Haïti-Séisme : un cataclysme structurel entre François Duvalier et Leslie Péan

Haïti-Séisme : un cataclysme structurel entre François Duvalier et Leslie Péan

« Ce qu’il faut déplorer, c’est l’inexistence d’une vision nationale et la politique d’émergence des solutions proprement nationales » Georges Anglade

Paul Jean Mario, Av

Introduction

Cet article est une réponse à Leslie Péan[1], l’un des écrivains haïtiens les plus prolifiques. Il se classe parmi ceux qui critiquent Duvalier le plus.

D’après Péan, Duvalier est un fou, un fasciste, un bandit notoire.  Il taxe le duvaliérisme de fascisme tropical et il compare ce régime à un cataclysme qui bouleverse et détruit toutes les normes et structures sociales du pays[2]. Pourtant, des milliers de compatriotes haïtiens, tant en Haïti qu’à l’étranger, continuent de croire que la présidence de ce chef d’Etat symbolisait la dignité, l’espoir et la vengeance de la classe des pauvres – les noirs – qu’on humiliait depuis l’époque coloniale.

Ce n’est pas une prise à partie contre Leslie Péan ni non plus une apologie des Duvalier. Mon intention est de recadrer le débat et de rechercher les vraies causes qui ont engendré le duvaliérisme et mis le pays en faillite. Il faut dire que cette discussion est d’intérêt général d’autant qu’elle fait surface à un moment où le chaos semble prendre le dessus des choses et où le pays est en train de revivre les mêmes périodes d’instabilité et d’insécurité qui ont occasionné l’avènement de Duvalier au pouvoir. C’est dans cet esprit que je me suis posé cette question : quels sont les obstacles qui empêchent de trouver une solution au désordre qui ravage le pays depuis 1es élections de 1956 ? En tout cas, ce que je comprends à travers l’article de Leslie Péan, c’est que la hantise de la déduvaliérisation de la société est telle que notre grille d’analyse est réduite à notre affect (I) et qu’elle ne nous laisse qu’un peu de temps de réflexion sur la nature du système politique en place (II) auquel nous sommes incapables de proposer une alternative.

I – Déduvaliérisation : entre fanatisme et défaitisme comme grille d’analyse

Le départ des Duvalier en 1986 a été un coup de couperet qui a désarticulé la société haïtienne en deux morceaux bien distincts : les pro et les anti-duvaliéristes. C’était donc une polarisation. D’ailleurs, on ne s’y attendait pas. Peut-être que c’est cette inattention qui explique que Péan a fait deux faux pas : le premier avec un regard simpliste (A), le second avec un esprit défaitiste qui le pousse à faire passer Duvalier de l’état de diable à celui de dieu (B).

A – Le premier faux pas de Péan : un regard fanatique

Depuis après le 7 février 1986, il y a une sous-culture qui prévaut que tous les malheurs d’Haïti sont dus aux trente années de gestion duvaliériste. Avec le temps, cette sous-culture s’est vue imposée comme seul discours alternatif du moment. Toute autre tentative discursive serait considérée comme une hérésie et pourrait être punie en conséquence. Et le pire, c’est que ce discours est repris par la dite gauche – manichéenne – qui en fait son cheval de bataille sans pour autant questionner le danger qui s’y incorpore.

Or, le principal rôle de la gauche est de susciter des discussions et questionnements dans le but de faire progresser le débat.  Rôle négligé, non pour des raisons tactiques ou stratégiques, mais par le simple fait que l’anti-duvaliérisme est le discours le plus facile à articuler parce que nos élites en ont marre de tout exercice cérébral. Dans ce cas, l’anti-duvaliérisme est devenu un spectre qui hante toute la société haïtienne.

Pourquoi un anti-duvaliérisme aussi aveuglé pour ne pas dire aussi primaire ? Il faut tout d’abord comprendre que, pendant tout le 20e siècle haïtien, le règne duvaliériste est le plus durable. Alors que chacun s’attendait à faire « son petit-coup » comme cela s’annonçait de Lescot à Kébreau, Duvalier s’implantait avec autorité pour ne plus en sortir.  Non seulement la durabilité du régime a créé une sorte d’anachronisme (c’était l’époque des ouvertures démocratiques de l’après-guerre) mais elle a suscité aussi, dans l’opposition, une haine viscérale contre les tenants du pouvoir. Le dernier coup de semonce est celui de sa proclamation à la présidence à vie. Cette dernière annonce a donc terni les espoirs et oscillé la patience de ceux qui se préparaient à « déplumer » la poule – aux œufs d’or – le plus vite que possible. C’est ainsi que commençait à débiter, particulièrement à l’étranger, un déferlement de contestations consternantes.

Dans la foulée, il y a les vaincus qui ont dépensé tous leurs avoirs dans la campagne électorale de 1957 et qui n’ont eu le choix de les récupérer que par des machinations politiciennes. Pour ce faire, il fallait, dans un premier temps, commencer par diaboliser le régime, le dénigrer et le dénoncer, et, dans un second temps, collecter des fonds pour le déstabiliser et le faire céder. Ceux qui partagent cette tendance ont fini par tirer parti du jeu en amassant des magots « à gogo ». Et, pour eux, plus cela dure, plus le « business » rapporte. Ce sont eux, les pionniers des ONG « rackette[3] » qui pullulent aujourd’hui un peu partout dans le pays. Il y en a d’autres qui, pour des raisons politiques, ont voulu cacher toute vérité à la masse. Ils ont déversé toutes leurs baves sur Duvalier et ils l’ont fait passer pour le seul responsable de tous nos maux de 1957 à nos jours. Comme si Duvalier était un élément isolé du reste du système[4].

En dernier lieu, il y a les incorruptibles : des extrémistes de droite et de gauche qui sont pour la plupart des psychopathes ne fonctionnant que dans le chaos. Le désordre est leur climat favori. Ils ont à la bouche des slogans creux et des menaces virulentes. Ceux- là sont des « innés-antis » -antiduvaliéristes, anti-impérialistes, anti-haïtiens. Ils sont sans visions, sans projets et ils ne représentent aucun groupe social. Ils militent à qui mieux mieux. Ils sont donc des OVNI sans destination.

Je suis grandement étonné que les gouvernements – passés et présents – n’aient pas créé un ministère de l’anti-duvaliérisme. Cela pourrait les aider à « dyober » certains militants de grosses plumes « à la repartimiento » et à militer pour la « déduvaliérisation » du système sans s’attaquer au système lui-même. Oui, je suis pour une analyse profonde du duvaliérisme, une analyse qui nous aidera à comprendre comment et pourquoi la société haïtienne a pu accoucher d’un tel éléphant avant terme. Je suis pour cette analyse qui, définitivement, nous montrera le tracé du chemin. Je suis pour cette analyse qui nous permettra aussi de l’étudier et de l’examiner pour enfin l’extirper du corps social si ce serait le dernier et seul choix à opter.  Mais, parallèlement, je suis contre tout acquittement à la hâte qui semble un procès politique où l’on procède à l’exécution rapide de l’accusé pour cacher la culpabilité des juges et procureurs généraux eux-mêmes. J’accepterai volontiers le procès historique du Duvaliérisme dans la mesure où l’on l’insèrera, dans la dichotomie « Sujet-Objet[5] » qui lui assignera le rôle de sujet et non celui de l’objet qu’on lui a attribué.

Le Duvaliérisme n’est pas un cas isolé et il ne doit pas non plus être traité comme tel. C’est un tout. Et c’est cette dualité de « structure-superstructure[6] » qui m’intéresse. Je refuse toute infusion prometteuse qui ne relève pas de la nature du solvant. Je suis de cette génération perdue de 1986 qu’on a sciemment trainée dans les poubelles de l’histoire au nom de ce même tintamarre et qu’on a poussée vers de nombreux faux pas.

