Indignation :
« Ti pa, Ti pa…. Voye yo jwe monopoli »
« Ti pa, Ti papa… Voye yo jwe monopoli » ( Boukman Eksperyans, meringue carnavalesque)

Par Wilfrid Supréna
On ne s’indigne plus. Dans notre Pays. A la maison. A l’église. A l’école. Dans nos rues. Dans nos « Bout Kwen » (le Cap-Haïtien). Nous acceptons tout. L’impensable. L’inimaginable. Les Histoires cousues de fil blanc. Les “clowns” baptisés pompeusement de “ journalistes” et même, tenez-vous bien “ directeurs d’opinion”… !
Écœurant ? Ça fait tellement longtemps, on n’a pas entendu ce mot…. Français…Étranger à nos pratiques et nos rapports comme gouvernés avec nos gouvernants, chez nous… Qu’un premier ministre choisi dans les conditions que l’on sait en dehors de tous les prescrits constitutionnels, légaux décident de rencontrer les ambassadeurs des pays dits “ amis” avant de s’adresser à nous du dedans et ceux du dehors…. On n’en fait pas une tête, pour ça ! A quoi bon !
Le « Gouverneur de la Rosée » (L’Immortel Jacques Roumain) par la bouche de Délira a prophétisé : « Nous Mourrons tous », Les plantes, les animaux, les oiseaux, les terres desséchées, les rivières qui tarissent. Les hommes aussi. Les femmes également ! Ils partent tous, le cœur endolori et en lambeaux. Vers le Chili. Le Brésil. Le Mexique. Partout où les gens avec un tant soit peu de cœur et de raison s’arrêtent, regardent et disent : non. S’indignent, en un mot.
« Nous mourons tous ». Délira, sosie du Gouverneur, ne pensait pas au futur. Elle a parlé au présent. Le présent de l’Occupation. Mais, Elle a cru dicter le futur. Si nous voulons rester ce que l’on a voulu que nous soyons en conservant un Paramount de valeurs comme agrégat de connections et d’unité nationales : solidarité dans le malheur, courage, bravoure, honnêteté, sincérité, humour et surtout Respect.
Oui. Honneur/ Respect pour les enfants, les vieillards, les étrangers, les malades, les handicapés, la femme, notre mère, notre sœur, notre fille. Où sont les/ “nos” valeurs morales ? Volatilisées ? Perdues dans le brouhaha des choix politiques enfantins ? Nos profs ? Ils n’étaient pas bien rémunérés. Pourtant, ils nous enseignaient ces vertus cardinales, ces valeurs humaines qui nous ont aidés à nous doter, malgré les vicissitudes et les humiliations, d’une personnalité propre à nous. Comme Haïtiens…
On ne s’indigne plus chez Nous.
On ne s’indigne plus. Des cadavres en putréfaction sur la chaussée, mangés par des cochons parfois, une odeur de chair humaine nauséabonde tout autour, (embouchure de Bréa et Bois de Chêne) On ferme ses yeux, on pince ses narines et on suit solennellement son petit bonhomme de chemin.
On torture, on emprisonne, on tue. Ce n’est pas mon affaire. “Je ne me mêle pas des affaires d’autrui”. Qui se souvient aujourd’hui de ce jeune garçon de 19 ans, fils d’une marchande de “ fritay” dans l’un de nos gigantesques bidonvilles, tiré à bout portant avec le crâne explosé et la cervelle éparpillée sur le sable gris de ce littoral… ? C’est du passé. S’en était indigné ? Qui avait arrêté et jugé pour ce crime abominable ?
Des tonnes d’immondices sur les couches assez minces de bithume des rues de certaines de nos villes ; « Fatra se politik ». Une voiture tout terrain fait et fera l’affaire. Solution boiteuse, bancale, à courte vue. Passons aux choses importantes. Des hypothèses. Des analyses à n’en plus finir. Qui a tort ? Qui a raison ? À tort ou à raison. Bonnet blanc, blanc bonnet. On attend son tour… (Nan chimen pèdi tan, Carole Mawoule, Koralen)
Des enfants à chaque carrefour de nos grandes villes quémandant, se droguant, dormant à la belle étoile, chassant la faim par la violence verbale, émotionnelle et physique…C’est leur choix. Mais existe un ministère des Affaires Sociales et du Travail dont la Loi Organique justement parle de Main d’œuvre à professionnaliser, des organisations sociales à promouvoir, de la planification sociale à structurer, des programmes de réhabilitation, de réinsertion et de sécurité sociales à implémenter ? Non ? Quid des résultats concrets, tangibles, palpables ? On s’indigne, pas vrai !
Des écoles ? C’en est trop de bêtise…Des sessions d’évaluation d’étudiants en secondaire se transformant en “ bamboche carnavalesque”. Qui, pour se réjouir de leurs performances en attente de résultats positifs ! Qui pour exprimer désappointement et la peur bleue de résultats pouvant sanctionner un apprentissage moyen non régulé par la discipline, l’application au travail, la préparation et la volonté de réussite…Les frontières vers le voisinage mieux doté existent mais elles sont poreuses. On sera mieux là-bas ! Peut-être que nos voisins ont pris des leçons de dignité ! Qui sait !
Qu’en est-il des parents qui ne savent où se donner la tête avec des frais scolaires ici, des dépenses extra pour uniformes, cérémonies de remise de diplôme, session de photos…. Par là. À chaque entrée scolaire ! Un vrai casse-tête chinois pour les parents. Disons mieux ! Du vol organisé, l’école de nos jours, chez nous. On ne s’indigne pas.

La justice ? c’en est trop de pourriture. Maître Dorval, un an après ? Le syndicaliste, Guerby Geffrard, Antoinette Duclaire et son camarade Journaliste ? Les policiers mutilés, dépecés à Village de Dieu, les multiples massacres dans les zones périphériques des grandes villes. Tout ça disparaît à petit feu dans la mémoire collective. Vous pensez qu’ils vont dormir en paix avec le glaive de la justice sur la tête de leurs assassins ?
La politique ? C’en est trop des vendus, des incompétents, des corrompus, des traîtres à la patrie, des bandits qui se veulent “légaux”.
C’en est trop… C’en est trop.
Qui va nous réapprendre à nous indigner ? Pas nécessairement, Edriss, un dérangé mental de notre chère Cité Christophienne (Cap-Haïtien) qui se faisait appeler “Président” et qui croyait sincèrement qu’il en fut un. Je l’aimais bien “Prezidan Edriss” qui composait des chansons à sa gloire et à celle de nos Aïeux. Voici un extrait de l’un des discours de « Prezidan Edriss »: Même l’espèce animale est solidaire; quand on agresse un chien, les autres chiens aboient, un chat les autres chats miaulent, un cochon.. « plim monte sou do tout lòt Kochon yo ». Ils grognent ensemble par Solidarité. Mes frères Haïtiens, Trujillo les tue par-delà la frontière… ils n’ont eu personne pour les protéger et les défendre.”
Si notre Bienveillant Président Edriss était encore parmi nous, il aurait matière à s’énerver, à discourir et à chanter avec ce dernier épisode “d’étrangers“, dit-on, recrutés par des Haïtiens pour attenter à la vie de leur président dans sa résidence (quoique de facto). Ça c’est la honte et l’indignité Haïtiennes à leur paroxysme ! Le cauchemar ? Du train où marche l’investigation le peuple haïtien ne saura peut-être jamais ce qui s’est passé réellement en cette nuit douloureuse et révoltante du 6/7 Juillet 2021.
Enfin, Réapprenons à nous indigner pour replacer ces fauves qui ont échappé de leur antre bondissant sur cette belle femme qu’est Haïti, crocs, griffes, crachats orduriers, venin et tout l’attirail meurtrier dehors pour l’étouffer, là où ils appartiennent vraiment : la jungle.
Je suis indigné !
Wilfrid Supréna.






Comme promis, cher confrère, j’ai lu un texte archi intéressant qui touche la réalité de chez nous telle qu’elle est au rythme du quotidien. Tu y dégages une sensibilité incroyable, car ces scènes combien choquantes et horribles ne cessent de suffoquer notre pays, et Dieu seul sait jusqu’où ça ira, bien que nous en ayons une certaine idée !!! Tu as fait le tour de tout ce qui s’y passe en un rien de temps. Un style concis et limpide, il y a tellement de choses à dire sur Haïti d’aujourd’hui que même une dizaine de pages seraient insuffisantes, Bravo, Maître Suprenn !