Le coup d’État du 30 septembre 1991 : ses conséquences à court et à long terme ! (9e Partie)

New York, USA, 09/28/2022 – L’instabilité politique qui suivait la chute du régime des Duvalier le 7 février 1986 avait eu des conséquences désastreuses, certes, mais dans la foulée, le coup d’État du 30 septembre 1991 contre le président Aristide et son équipe reste un handicap majeur non seulement au processus démocratique que voulait initier les dirigeants haïtiens et leurs alliés de l’international, mais il tuait aussi le rêve d’un lendemain meilleur pour les classes défavorisées dans les bidonvilles. « Le temps des coups d’État – la première élection générale sabotée dans le sang par les militaro-macoutes en novembre 1987 sera suivie de celle imposée le 17 janvier 1988, un scrutin au pas de charge : tout le monde est élu au premier tour le 17 janvier 1988. – Un coup d’État en juin 1988 du général Namphy effacé par un autre coup d’État du général Avril au cours de la même année. Un protocole d’accord mis au point par l’Assemblée de concertation, un rassemblement de circonstance en lutte contre le coup d’État et formé d’organisations politiques parmi lesquelles le KONAKOM, l’ANDP, le PDCH, le PUCH et le groupe Honneur Respect Constitution, animé par le père Antoine Adrien, très actif au sein du Mouvement démocratique. Elle obtient la démission du général Avril le 10 mars 1990 et la formation d’un gouvernement provisoire présidé par la juge Ertha Pascale Trouillot le 13 mars. Il s’agit pour ce nouveau gouvernement de mener à bien le processus de la première normalisation démocratique post-Duvalier. – Des élections générales réussies avec la participation de l’ensemble des partis politiques (décembre 1990- janvier 1991), mais inachevées. – Nouveau coup d’État le 30 septembre 1991 contre le président Aristide provoquant une vive réaction de la communauté internationale » (63)

En mettant fin au gouvernement de Jean-Bertrand Aristide le 30 septembre 1991, les militaires avaient, pour empêcher toute mobilisation de la population contre leur régime de facto, déclenché, comme il est mentionné dans les textes précédents, une vague de répression dans les quartiers populaires, fiefs de Jean-Bertrand Aristide. Cette période de répression et d’agitation politique intense dans un pays fragile et instable qui commençait à peine à se relever des 29 années de dictature duvaliériste rendait Haïti et les masses défavorisées encore plus vulnérables tant les problèmes sociaux devenaient plus aigus. Avec l’élection du père Aristide en décembre 1990 et l’investiture de son gouvernement le 7 février 1991, il promettait d’améliorer la situation sociale, politique et économique. Pendant les sept mois au pouvoir, le processus de changement initié par la nouvelle administration donnait espoir au peuple haïtien, particulièrement les gens des classes défavorisées de retrouver un pays égalitaire et économiquement viable.
Malheureusement, durant les trois ans du coup de force des militaires putschistes, les partisans du prêtre-président étaient persécutés sur tous les fronts par les escadrons de la mort de Cédras et de Michel François. Ainsi, dans bien des cas, pour se mettre à couvert contre ces cannibales, ils étaient obligés, dans des petits voiliers de fortunes, de risquer leurs vies en haute mer.
Le phénomène des ‘’Boat people’’
Pour se mettre à couvert contre la répression des militaires, des milliers de personnes avaient, sur des petits bateaux, quitté Haïti pour aller se réfugier soit aux États-Unis ou dans d’autres pays de la région.

Entre-temps, pour dissuader les haïtiens à ne pas entrer illégalement aux États-Unis, le gouvernement américain classait les haïtiens comme des « réfugiés économiques » plutôt que des « victimes de répression politique » (AFP 28 nov. 1991, 1). « La plupart des Haïtiens ont quitté leur pays dans l’espoir de trouver refuge aux États-Unis. Le gouvernement américain a toutefois mis en œuvre une politique d’interdiction qui vise à empêcher les Haïtiens d’atteindre ses côtes. Jusqu’au 24 mai 1992, la Garde côtière des États-Unis interceptait en eaux internationales les réfugiés de la mer des Haïtiens et les envoyait à la base navale de Guantanamo Bay, à Cuba, pour y faire étudier leurs demandes. Le 24 mai 1992, le président Bush a déclaré qu’en raison de l’entassement des réfugiés à cet endroit, la situation était devenue « dangereuse et difficile à maîtriser », et il a émis une ordonnance administrative autorisant la Garde côtière à intercepter les Haïtiens en mer et à les refouler dans leur pays (AP 24 mai 1992). L’ordonnance, entrée en vigueur le 25 mai 1992, ne vise pas les 12 000 Haïtiens qui se trouvent actuellement à la base navale de Guantanamo Bay (ibid. 25 mai 1992). » (64)
Tout en faisant semblant d’ignorer les vraies raisons qui avaient poussé les haïtiens à risquer leurs vies en haute mer, à savoir : les répressions des militaires, le président américain minimisait le déplacement en disant que c’est « La misère qui est à l’origine de vagues de boat-people haïtiens qui cherchent à immigrer aux États-Unis. L’US Coast Guard renvoie 538 Haïtiens dans leur pays le 15 novembre 1991. Le Kennebunkport Order qui prévoit de renvoyer systématiquement les boat people à Haïti, signé par George H. W. Bush en mai 1992, est contesté par le candidat Bill Clinton. » (65)
« Le gouvernement Bush a déclaré que cette ordonnance a pour objet de dissuader les Haïtiens de se rendre aux États-Unis. On incite plutôt les chercheurs d’asile à présenter leur demande à l’ambassade des États-Unis à Port-au-Prince (The Washington Post 25 mai 1992). Selon le New York Times, « le gouvernement haïtien appuyé par les militaires a déclaré qu’il ne persécutera pas les réfugiés qui procèdent de cette façon » (25 mai 1992). » (66)
Bien que les raisons ayant poussé les Haïtiens à risquer leurs vies en haute mer étaient complexes, il était toutefois évident que le déplacement en foule des supporteurs Aristide avait eu ses racines dans le coup de force des militaires. Un fait est certain, après le coup d’État, les militaires putschistes persécutaient jours et nuits les partisans d’Aristide. Ce qui entrainait un va-et-vient général dans le pays. Quand les gens ne se déplaçaient pas d’une ville à des zones très reculées du pays, ils avaient pris le risque de s’embarquer dans de petits voiliers de fortune, questions de trouver refuge à l’étranger. « Au lendemain du coup d’État militaire de septembre 1991, un nombre considérable d’Haïtiens ont fui le pays pour trouver refuge à l’étranger. Comme semblent l’indiquer de nombreux cas de violation des droits de la personne commis sous l’égide des militaires, il y a suffisamment de preuves que la crainte d’être maltraité en Haïti est un motif de fuite important ; il faut aussi tenir compte des effets dévastateurs des sanctions économiques imposées par l’OEA sur ce pays déjà pauvre. Les Haïtiens font maintenant face à des pénuries de nourriture et de médicaments, et ce sont les régions rurales les plus démunies qui sont les plus touchées. » (67)
En raison de leur proximité géographique, plusieurs pays du continent américain accueillaient la plus grande partie des chercheurs d’asile haïtiens. Mais, vu l’histoire récente de voyages clandestins, surtout durant les années 1980, entre Haïti et les États-Unis, il était beaucoup plus facile pour ces haïtiens qui étaient persécutés par les putschistes à cause de leur appartenance politique de se faire embarquer du côté de la Floride. Ainsi, les États-Unis, le grand voisin de la région était, à l’époque, le plus sollicité. « Les États-Unis procurent un refuge temporaire à des milliers d’entre eux, d’autres pays ont accordé l’asile (définitif ou temporaire) aux Haïtiens, et des organismes internationaux, comme le Haut-commissariat des Nations-unies pour les réfugiés (HCR) et la Croix-Rouge internationale, jouent un rôle important pour ce qui est d’aider les chercheurs d’asile. Ces organismes ont incité des pays à accueillir les chercheurs d’asile haïtiens et ont offert de défrayer une partie des programmes de réinstallation et de participer, dans la mesure du possible, à l’exécution des programmes de rapatriement. » (68)
« Peu de temps après le coup d’état, le gouvernement des États-Unis et le Haut-commissariat des Nations-unies pour les réfugiés (HCR) ont demandé à plusieurs pays d’Amérique latine d’accueillir un certain nombre d’Haïtiens se trouvant à la base navale de Guantanamo Bay (Reuter 15 nov. 1991, 1). Certains de ces pays ont acquiescé à cette demande, d’autres l’ont rejetée. » (69)
« La Barbade et la République dominicaine sont deux des États qui ont refusé de recevoir des chercheurs d’asile haïtiens. Bien qu’un nombre important d’Haïtiens se soient réfugiés en République dominicaine depuis le coup d’État, le gouvernement de ce pays ne veut pas ou ne peut pas les protéger. Dans son rapport du mois de novembre, la Commission d’enquête haïtienne sur le coup d’État du 30 septembre écrit ce qui suit sur le traitement réservé aux Haïtiens en République dominicaine. » (70)
« Les réfugiés sont arrêtés, battus, volés et pourchassés par l’armée dominicaine, au lieu d’être accueillis comme des personnes qui fuient un régime de terreur. Pendant ce temps, les auteurs de la violence, des militaires, sont autorisés à franchir librement la frontière et à obtenir des réserves de nourriture et de carburant, ce qui viole l’embargo international contre le régime illégal (28 nov. 1991, 1). » (71)
« Jamaïque est un des pays qui ont accepté d’accorder l’asile temporaire à des chercheurs d’asile haïtiens ; à la demande des États-Unis, ce pays a accueilli une centaine d’Haïtiens en novembre 1991 (BBC Summary 23 nov. 1991). Trinidad et Tobago a aussi convenu d’accueillir, à titre temporaire, entre 100 et 500 des Haïtiens interceptés en mer par la Garde côtière des États-Unis ; cependant la politique de ce pays à l’égard des chercheurs d’asile demeure ambiguë. Après l’élection d’un nouveau Premier ministre, le 16 décembre 1991, le gouvernement a déclaré qu’il n’accueillerait aucun Haïtien (BBC Summary 19 déc. 1991 ; ibid. 18 nov. 1991). On ne sait avec certitude si, à ce jour, Trinidad et Tobago ont ou non accueilli des chercheurs d’asile. » (72)
« Au nombre des pays qui ont convenu d’accueillir des chercheurs d’asile à titre permanent figure le Bélize, qui a accepté de procéder à la réinstallation d’une centaine d’Haïtiens « à la condition qu’ils subissent un test du virus [VIH] et que le résultat soit négatif » (Reuter 15 nov. 1991, 1). Cuba a accepté d’accorder le statut de réfugié à 62 Haïtiens à la condition que le HCR examine leurs demandes (AFP 11 mars 1992). Selon le sous-ministre cubain des Affaires étrangères, Cuba a « donné refuge à 1 441 Haïtiens qui avaient fait naufrage au large des côtes de Cuba, à l’extrémité orientale de l’île » (ibid.). La Guyane a aussi accueilli une centaine d’Haïtiens, encore qu’en février 1992 on n’avait pas confirmé la réinstallation de ces derniers dans ce pays.» (73)
« Selon le ministre des Affaires étrangères du Honduras, le HCR a demandé que le gouvernement hondurien accorde l’asile à un certain nombre d’Haïtiens, déclarant qu’il partagerait les coûts qu’engendrerait l’accueil des réfugiés (Inter Press Service 15 nov. 1991). Bien que les informations divergent quant au nombre exact d’Haïtiens que le Honduras a accueilli, on estime qu’au mois de février 1992, entre 250 et 350 chercheurs d’asile y avaient été acceptés (AFP 28 nov. 1991, 1; Xinhua 11 fév. 1992). Outre ces personnes, un nombre indéterminé d’Haïtiens dont la demande de statut de réfugié aux États-Unis avaient été rejetée ont été envoyés au Honduras le 22 novembre 1991 à la demande du HCR ; ces personnes provenaient vraisemblablement de la base navale de Guantanamo Bay (The Christian Science Monitor 6 fév. 1992, 4). Bien que l’on n’ait pas accordé le statut de réfugié aux chercheurs d’asile, ils sont autorisés à demeurer au Honduras « jusqu’à ce que la crise à Haïti soit résolue » (ibid.). En revanche, les conditions de vie au Honduras seraient insatisfaisantes ; les chercheurs d’asile vivent dans un camp placé sous la garde des militaires honduriens et « ne peuvent partir sans l’autorisation du gouvernement » (ibid.). » (74)
« Après avoir accordé l’asile au président Aristide, le Venezuela a proposé d’accueillir une centaine de chercheurs d’asile (AFP 16 nov. 1991). Cependant, les informations varient quant au nombre exact de réfugiés qui ont été accueillis » (75)
Le coup d’État du 30 septembre n’avait pas seulement forcé les gens, particulièrement les supporteurs d’Aristide à quitter le pays, il avait aussi des conséquences négatives sur l’économie haïtienne.
L’embargo imposé aux putschistes avait, et en a encore aujourd’hui, plus de conséquences sur les masses défavorisées.
Afin de faire pression sur les leaders du putsch aussi bien que leurs alliés qui faisaient du sur-place en Haïti, la communauté internationale avait, lors des trois ans du coup d’État, imposé un embargo contre les chefs rebelles d’Haïti. Malheureusement, au lieu de forcer les autorités de fait de Port-au-Prince de faire marche arrière, au contraire, cet embargo avait, à court terme, de sérieux impacts négatifs sur les gens de la classe défavorisée qui vivaient au jour le jour d’une économie haïtienne déjà moribonde, mais dans le long terme, il paralyse le pays économiquement pour de longues et de très longues années. Dans l’intervalle, les putschistes et leurs alliés s’enrichissaient par le truchement de la contrebande, entre autres. « Entre-temps les prix pour les produits alimentaires et autres biens de consommation ont monté en flèche, lorsque les amis du régime ont saisi l’occasion pour en profiter. Il a paru que l’embargo n’était pas du tout dirigé contre le régime militaire haïtien, mais visait plutôt à obliger les ouvriers et les paysans appauvris de passivement accepter tout régime que les États-Unis veulent imposer » (76)
Histoire de l’embargo durant le coup de force des putschistes
Le 8 octobre 1991, l’Organisation des États américains, suivie par la Communauté européenne, met en place un embargo pour sanctionner le coup d’État de Raoul Cédras contre le président Jean-Bertrand Aristide, fraîchement élu (77).
Le 3 juin 1993, le Conseil de sécurité des Nations-unies par la résolution 841 met en place un embargo sur les produits pétroliers1, ainsi sur l’armement contre Haïti. (78)
En juillet 1993, Raoul Cédras et Jean-Bertrand Aristide signent un accord, en réaction en août le Conseil de sécurité par la résolution 861 annule ses sanctions. Mais l’accord est annulé peu de temps après, à la suite du revirement du régime militaire. Après cet épisode, en octobre, le Conseil de sécurité par la résolution 875 remet en place l’embargo sur les produits pétroliers et les armes. (79)
Le 7 mai 1994, le Conseil de sécurité des Nations-unies vote un embargo quasi-complet prenant effet le 21 mai contre Haïti, à la suite de l’absence d’évolution de la situation politique. Cet embargo exclut les produits alimentaires, l’essence et les produits médicaux. Ces sanctions incluent également des interdictions de voyager pour la personnalité du régime militaire, et une interdiction de vols pour les avions militaires d’Haïti (80)
En septembre 1994, l’embargo est suspendu par le conseil de sécurité, puis cette suspension est définitivement actée en octobre 1994 (81)
Ces sanctions et notamment les différents embargos sont vivement contestés étant donné leur impact sanitaire et humanitaire sur la population civile haïtienne. En novembre 1993, une étude d’Harvard nommée Sanctions in Haïti : Crisis in Humanitarian Action parle d’une forte augmentation de la mortalité infantile de l’ordre de 33 %, avec plus de 100 000 cas de malnutritions supplémentaires. L’étude affirme que si l’embargo ne porte pas légalement sur les produits alimentaires et médicaux, en pratique ces produits sont soumis à l’embargo. De plus, la distribution humanitaire est mise en difficulté du fait du manque de matériels pour assurer le transport de nourriture notamment. (82)
On se demandait, comment les militaires et leurs gouvernements civils de doublure avaient pu survivre aussi longtemps à un embargo imposé par la communauté internationale ? Pour que l’embargo puisse donner les résultats escomptés, à savoir, forcer les militaires à quitter le pouvoir pour le retour d’Aristide, il fallait un contrôle strict sur la frontière haïtiano-dominicaine, mais c’était le contraire. On dirait que quelque part, il y avait une complicité de la communauté internationale pour permettre aux putschistes de rester beaucoup plus longtemps au pouvoir. Durer pour faire quoi ? Peu importe la réponse, ils étaient nombreux ceux-là qui reprochaient à la communauté internationale, particulièrement les États-Unis, leur laxisme et incohérence dans ce dossier.