B – Le deuxième faux pas de Péan : la métamorphose de Duvalier, de diable en dieu

« Nou menm entèlektyèl, nèg save, nèg lespri…nou menm » Franck Étienne

D’ailleurs, L. Péan n’est pas le premier et il ne sera non plus le dernier qui tentera de décoder l’énigme qu’ils se font de Duvalier. Bon nombre de nos intellectuels, d’écrivains, d’essayistes et d’historiens ont commis cette même erreur. En voulant sacrifier Duvalier – le diaboliser ou l’exorciser – ils l’ont finalement érigé en un demi-dieu, en un véritable titan. La faute, c’est qu’ils le présentent comme « le mâle puissant de la horde primitive » dont a parlé Freud dans son livre « Psychologie collective et Analyse du moi ».  A l’instar de Charles Darwin, ce philosophe a expliqué que les foules sont comme une horde primitive où un individu doué d’une puissance extraordinaire domine une foule de compagnons égaux[7].

A lire L. Péan, je me suis référé à ce passage mais j’ai trois réserves : la première, c’est que je ne pense pas que Duvalier possédât tout ce charisme ; la deuxième, que la société haïtienne de l’époque ne pouvait être comparée ni à une foule ni à une horde. Elle était trop avancée pour celle-là. La troisième, finalement, c’est que toute tentative de comparer la société de l’époque à une foule serait une fausse démarche car, au deuxième chapitre de son livre, Freud a souligné –cette fois-ci dans une approche semblable à celle de Lebon – que la foule psychologique est un être provisoire composé d’éléments hétérogènes et soudés pour un instant. Or, le pouvoir de Duvalier, allant au-delà de cette temporalité, s’est établi pendant plus de vingt-huit ans dans le pays.

En vérité, je suis convaincu que le mode d’approche de L. Péan n’est pas un faux pas. C’est toute une méthodologie qu’on a toujours utilisée pour traiter les affaires politiques d’Haïti. Celles-ci ont été une question de personnalité et les analyses ont été le plus souvent tranchées dans la passion la plus anodine. De deux choses l’une. Dans la plupart des cas, soit les « analystes », par peur, ont surestimé l’individu, soit, pour mieux rabaisser ce dernier, ils l’ont sous-estimé.

Je me rappelle avoir travaillé, en 2003, pour une station de radio privée à Brooklyn. Dans mes émissions, j’analysais, habituellement, la situation politique de l’époque et je prédisais que le gouvernement d’Aristide n’allait pas survivre aux pressions de l’opposition. J’expliquais ma position de la façon suivante : il est vrai qu’Aristide « était » et demeure la personnalité politique la plus charismatique mais ses partisans n’étaient pas organisés et ils ne représentaient pas non plus un secteur structuré de la société. Je veux parler des ouvriers, des paysans, des bourgeois, des petits-bourgeois, des commerçants, des propriétaires fonciers etc. Certainement, ses partisans étaient nombreux mais c’était une force hétéroclite. C’était des « grenn 5 » venus de tous horizons et qui n’étaient soudés à une aucune base idéologique. J’étais sûr que le gouvernement n’allait pas tenir.

Mes réflexions se fondaient, particulièrement, sur la révolution d’Octobre de 1917. Ce que je n’y avais pas mentionné.

En Russie, ce jour-là, ce n’était pas le peuple qui s’emparait du pouvoir mais son organisation[8] (le Grand Parti Bolchevick). Je parle d’organisation dans toute l’acception du terme :  Vision, Théorie et Projet. Sans ces vecteurs essentiels, il n’y aura pas de révolutions.  Seul, le peuple passera au chaos, au « dechoukaj » et aux révoltes. En fait, j’ai été rassuré que la résistance du gouvernement d’Aristide était vaine, non pas parce que l’opposition de l’époque s’était mieux organisée, mais parce que les conditions susmentionnées étaient absentes. Donc, la carte était à rebattre. Tandis que père Anick Joseph, membre influent de OPL (Organisation Peuple en Lutte) sera, après le renversement du gouvernement d’Aristide en février 2004, le candidat de ce parti aux sénatoriales, il me confia, dans les coulisses, que la dictature d’Aristide était plus féroce que celle des Duvalier et que combien il serait difficile de renverser Aristide. Pour Joseph, Aristide allait se maintenir au pouvoir pour une longue période. Il poursuivait que la seule façon de se protéger, c’était de venir se cacher en exil (ajout). Pourquoi une telle position du père A. Joseph alors qu’Aristide était à son déclin ?

J’assume aussi que la position de Pè Anick était aussi celle de la majorité des membres de son parti. La raison n’en est pas simple mais on peut toujours essayer de l’expliquer à partir de mes prémisses citées plus haut.  Ils se sont embourbés dans leurs préjugés qui font d’eux des myopes puisqu’ils ne peuvent pas voir plus loin que le bout de leur nez. Ils ont créé un « puzzle » d’où ils sont sortis yeux bandés et mains liées. Ils ne peuvent ni comprendre ni expliquer les événements qui se déroulent sous leurs yeux car ils n’ont aucune idée de la structure réelle du système politique haïtien.

II – Une structure économique et politique à demi-teinte

« Kalbas pa donnen joumou »

Il n’y a pas un consensus au niveau de la communauté scientifique haïtienne sur une définition propre du système politico-économique haïtien. Quand ce n’est pas une création fantasmatique d’un quelconque intellectuel qu’on entonne pour essayer de trouver une explication convenable à ce propos, c’est le ressassement du vieux concept des années trente – le système semi-féodal haïtien – qu’on fredonne à tort et à travers pour se féliciter. Même le professeur Gérard Pierre-Charles se disait incapable de le définir[9]. Indubitablement, c’est ce vide qui oblige Leslie Péan à commettre un péché d’ordre structurel (A) tant dans son appréhension et interprétation de la réalité politique et sociale d’Haïti que dans la sélection des thèmes – des textes – qu’il a lui-même choisis d’analyser (B).

A – Les péchés structurels de Leslie Péan

Ce que L. Péan a ignoré ou fait semblant de ne pas comprendre, c’est que Duvalier est le résultat des tares, des avatars, des vices, des préjugés, des préjudices, de l’hypocrisie et du laxisme de cette société. Que peut-on espérer – si ce n’est que des aigris, des monstres – d’une société où l’on traite des êtres humains comme des animaux domestiques (des Tisentaniz, des Léa Kokoyé[10]), où l’on traite les moins fortunés de chimères, de « gwozòtèy », où l’écart social est aussi profond qu’un océan et où la mort est si généreuse pour les plus pauvres. C’est dans ce cataclysme structurel qu’est né le fléau Duvaliériste qui pourrait être Fignoliste, Déjoiste, Aristidiste ou Péanniste. C’est de ce croisement ange-démon qu’est sorti ce petit monstre :  le Duvaliérisme. Le protégé de St Michel-Archange.

Duvalier est le fruit de nos élites qui s’entredéchiraient dans une lutte sanglante et sans merci pour la prise du pouvoir. Je dis bien : pouvoir d’Etat parce que cet Etat symbolise toujours une source d’enrichissements pour les uns et les autres.

« Louloup ! Louloup andyapa, eya ! Eya ! Andyapa »

La crise de 1956 a été le syncrétisme sacré des contradictions de différents groupes sociaux qui ont marqué le déclin d’un ordre social déjà annoncé : le déclin du système politico-économique qui se basait sur la production des denrées et vivres, l’exploitation à outrance des paysans sans terres et le contrôle du Bord-de-Mer. Les combats se livraient sur tous les fronts. La bataille la plus acharnée fut celle du Bord-de-Mer où les deux branches d’une même élite, les nantis – « Mulâtres créoles contre les Arabes eux-mêmes mulâtres aussi » – s’affrontaient. Les premières étaient secondées par certaines puissances occidentales et les secondes dans une alliance de raison avec les représentants des propriétaires terriens (les Noiristes). Finalement, ce fut la sainte-alliance (Noiristes et Arabes) qui triompha.

