aide comme instrument politique a privilégié les agendas des donateurs et les intérêts externes au détriment des besoins haïtiens, renforçant les perceptions d’inégalité et d’injustice.
  3. La présence humanitaire alimente les conflits par le détournement des ressources, la distribution inégale de l’aide et la dépendance économique, entretenant ainsi la fragilité au lieu de la résoudre.
  1. Recommandations pour une assistance humanitaire sensible aux conflits

Renforcement des capacités locales : L’aide doit donner la priorité au renforcement des institutions haïtiennes afin de réduire la dépendance et de renforcer la souveraineté.

Approches sensibles aux conflits : Les acteurs humanitaires doivent évaluer l’impact de l’aide sur les dynamiques de conflit, en veillant à une distribution équitable des ressources.

Coordination et responsabilité : Il est nécessaire d’établir des mécanismes permettant d’aligner les priorités des donateurs sur les stratégies de développement local afin de réduire la domination extérieure.

Transition de l’urgence au développement : Il convient de passer d’une aide axée sur les secours à court terme à un investissement à long terme dans les infrastructures, la gouvernance et la résilience économique.

  1. Conclusion

Le cas d’Haïti démontre la complexité de l’assistance humanitaire dans les États en déliquescence. Les théories de Duffield offrent un cadre critique pour comprendre comment l’aide, lorsqu’elle est délivrée sans tenir compte des dynamiques de conflit et de gouvernance, peut renforcer la fragilité et la dépendance. Pour aller de l’avant, les interventions humanitaires doivent s’aligner sur les priorités locales, renforcer les institutions étatiques et adopter des approches sensibles aux conflits.

Comme l’affirme Duffield (2001), « L’assistance humanitaire doit être plus qu’un substitut à la gouvernance—elle doit favoriser les conditions nécessaires à son rétablissement. »

 

Edy Fils-Aimé

Edy Fils-Aimé est titulaire d’une maîtrise en travail social de l’Université du Nevada, à Reno, et est travailleur social agréé. Il occupe actuellement un poste de fonctionnaire au Capital District Psychiatric Center dans l’État de New York. Il est aussi est titulaire d’une maîtrise ès Science du Développement de l’Université d’Etat d’Haïti. Il est l’auteur de ‘’Gouvernance pour le développement local’’ publié en 2013. Fort de plus de 15 ans d’expérience au sein d’organisations internationales, notamment les Nations Unies et la Commission européenne en Haïti, M. Fils-Aimé possède une expertise approfondie dans la gestion des problématiques sociales et humanitaires complexes. Cette perspective unique enrichit son travail et son plaidoyer sur des sujets tels que la gouvernance, les crises humanitaires et l’aide internationale.

 

References

Duffield, M. (2001). Global Governance and the New Wars: The Merging of Development and Security. Zed Books.

Duffield, M. (2007). Development, Security and Unending War: Governing the World of Peoples. Polity Press.

Rotberg, R. I. (2004). When States Fail: Causes and Consequences. Princeton University Press.

Schuller, M. (2012). Killing with Kindness: Haiti, International Aid, and NGOs. Rutgers University Press.

Farmer, P. (2011). Haiti After the Earthquake. PublicAffairs.

 

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