Du départ de Jean-Claude Duvalier en février 1986 à l’arrivée de Jean-Bertrand Aristide à la présidence en février 1991, avec consécutivement des coups d’État et des gouvernements éphémères, Haïti avait expérimenté une instabilité politique chronique. De cette instabilité continue, l’économie haïtienne avait connu de profondes mutations. Et cela, fort souvent, dans la mauvaise direction. L’arrivée d’Aristide à la présidence n’avait pas pour autant changé les données politiques. Puisque quelques mois seulement après son investiture le 7 février 1991, il y avait eu un coup d’État sanglant contre son régime. Selon Thomas Lalime de 1990 à 1999, « cette décennie n’a pas été plus calme sur le plan politique. Économiquement, elle a été la pire des quatre dernières décennies avec un taux de croissance moyen de -0,12 %. Cette décennie coïncidait avec l’élection démocratique de Jean-Bertrand Aristide à la présidence de la République d’Haïti. Ce dernier allait être renversé 7 mois plus tard par un coup d’État des Forces armées d’Haïti. Ce coup d’État va avoir des conséquences néfastes sur l’économie haïtienne puisque les États-Unis d’Amérique, l’un des tout premiers partenaires commerciaux d’Haïti, avait décrété un embargo commercial à son encontre. L’économie haïtienne a enregistré durant cette période d’embargo son pire taux de croissance sur les quatre dernières décennies, -11,9 % pour l’année fiscale 1993/1994, peut-être la pire performance depuis que le pays a commencé à comptabiliser son PIB réel. » (83)
« Haïti continue de souffrir des conséquences du coup d’État de 1991. Les politiques économiques et financières irresponsables des autorités de facto ont grandement accéléré le déclin économique. À la suite du coup d’État, les États-Unis ont adopté des sanctions et l’Organisation des États Américains a institué des sanctions volontaires visant à restaurer le gouvernement de droit. Les sanctions internationales ont culminé avec l’embargo des Nations-unies sur les biens, excepté l’aide humanitaire, en mai 1994. » (84)
« Le secteur manufacturier, grandement dépendant des marchés américains pour leurs produits employaient environ 80 000 salariés dans le milieu des années 1980. Pendant l’embargo, l’emploi manufacturier diminuera de 33 000 salariés en 1991 à 400 en octobre 1994. » (85)
Selon le constat de certains économistes, il a fallu seize ans à l’économie haïtienne pour dépasser la valeur du produit intérieur brut (PIB) réel de 1991, celui d’avant le coup d’État militaire « En clair, l’économie haïtienne avait connu seize ans de récession si l’on compare les niveaux de PIB de 2006/2007 à celle de 1991/1992 aux prix constants de 86/87. Pour l’année fiscale 1991/1992, le PIB réel était de 13 390 millions de gourdes alors qu’en 2006/2007, il était de 13 529 millions de gourdes. Cependant, si l’on tient compte du taux de change gourdes/dollar américain, le PIB réel en 2006/2007 (356 millions de dollars) demeure très inférieur à celui de 91/92 (1 625 millions de dollars) ; puisque ce taux de change est passé de 8,24 à 38 gourdes pour un dollar américain au cours de la période en question. On peut ainsi dire que l’économie haïtienne a pris plus de 16 ans pour se refaire une santé à la suite des méfaits du coup d’État et de l’embargo. (86)
« L’aide extérieure est essentielle pour le futur développement économique du pays, le moins développé dans les Amériques. Les indicateurs sociaux et économiques comparatifs montrent qu’Haïti traîne derrière d’autres pays en développement à faible revenus (en particulier dans l’hémisphère ouest) depuis les années 1980. La stagnation économique provient de mauvaises politiques économiques, de l’instabilité politique, une pénurie de bonnes terres arables, une détérioration environnementale, l’utilisation continue de technologies obsolètes, la sous-capitalisation et le manque d’investissement public dans les ressources humaines, l’émigration de grosses portions de la main d’œuvre qualifiée, et un taux d’épargne national faible. » (87)
Comme tant d’autres aspects de la vie nationale, l’instabilité politique, le déplacement des gens d’une ville à une autre ou du pays vers l’étranger, ajouté aux crises économiques, ces effets négatifs avaient et continuent d’avoir de graves conséquences sur l’agriculture du pays.
Le sort de l’agriculture haïtienne
Tout en quittant leur terre, avec le départ, soit forcé ou volontaire des paysans dans d’autres zones, du pays agricole qu’il était, Haïti, de jour en jour « s’installe dans une nouvelle identité : pays de potentiels immigrés, essentiellement. Il y a plus d’Haïtiens émigrés qu’il n’y en a d’actifs dans l’agriculture. Les revenus transférés vers Haïti par la diaspora dépassent la part de l’agriculture dans le produit intérieur brut (PIB). Si partir attire de plus en plus d’Haïtiens, l’agriculture peine à trouver des bras pour ses champs. » (88)
« L’instabilité politique qui règne dans le pays depuis toujours est défavorable au développement du secteur ; aucune politique agricole durable n’a pu pas être mise en place sur le fond des conflits internes. La préoccupation des gouvernants a toujours été loin d’être celle de s’occuper des besoins du monde rural qui se retrouve jusqu’ici livré à son propre sort. Les maigres productions sont parfois restées sur les exploitations à cause du blocage des routes ou de l’inaccessibilité des zones urbaines en proie à une constante insécurité. » (89)
Ainsi, comme beaucoup d’autres crises précédentes et d’instabilité politique qui régnaient dans le pays, le coup d’État du 30 septembre 1991 avait aussi des conséquences négatives sur l’agriculture haïtienne. En un mot, l’agriculture avait, en quelque sorte, elle aussi, subi les frais du putsch de septembre 1991. Comme les partisans du président Aristide étaient persécutés dans tout le pays, ils étaient nombreux ceux qui avaient laissé leurs morceaux de terre soit pour se mettre à couvert dans d’autres villes ou des pays de la région. Dans la majeure partie des cas, même après le retour du président de l’exil en octobre 1994, ces gens ne s’étaient plus retournés dans les zones respectives, ainsi ces terres étaient abandonnées et cela entraînait un impact négatif sur une économie déjà fragile.
Le coup de force des militaires putschistes et leurs alliés de l’international n’avait pas seulement des conséquences négatives sur l’agriculture haïtienne, il avait aussi affaibli le pouvoir de l’idole du peuple haïtien. Avec le coup d’État du 30 septembre 1991, quoique retourné après trois ans d’exil, les négociations et la feuille de route imposées par l’international allaient diminuer sinon empêcher la concrétisation du rêve fou que le peuple nourrissait lavalassement à l’endroit de son idole.
Aristide était forcé à partir pour retourner affaibli

Certes, il y avait des persécutions politiques sur les partisans du président Aristide par les hommes de main de Cédras et de Michel François. La presse, elle aussi, n’avait pas été épargnée. Le coup d’État du 30 septembre avait, à travers des persécutions politiques, forcé les gens dans les quartiers populaires, les grandes villes ou les zones les plus reculées du pays à risquer leurs vies sur des petits voiliers d’embarcation vers les rives floridiennes aux États-Unis ou vers d’autres pays de la région. De plus, l’embargo imposé aux putschistes et leurs alliés dans le secteur des affaires pour les forcer à quitter le pouvoir et du même coup permettre à Aristide de retourner au pays faisait, dans le domaine de l’économie, beaucoup de mal au pays, comme le constatent des économistes.
Mais ce n’est pas seulement cela, puisqu’avec le temps, le coup de force des militaires avait changé aussi certains hommes du secteur populaire, particulièrement le leader du mouvement Lavalas, le président Jean-Bertrand Aristide. En quoi l’homme qui sortait de l’exil était différent du jeune activiste fougueux, obstiné à l’idée de changement qui était élu le 16 décembre 1990 ?
Ce n’était plus le même Aristide qui était retourné au pays le 15 octobre 1994. Était-il dépassé par les conjonctures de la politique internationale ? Ou le mode de vie qu’il vivait à Washington, la capitale américaine pendant les trois ans d’exil, était suffisant pour le forcer à négocier avec le capitaliste ‘’péché mortel’’ ? Ou mieux, était-il le prix à payer aux packages pour prendre le transport du retour au pouvoir sous les ailes de l’aigle ?
Peu importe les causes ou raisons derrière ce changement, Aristide n’est pas ou ne serait plus jamais le Titid de Saint Jean Bosco qui réclamait une rupture du pouvoir ‘’peze souse’’ d’un gouvernement en général de l’État haïtien qui a toujours été antinational, antipopulaire et lié aux intérêts impérialistes. Il ne parle que rarement. Il a grandi, disent ses supporteurs.
Mis à part ses déceptions avec des politiciens traditionnels du pays, comme il a vieilli, c’est normal qu’il n’ait pas les mêmes énergies, diraient plus d’un. Ou s’il est encore le même Titid qui rêve d’un changement social et économique pour les pauvres, dans la foulée, il n’a plus de marge de manœuvre voire la même fougue. Il est coincé.