« Gade Jean Kouri ak Jean Phils-Aimé devan Nemours »

Cette seconde branche des nantis est-elle Syrienne, Palestinienne, Libanaise, juive ou Arabe ? Qu’importe. L’essentiel, c’est qu’elle fût là depuis la fin du 19e siècle[11], au procès de consolidation et dans d’autres rendez-vous historiques d’Haïti.  Mais c’est la chute de Leconte qui lui assurait son réel essor. On l’a même soupçonnée dans la grande explosion du Palais National, en 1912, où périssaient Leconte et près d’un millier de soldats. Par la suite, elle sera secondée par les Américains pendant l’occupation. Elle sera aussi un allié commercial pour les Etats-Unis contre la première branche mulâtre créole qui commerçait avec l’Europe. D’où pourquoi les Américains ont tout piégé avant de partir en 1934.

Ils ont miné le terrain politique haïtien en aiguisant les contradictions socio-économiques et culturelles puis en dressant les groupes sociaux les uns contre les autres. D’un côté, ils ont formé une alliance avec les arabes pour le commerce ; de l’autre, ils ont renforcé le préjugé de couleurs des mulâtres en accordant à ces derniers des privilèges alléchants et en leur livrant la hiérarchie de l’Armée et de l’administration publique. En fin de compte, les Américains ont manipulé les intellectuels noiristes, représentants authentiques des latifundia. C’est-à-dire, après le départ des Américains, le pays était devenu une poudrière où tout pourrait éclater d’un moment à l’autre.  C’est dans ce tohu-bohu – ce « kafou danjere » – qu’a pris corps le discours duvaliérien.  Et ce sont ces tensions et préjugés qui ont généré le duvaliérisme. Duvalier n’a rien inventé :  il a tout trouvé. Au contraire, en tant que chef d’Etat, il est moins blâmable qu’intellectuel.

« Banm janm, pran kann, banm janm, pran kann »

Où avaient été les masses dans tous ces démêlés ?  Elles étaient mises en quarantaine. L’ironie, c’est qu’elles constituaient et constituent encore le véritable réservoir des armées des élites rivales. C’est là que les élites sont venues recruter leurs soldats pour les prochaines batailles. Vraiment, les masses constituent « une masse inerte » qui, sans l’apport d’un autre corps, ne pouvaient aller nulle part. Elles avaient manqué quelque chose. Pour répéter Antonio Gramsci, elles n’ont jamais eu, comme groupe social qui exerce une fonction dans le mode de production, leurs propres couches d’intellectuels organiques.

« Chaque groupe social, naissant sur le terrain originel d’une fonction essentielle, dans le monde de la production économique, crée en même temps que lui, organiquement, une ou plusieurs couches d’intellectuels qui lui donnent son homogénéité et la conscience de sa propre fonction, non seulement dans le domaine économique, mais aussi dans le domaine politique et social[12]… »

Les masses haïtiennes (rurales et urbaines), malgré leur omniprésence dans le mode de production nationale, n’ont pas produit d’intellectuels organiques. Même au niveau économico-corporatif elles ne se représentent pas. Or, l’un des aspects premiers qui déterminent le rôle des intellectuels, c’est qu’ils sont des organisateurs de la fonction économique de la classe à laquelle ils sont organiquement reliés. D’après Gramsci, il peut arriver que certaines classes, dans des périodes historiques déterminées, puissent ne pas avoir des intellectuels organiques autres que ceux qui exercent une fonction de direction économique. Pour corroborer sa position, ce marxiste, chef du parti communiste italien, a pris en exemple deux classes de deux sociétés différentes : la classe ouvrière américaine des années 20 et 30 et celle de la paysannerie italienne.  Il a ajouté que la fonction des intellectuels représentant ces classes reste et demeure au niveau économique. Ces classes étaient incapables de produire des intellectuels organiques au niveau politique. Sur ce point, les masses haïtiennes sont, en partant, des orphelins de pères et de mères. Elles n’ont aucune représentation tant au niveau politique qu’au niveau économique. Au contraire, elles ont servi de tremplin aux intellectuels traditionnels qui, privés de leurs anciens patrons dans la dernière bataille politique, utilisent les masses comme un pont pour rebondir sur la scène avec un vernis différent. C’est de ce vide qu’est né le « MOP » Mouvement Ouvrier Paysan (l’enfant bâtard des masses urbaines de Port-au-Prince) où Duvalier allait tester ses premières théories au niveau pratique. C’est à partir de là que Duvalier allait recruter ses disciples – dont Edner Day et Co – pour sa première bande armée.

La crise politique de 1956 était, pour les élites, l’occasion de rebattre les cartes et d’initier un débat national sur des problèmes cruciaux et cuisants de l’époque. Ce devrait être leur dernier atout pour un nouveau contrat social mais elles préféraient régler leur compte sur le terrain de la violence politique. Il n’y avait aucun projet sociétal national réel. Si certains leaders avaient un squelette de projet de société, les revendications des masses étaient absentes.  Aucune de ces élites n’a pensé insérer les désidératas du « gros peuple ».  Ni les groupuscules de droite ni ceux de gauche ne l’ont pas pensé. Du reste, ils l’ont oublié. Hormis le « gros peuple » !

Cependant, les alliances contre nature fusent de toutes parts : PAIN-PEP (Parti Agricole Industriel National-Parti de l’Entente Populaire), GRANDS DONS-COMMERCANTS ARABES, MOP- PATATIPATATA. De toutes ces alliances, la plus remarquable est celle de PAIN et de PEP, une alliance entre « communistes » et bourgeois-mulâtres prétextant que le PAIN avait un projet agro-industriel national. Mais, en fait, c’était une alliance de classe. Quels étaient les intérêts des masses dans ce projet ? C’était un prétexte car on n’aimait pas Duvalier. Point final ! Rien n’était fait pour contourner les balises des avatars et préjudices. Certains hommes de gauche critiquaient les gouvernements, les élites et même la classe bourgeoise mais leurs critiques étaient floues car ils n’ont jamais remis en question les structures économique, politique et culturelle du système.  Qu’un intellectuel critique sa propre classe ne signifie pas qu’il s’en détache. D’ailleurs, son auto-conscience critique ne fait que renforcer son lien organique avec sa classe.

B – Leslie Péan dans le texte

Dans le texte de Péan, plusieurs points méritent bien notre attention ; ils suscitent discussions et éclaircissements.  Cependant, je vais me préoccuper de ceux-là qui sont seulement d’ordre politique. Au troisième paragraphe de son article sous-titré La criminalisation du politique, Péan nous explique que Duvalier a procédé à la criminalisation du politique, « du Port-aux-Crimes à l’échelle nationale. Cette criminalisation s’est faite, non-seulement par une alliance avec la mafia américaine pour les casinos et le trafic de la drogue, mais aussi par une reconfiguration de la société haïtienne autour du crime ». Après avoir lié la criminalisation qu’a établie Duvalier dans le pays à une branche de la mafia américaine, il nous parle de trafic des « braceros » via la république dominicaine et celui des voyages clandestins vers les Bahamas. Ensuite, il ajoute que Duvalier a reconfiguré la société haïtienne autour du crime.  Là encore, Péan a péché et, croyez-moi, il pêche en eau trouble. De quel crime veut-il parler ? Du crime politique ou non ?

Duvalier n’est pas le premier à instaurer le crime comme principe en politique (voire dans la politique haïtienne). Le crime politique a été la maladie incurable dans l’histoire de toute l’humanité. Dans le cas d’Haïti, Duvalier n’a fait que continuer une vielle tradition. Et puis…

En dépit de ma position contre la mort et les peines qui en découlent (la peine capitale en particulier), j’ai toujours tracé une différence entre « crime politique et politique du crime ». Citons à titre d’exemple : la mort de Dessalines, la fusillade des frères Coicou, l’exécution des 22 compagnons du général Dalzon le 9 septembre 1843[13], l’exécution de Nikolaï Boukharine en U.R.S.S, l’exécution d’Ochoa à Cuba, la mort de Lincoln aux U.S.A, la fusillade des dix-neuf officiers de l’Armée d’Haïti, mais la mort du journaliste vedette de radio Cacique « Ti Will », la mort de Yves Volel et celle de Lafontant Joseph font partie de la politique du crime des gouvernements d’alors. Ce qu’il faut comprendre et questionner, ce n’est pas la commission du crime en soi mais la logique et les circonstances dans lesquelles le crime a été commis ?  En plus, le trafic des « braceros » n’a pas commencé avec Duvalier. Les vêpres dominicaines du 2 octobre 1937, sous le gouvernement de Sténio Vincent, en sont les preuves. Duvalier n’était ni ministre ni secrétaire-d’état du gouvernement de l’époque.  Et les événements de 25 mai de 1957, s’il faut croire les témoignages de Roger Dorsainville et d’Armand Pierre, étaient instigués par des adversaires de Duvalier qui voulaient l’éliminer avant même les élections.

En fin de compte, Péan, au deuxième paragraphe du sous-titre « Le paradigme de l’ensauvagement macoute », a affirmé que tout est centralisé à Port-au-Prince et que, dans cette ville, tout dépend du Palais National. Ce passage sous-tend que Duvalier est l’auteur principal de cette centralisation. A ce sujet, laissons parler le géographe Georges Anglade dans « Espace et Liberté en Haïti » : Dès 1880-1890, l’oligarchie Port-au-princienne est clairement en position de force : à elle seule, elle équivaut au poids économique des Gonaïves et du Cap. Quand l’occupation américaine intervient, c’est dans un processus qui est certes encore l’affrontement des différentes provinces, mais certaines provinces avaient déjà perdu la bataille en rejoignant Port-au-Prince. Aquin et Miragoane se sont complètement vidées au profit de Port-au-Prince, de même que St-Marc. Cela veut dire que les fils de ces oligarchies s’en vont à Port-au-Prince dont le poids augmente.

L’occupation américaine apporte une combinatoire de techniques fermetures des différents ports de provinces au commerce extérieur, ‘élimination des 11 budgets des 11 provinces financières au profit d’un budget national etc. La centralisation ne sort pas tout simplement de la tête de l’Occupant américain ; c’est une centralité matériellement par les exigences mêmes du rapport de ce pays dépendant à un centre : les E.U.A. Les relations du développement capitaliste au seuil du XXe siècle exigent cette nouvelle configuration de l’espace national[14].

Conclusion

« Le poète a toujours raison » Jean Ferrat

Il y a bien des points, dans l’article de Péan, que je partage mais notre différence est beaucoup plus importante pour l’utilité et la nécessité du combat pour le sauvetage national. Car le salut est loin des conférences internationales qu’organisent les puissances dites amies d’Haïti. Dans nos démarches de peuple en quête d’une nouvelle destination, la contribution de tout un chacun sera utile à la construction de ce nouvel édifice.  Cela n’est possible que si nous nous engageons dans un vrai débat national où toutes les couches sociales seront impliquées sans ostracisme. Je répète : un débat national. Je ne parle ni de conférence ni de dialogue national mais d’un débat national pour définir un autre Haïti avec nos intérêts communs et nos différences. Oui, nos différences. C’est là que le bât blesse.

Paul Jean-Mario, Avocat

Master II en Droit public (de l’Université de Limoges, France)

Doctorant en Droit international et droit des traités

Bibliographie

Leslie Péan, « Haïti-Séisme : Le cataclysme des Duvalier et celui du 12 janvier 2010 », Alter Presse, 15 mars 2010

Georges Anglade, Espace et Liberté en Haïti, Montréal, 1982, 143 pp. Groupe d’Etudes et de Recherches Critiques d’Espace, département de géographie, UQAM, Centre de recherches Caraïbes de l’Université de Montréal.

Sigmund Freud, Psychologie collective et analyse du moi, Paris : Éditions Payot, 1968, 280 pages. Collection : Petite bibliothèque Payot, no 44

Laennec Hurbon, Culture et Dictature En Haïti, Port-au-Prince, Haïti : Éditions Henri Deschamps, 1987

Paul Jean-Mario, le Prix de la parole, Haïti : Collection : Littérature Samba, 2001

François Ricci en collabo…, Antonio Gramsci Dans le texte, Paris: Éditions sociales, 1975.

Georges Anglade, Eloge de la Pauvreté, Montréal : Les Éditions ERCE, Études et Recherches Critiques d’Espace, 1983, 63 pp.

