Assassinat de Jovenel Moïse : une scène de crime, deux enquêtes, des failles qui parlent

Assassinat de Jovenel Moïse : une scène de crime, deux enquêtes, des failles qui parlent

Par Pierre-Richard Raymond
BOUKAN NEWS, 10/16/2026 – Les lacunes de la preuve matérielle dans l’affaire Moïse ne sont pas une rumeur : elles ont été exposées sous serment devant un tribunal fédéral de Miami. Et contrairement à ce que laissent entendre certains commentaires, le FBI n’était pas là dans les premières heures.
Une nuit, deux enquêtes
Le 7 juillet 2021, vers une heure du matin, un commando armé attaque la résidence du président à Pèlerin 5. Jovenel Moïse est tué, son épouse Martine blessée. Le Premier ministre par intérim Claude Joseph demande ensuite, via Interpol, l’aide d’enquêteurs américains et colombiens (rapport du département d’État).
Les premières heures : une réponse haïtienne
La scène a d’abord été gérée par des autorités haïtiennes. Le juge de paix Carl Henry Destin a décrit un corps sur le dos, douze impacts, des pièces saccagées et de nombreuses douilles de calibres 5,56 et 7,62 mm (Revolt). Une semaine plus tard, la police judiciaire avait interrogé au moins 21 gardes présidentiels et saisi leurs téléphones (Jamaica Gleaner). Une collecte initiale a donc bien eu lieu, même si elle est mal documentée.
Le FBI arrive tard, et repart presque les mains vides
L’équipe du FBI chargée de fouiller la résidence est arrivée huit jours après l’assassinat, selon l’agent Martin Suarez (AP). Le Miami Herald parle de six jours pour l’atterrissage en Haïti. À Miami, en mars 2026, Suarez a reconnu n’avoir relevé aucune empreinte ni prélevé aucun ADN, après une fouille de six heures sans technicien spécialisé. Il a invoqué la contrainte de temps. Son collègue Rene Luna l’a démenti : aucune contrainte de temps, et l’absence de relevé d’empreintes est atypique pour un crime violent. Deux témoignages contradictoires sur un point aussi central, c’est l’un des maillons les plus fragiles du dossier.
L’autopsie : douze blessures, quatre éléments récupérés
Le légiste Jean Armel Demorcy a reçu le corps trois jours après l’attaque. Il a témoigné que le président est mort d’une balle au cœur. Seuls deux projectiles et deux fragments ont été extraits, et la défense a dénoncé une autopsie incomplète. Pire : des photos et radiographies du corps ont circulé sur les réseaux sociaux dès juillet 2021.
 
La traçabilité, talon d’Achille
Selon la défense, les armes saisies par la police haïtienne n’ont atteint le laboratoire du FBI qu’en mai 2023. C’est une affirmation de la défense, pas un fait établi. L’expert Theodore Chavez a identifié trois éléments de munition tirés du même fusil Palmetto, mais il ignorait tout de la localisation de l’arme avant sa réception, et les projectiles examinés étaient dans un sac plastique non scellé. L’accusation n’a produit aucune preuve de l’entrée de ces armes en Haïti par les commandos. Sur plus de 400 photos prises par l’agent Richard Maniara, une poignée seulement est au dossier. Le téléphone du président n’a jamais été retrouvé, et le serveur de vidéosurveillance a changé de mains. Des preuves concrètes existent pourtant : deux téléphones, un collier et une montre de Martine Moïse retrouvés sur Mario Antonio Palacios en Jamaïque.
Deux justices, deux rythmes
En Haïti, le juge Chanlatte n’est désigné qu’en août 2021. Quatre juges sont ensuite révoqués ou démissionnent, certains pour des craintes sur leur sécurité. La mise en accusation n’arrive qu’en février 2024, et plus de 50 personnes sont poursuivies, mais la procédure reste enlisée par l’insécurité.
À Miami, cinq prévenus ont plaidé coupable de la conspiration principale et ont été condamnés à la prison à vie. Un sixième a plaidé coupable d’un chef moindre. En mai 2026, un jury a condamné quatre hommes : Arcángel Pretel Ortiz, Antonio Intriago, Walter Veintemilla et James Solages. Dix-huit prévenus ont été transférés d’Haïti, ce que Kash Patel a qualifié de plus grand transfert de garde à l’étranger de l’histoire du FBI.
Ce que les failles ont changé, et ce qu’elles n’ont pas changé
Elles n’ont pas empêché les condamnations, mais elles ont nourri toute la défense : chaîne de traçabilité rompue, armes fournies par la police haïtienne, absence d’ADN et d’empreintes, et thèse selon laquelle la police et la sécurité présidentielle auraient tué Moïse avant l’arrivée des commandos. Le jury n’a pas été convaincu. Une affaire peut donc tenir sur des témoignages, des communications et des plaidoyers de culpabilité, mais le prix est un doute durable dans l’opinion sur l’identité de tous les responsables.
Des protocoles à fixer avant la prochaine crise
L’enjeu n’est pas la présence du FBI dans les premières heures, puisqu’il n’y était pas. C’est l’écart entre une collecte haïtienne réelle mais peu documentée et une collecte américaine tardive. Mes observations, qui ne sont pas celles d’un expert, tiennent en cinq principes :
• sécuriser la scène et tenir un registre des entrées et des objets sortis ;
• sceller les pièces et consigner chaque transfert jusqu’au laboratoire ;
• réaliser une autopsie complète et protéger les images ;
• prélever tôt les appareils numériques, avec une copie conservée localement ;
• convenir d’avance d’un protocole entre enquêteurs nationaux et partenaires étrangers.
Pour Haïti, la leçon dépasse ce dossier : sans justice nationale capable de protéger ses juges et ses preuves, la vérité se construit ailleurs.
Avertissement : je ne suis ni expert en criminalistique ni avocat, mais universitaire et journaliste. Cet article rapporte des témoignages, des arguments de la défense et des informations de presse. Les affirmations de la défense ne sont pas des faits établis, et les personnes mentionnées bénéficient de la présomption d’innocence tant qu’elles n’ont pas été condamnées.
 
 
Sources : Miami Herald (via AOL, via Yahoo) ; Associated Press (via Hastings Tribune, via News Tribune) ; CBS12 ; département d’État américain ; Le Nouvelliste ; Haitian Times ; Revolt ; Jamaica Gleaner ; CBC ; Al Jazeera ; EFE (via Infobae) ; Fox News ; Global Security.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *