LES ÉTATS-UNIS N’ONT PAS D’AMIS MAIS DES INTÉRÊTS (2ème partie)

LES ÉTATS-UNIS N’ONT PAS D’AMIS MAIS DES INTÉRÊTS (2ème partie)

Par Ducasse Alcin

On n’en revenait pas lorsque, en 2010, Wikileaks publia le contenu des milliers de télégrammes, recueillis, certes, au moyen de piratage, mais qui contenaient des informations sensibles dépeignant le caractère sordide de la diplomatie américaine —une diplomatie à double face où ce qui se fait dans les coulisses est en nette altérité par rapport à ce qui se dit pour la consommation du public.

Ces « leaks » ont entraîné un scandale diplomatique d’une proportion épique. Et aujourd’hui encore, soit dix ans après les faits, il y a des pays qui sont en froid avec les États-Unis subséquemment à ces révélations. Bon, on sait tous que les pays s’espionnent réciproquement, mais on ne pouvait imaginer que le département d’état irait aussi loin pour arracher des informations sur des pays qui, traditionnellement, entretiennent des relations d’entente et privilégiés avec les États-Unis.

Angela Merkel (Photo: Wikipedia)

Je vais vous rafraîchir la mémoire en vous rappelant cet épisode où le gouvernement américain avait dû présenter des excuses publiques à la chancelière allemande, Angela Merkel, par suite des publications de Wikileaks selon lesquelles les conversations téléphoniques de madame Merkel étaient enregistrées constamment par le département d’État.

Ces télégrammes avaient aussi révélé l’ambivalence de la politique américaine envers les autres pays. D’un côté, il y a ceux qui se targuent la réputation d’être leurs partenaires en crime. En contrepartie, ils établissent une citadelle autour de ces gens afin de les protéger. Cependant, de l’autre côté il y a aussi ceux qu’ils considèrent comme cinquième colonne, c’est-à-dire ceux qui refusent de faire leur jeu. Si par hasard vous avez la malchance de figurer dans la deuxième catégorie, passez votre ceinture car des péripéties, vous en connaîtrez !

Robert Mugabe, par exemple, figurait sur la liste des hommes qu’ils ont détestés. Dans une correspondance faite à son ministre de tutelle —information divulguée par Wikileaks —– l’ambassadeur américain au Zimbabwe qualifia Mugabe d’ « intelligent mais arrogant et intransigeant ». Pourquoi de telles épithètes d’après vous ?

Personne ne peut nier le fait que Mugabe eut développé une certaine avarice pour le pouvoir, en le gardant pendant trop longtemps. Mais quand il qualifie Mugabe d’« arrogant et d’intransigeant », il faut essayer de décrypter le langage.

Robert Mugabe (Photo: The Times)

C’est un langage codé pour dire que Mugabe s’oppose à leurs intérêts. En fait, tout ce Robert Mugabe voulait c’était une sorte de recadrage face au fossé séparant la minorité blanche et la majorité noire de son pays. Pour preuve, il entreprit un programme de réforme agraire initié depuis les années 80 mais la matérialisation n’allait se faire que 20 ans plus tard. Il a attendu si longtemps parce qu’il se cognait à une résistance farouche de la part des pays nantis qui font fortune là-bas.

Vers la fin des années 2000 il procéda donc à la distribution de plus de 10 000 000 d’hectares de terres à près de 200 000 fermiers noirs ; les plus démunis du pays. Pour qu’il y ait appropriation, il faut qu’il y ait aussi expropriation. Les blancs, descendants des colons, sont ceux qui exploitaient ces fermes, la majorité d’entre eux illégalement. Donc, on comprend qu’une telle démarche ait suscité leur ire. Car personne ne souhaite être démis de ses privilèges.