Georges Anglade, Chronique d’une Espérance, Édition de tête numérotée…2008

Gérard Pierre-Charles, L’Economie Haïtienne et sa voie de développement, Port-au-Prince, 1993

Delatour, Mario L, Un certain bord de mer, un siècle de migration arabe en Haïti, documentaire, 2005, 52 minutes.

[1] ) Péan, Leslie, Haïti-Séisme : Le cataclysme des Duvalier et celui du 12 janvier 2010, Alter Presse, 15 mars 2010

[2] ) Péan, Leslie, Un projet de contrôle et de surveillance sismique pour toute l’ile d’Haïti avait été rejeté par Duvalier en 1984, Alter Presse, avril 2010.

[3] ) « Toutes les ONG n’ont pas le même souci d’efficacité. Il existe d’une part, des organisations professionnelles, soucieuses de leur éthique de travail » et d’autre part, des organisations amateurs [sic] qui ne respectent pas les standards et qui sont délinquantes ».  Pélissier, Pierre Ezer, Le rôle des ONG dans les pays en développement, le cas d’Haïti, Mémoire, Université d’Ottawa, 2013, p. 23.

[4] ) Trouillot, Lionel, Tikoze ade « l’interview de Lesly François Manigat (entretien télévisé)

[5] ) Renault, Emmanuel, Sujet-objet : le dispositif Hegel-Kant, Cahiers philosophiques, no 154, vol. 3, 2018.

[6] ) Meeùs, Dominique, Cours de philosophie marxiste en quatre leçons, quatrième leçon, le matérialisme historique, https://d-meeus.be/marxisme/philo/cours4.html (consulté le 5 septembre 2022).

[7] ) Freud, Sigmund, Psychologie collective et analyse du moi, p. 54. http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html, (consulté le 8 septembre 2022)

[8]) « Lénine et les Bolchéviques choisissent donc l’action révolutionnaire pour s’emparer du pouvoir avant l’élection prévue de l’Assemblée constituante. Les Bolchéviques conçoivent aussi la prise de pouvoir à partir de leur seul parti, structuré et organisé, et non de la classe ouvrière, pas assez influente à elle seule en Russie pour pouvoir agir d’elle-même ». [Un extrait de “2000 ans d’Histoire” exposant la différence entre les Mencheviks et les Bolchéviques, par Marie Pierre Rey], Beyer, Cyrile, Octobre 1917 en Russie : révolution ou coup d’État des bolchéviques, https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/, (consulté le 23 septembre 2002).

[9] ) “En nous efforçant de définir le système économique haïtien, nous nous référons à la forme concrète qu’a pris historiquement le capitalisme en Haïti, capitalisme dépendant et sous-développé qui a intégré dans sa structure et son fonctionnement des mécanismes de production, de distribution et d’échanges propres au sous-développement et à la dépendance. Nous nous référons aux structures et mécanismes de production et de fonctionnement de l’économie où s’interpénètrent des pratiques féodales, mercantilistes simples, et des résidus de mentalités tribales ou esclavagistes, avec les mécanismes découlant des relations de notre pays avec le capitalisme mondial contemporain, et en particulier avec les U.S.A, principale force de domination de notre économie ». Pierre-Charles, Gérard, Le système économique haïtien, CRESFED, Haïti, 1991, pp. 16-17.

[10] ) Maurice, Sixto

[11] ) Delatour, Mario L, Un certain bord de mer, un siècle de migration arabe en Haïti, documentaire, 2005, 52 minutes.

[12] ) Gramsci, Antonio, La fonction d’intellectuel dans la société, www.gauchemip.org, consulté le 27 septembre 2022.

[13] ) Petit-Frère, Jean Roger, La naissance d’Haïti, Éditions Pédagogie nouvelle, Haïti, 2016, p. 167.

[14] ) Anglade, Georges, Espace et liberté en Haïti, ERCE, Montréal, 1982, p.25. http://classiques.uqac.ca/ consulté le 29 septembre 2022.

One comment

  1. Noir sur Blanc
    L’apologie du Duvalierisme ne se fait pas,meme deguise.
    Tant qu il y aura des gens qui se livrent a de tels prouesses; le pays continuera de s’enfoncer dans la fange.

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