Autant d’explications ou de tentatives de réponses. Cependant, pour Camille Chalmers : « Le mouvement populaire en Haïti a reçu des coups très durs, en particulier par suite du coup d’État de 1991. Ce mouvement a également souffert d’une polarisation énorme autour de la question d’Aristide puisque qu’une partie du mouvement est restée fidèle à Aristide et qu’une autre partie s’est rendu compte de sa soumission au projet impérialiste. » (90)
Avec le retour du président Aristide sous les ailes de l’aigle impérialiste ou des soi-disant amis de la communauté internationale après trois ans d’exil dans la capitale américaine, c’était une force étrangère qui « a dû intervenir pour arrêter le mouvement qui était en train de mettre en place une démocratie plus participative et une économie plus populaire, »
Dans le texte La crise en Haïti, lors d’un entretien en date du jeudi 16 février 2006, Camille Chalmers pense que « des puissances étrangères appréhendent les conséquences de ces élections pour leurs intérêts. Les États-Unis sont particulièrement inquiets et, comme souvent quand leurs « intérêts stratégiques » sont menacés, des mesures radicales sont mises en place : ils appuient un coup d’État pour contrer la démarche d’Aristide. » (91)
Alors que les membres de la junte militaire étaient envoyés en exil, le retour du gouvernement constitutionnel requérait l’obéissance aux diktats du FMI, excluant de la sorte toute possibilité d’une alternative « progressiste » au planning néo-libéral. De plus, les troupes américaines allaient rester dans le pays jusqu’en 1999. Les forces armées haïtiennes furent dissoutes et le département d’État américain loua les services d’une société de mercenariat, la Dyn Corp, pour fournir des « conseils techniques » à la restructuration de la Police nationale haïtienne (PNH). (92)
Au milieu des années 1980, Jean-Bertrand Aristide était un jeune et conflictuel curé qui dans ses discours était très amère contre les bailleurs de fonds internationaux. C’était ce genre de discours ou de messages conflictuels à l’église catholique Saint Jean Bosco dans un quartier pauvre de Port-au-Prince qui, au côté d’autres batailles politiques que menaient des combattants sur le terrain, avaient aidé à l’effondrement de la dictature des Duvalier le 7 février 1986. Comme il continuait dans ses prises de positions contre l’impérialisme américain et les bailleurs de fonds internationaux, plus tard, Aristide était devenu le porte-parole d’un mouvement populaire grandissant contre les régimes militaires qui avaient dirigé́ l’Haïti post Duvalier. Depuis, beaucoup d’eau avait coulé sous le pont. Ainsi, il était devenu président. Puis vint le coup de force des militaires et l’exil à Washington.
Comme les années passent mais ne se ressemblent pas, ainsi était le président qui revenait de son exil de trois ans de Washington, la capitale américaine. Ce qui fait, pour se retourner au pays «la restauration du gouvernement constitutionnel avait été négociée en huis clos avec des créanciers extérieurs de Haïti. Avant la restauration d’Aristide au poste de président du pays, le nouveau gouvernement fut obligé d’apurer les arriérés de la dette du pays vis-à-vis de ses créanciers étrangers. En fait, les nouveaux prêts consentis par la Banque mondiale, la Banque interaméricaine de Développement (IDB) et le FMI furent utilisés pour honorer les obligations d’ Haïti vis-à-vis de ses créanciers internationaux. De l’argent frais fut utilisé pour rembourser d’anciennes dettes, ce qui provoqua une spirale de la dette extérieure. » (93)
Définitivement, l’Aristide qui était retourné en 1994 était différent de celui qui avait quitté le pays le 30 septembre 1991. On dirait que la copie est bien différente de l’originale. « Le pays, au retour du Président Aristide, sortait de trois années de répression des militaires putschistes de Port-au-Prince. De nombreux programmes d’aide immédiate ont été mis en place, notamment avec les fonds publics, comme les ‘petits projets de la Présidence. Ces projets loin d’avoir donné les résultats escomptés, en particulier à cause de détournements et gaspillages de toutes sortes, ont également créé un clientélisme dans la tradition ‘présidentielle’ du pouvoir (Duvalier lançait de l’argent à la foule sur son passage, Aristide distribue chèques et dons), qui va rendre la phase d’austérité encore plus difficile à accepter par des secteurs désormais habitués á la manne étatique. » (94)
Selon l’ancienne Première ministre Michèle Duvivier Pierre Louis, «il y a une ambiguïté au retour d’Aristide. Ambiguïté faite d’abord au fait qu’il soit revenu avec 20,000 soldats américains. Lui qui avait été très critique envers l’impérialisme américain. Donc on peut comprendre qu’il avait un compromis ou ce retour a été négocié non en faveur du pays, mais au profit du président en exil. » (95)
Et pourtant, quoique le retour était critiqué par des sympathisants et pseudo-nationalistes proches du régime, ils étaient nombreux ceux-là qui pensaient que, dans une certaine mesure, des progrès avaient été réalisés par l’équipe gouvernementale qui était retournée au pouvoir après le 15 octobre 1994. Leurs arguments se basaient sur les élections législatives organisées sous l’administration du Premier ministre Smack Michel dans un premier temps, et dans l’autre, le scrutin présidentiel de décembre de la même année (1995) qui s’était déroulé sous le gouvernement du Premier ministre Claudette Werleigh.