Malgré une promesse d’indemnité proposée aux étrangers se chiffrant à plus de trois milliards de dollars, comme Mugabe devrait s’y attendre, la colère des puissances étrangères était bouillonnante à son égard. Beaucoup de tractations visant son renversement étaient envisagées. L’Angleterre, pour sa part, se précipita à imposer des sanctions économiques qui plongèrent le Zimbabwe dans une récession dont le pays prendra des dizaines d’années, si jamais il en sortira, pour s’en remettre. En 2008, par exemple, il fallait plus d’un million de dollars zimbabwéens pour se procurer un morceau de pain, car 20 trillions (2 suivis de 12 zéros) de sa monnaie équivalaient seulement à 50 dollars américains. L’économie du Zimbabwe était délibérément estropiée sous le poids de ces sanctions juste parce que son président se montrait assez « arrogant et intransigeant » pour s’opposer aux intérêts internationaux.

La politique extérieure américaine ne veut jamais avoir affaire avec des hommes de carrure, forts…capables de dire non. En lieu et place des hommes compétents, ils préfèrent au contraire des freluquets pour leur caresser le cul dans le sens du poil. Cette attitude, parfois, fait d’eux de véritables opportunistes. Le cas d’Ernesto Samper, un ancien président colombien est très révélateur.

Ernesto Samper (Photo: Wikipedia)

Ernesto Samper fut élu président de la Colombie en 1994, sous la bannière du parti libéral colombien. Éclaboussé par un scandale de corruption le liant avec les trafiquants du cartel de Cali qui auraient financé sa campagne, Samper tomba en disgrâce tant sur le plan national qu’international. Tant et si bien qu’il y avait plus 8 000 cas de poursuites judiciaires engagés contre lui. Quand la Maison blanche eut vent de telles incriminations, elle voulait à tout prix l’arracher du pouvoir, car la drogue causait tant de problèmes dans la société américaine, qu’il était hors de question de tolérer un type d’un tel acabit. Mais alors que les conseillers du président Clinton travaillaient sur l’élaboration d’un plan visant à le saboter, contre toute attente, devinez qui vint à la rescousse d’Ernesto Samper ?

Le département d’État. Ses diplomates ont dit à la maison blanche : « C’est notre homme ».

Cette simple phrase revêtait une très grande signification. Suivant le fil d’un schéma purement machiavélique, ils enjoignirent l’administration de Bill Clinton à ne rien tenter pour renverser Samper, car ils disposaient de plusieurs autres cordes à leurs arcs concernant l’intéressé. Et l’une de ses cordes était de se servir de lui pour démanteler les cartels. Ils sont partis du principe que Samper se plierait à toutes leurs exigences puisqu’il avait le dos au mur.

 

Ernesto Samper qui, durant les campagnes, offrait l’image d’un homme décisif et ronchonnant se retrouva alors nez à nez avec la difficile situation d’accepter les diktats des États-Unis sans broncher.

Pour revenir à Mugabe, vous aviez sans doute noté qu’ils l’ont qualifié d’intelligent. Il ne s’agit pas d’un amadouement. Car pour avoir été l’un des chefs d’État ayant accumulé le plus de diplômes possibles, Mugabe était sans conteste une belle tête. Généralement les hommes de sa dimension résistent toujours à céder à la férocité mercantile de l’impérialisme qui propose aux pays émergents un modèle de capitalisme vénéneux dont l’unique antidote est la résistance. Il ne se laissait pas faire.

Je vais rabâcher ce que j’avais dit dans mon précédent article, à savoir, si vous jouissez de la bonne grâce des États-Unis et des autres pays néo-colonisateurs en tant que chef d’état, le postulat suivant se vérifie dans votre cas : vous travaillez au grand dam des intérêts de votre peuple ; car vous ne saurez satisfaire les deux.

J’ose penser que ces deux articles vous ont aidé à comprendre que les États-Unis n’ont rien à cirer que celui que vous placez à la tête de votre pays soit un truand ou scélérat. Une seule chose compte à leurs yeux : leurs propres intérêts.

 

Ducasse Alcin

 

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