Mais à quoi ou comment pouvait-on attribuer le succès du retour au pouvoir d’Aristide et de son clan à seulement des élections présidentielles et législatives ? Si les élections sont considérées, à juste titre, comme un signe de progrès de toute démocratie, on a le droit de croire qu’on était sur la bonne voie dans la mesure où elles avaient été organisées selon les échéances constitutionnelles. De plus, les élus avaient pu, selon les lois électorales d’alors, prêter serment à temps. Au vu et au su de ce qui s’était passé avant le coup d’État et après le retour à l’ordre constitutionnel, n’est-on pas en droit de se demander où donc est passé le progrès économique et social ? En tout cas, si progrès économique, il y en avait, c’était seulement au bénéfice des ténors du mouvement lavalas. Le peuple avait-il été aux urnes le 16 décembre 1990 ou risquait-il sa vie pendant les trois ans du coup d’État sanglant des militaires pour pouvoir créer seulement de nouveaux riches ?
Quoiqu’il en soit, pendant que dans les bidonvilles de Cité Soleil, Solino, La Saline (Port-au-Prince), Raboteau (Gonaïves), La Fossette (Cap-Haïtien) et Saint Hélène (Jérémie) des masses défavorisées croupissent dans la crasse, certains proches du pouvoir qui, avant les élections de décembre 1990 étaient considérés comme des pauvres, étaient passés de statut de pauvres à millionnaires. C’est probablement ce changement économique que certains proches du pouvoir avaient estimé comme progrès économique. « Dans les cercles proches du pouvoir, on estime que des progrès ont été accomplis sur les plans politique et économique. Ils évoquent que des élections législatives démocratiques se sont tenues pendant l’été 1995, malgré quelques difficultés d’ordre logistique. Les élections présidentielles se sont déroulées sans entrave le 17 décembre 1995 et le transfert sans heurts des pouvoirs au nouveau président a eu lieu le 7 février 1996. » Et « À la demande du Président d’Haïti, le mandat de la MINUHA a été prorogé jusqu’à la fin de juin 1996. » (96)
Beaucoup se demandaient : comment un homme aussi populaire et proche des classes défavorisées n’avait pu rien faire pour ses supporteurs tant l’attente et la confiance qu’elles avaient placée en lui étaient si grandes ? Les opposants au régime du président Aristide trouveraient, à leurs façons, des arguments pour expliquer l’échec de l’élu du 16 décembre. D’autres diraient que celui qui était retourné en Haïti le 15 octobre 1994 était complètement différent de celui qui avait prêté serment le 7 février 1991.
Oui, comme tous ceux-là qui l’avaient précédé et qui n’avaient pu rien faire pour les classes les plus pauvres de ce pays, Aristide avait lamentablement échoué. De toute évidence il faut être aussi de ceux-là qui opposaient à son avènement au pouvoir avant même son investiture le 7 février pour ne pas reconnaître aussi que le prêtre des bidonvilles était animé de bonne volonté. Oui, on peut tout lui reprocher pendant les sept mois de gouvernance de son mandat. Mais, l’histoire retiendra, mis à part qu’il avait à faire face au statu quo d’un petit groupe de réactionnaires qui, depuis 1804 a toujours voulu toutes les richesses du pays, il était aussi, coincé par les grandes puissances économiques du monde.
Esau Jean-Baptiste, professeur






Merci pour ce grand rappel historique mon frere, les coups d’etat contre Hayti ont conduit a ka destabilisation totale d’Hayti. Les oligarques corrompus Et Les mafias politiques criminels emanant des masses se sont complotes avec les pays tuteurs (Eats-unis, France, Canada) pour conduire la mere-patrie dans cet imbroglio.
Aristide n’est pas parfait mais il voulait tirer les masses vers le haut. Merci again pour ce chef d’oeuvre mon frere