Promesses électorales à la diaspora : le mensonge institutionnalisé d’un État qui refuse de nous considérer comme des citoyens à part entière

Promesses électorales à la diaspora : le mensonge institutionnalisé d’un État qui refuse de nous considérer comme des citoyens à part entière

 

Par Yves Pierre

BOUKAN NEWS, 10/06/2026 – Depuis plus d’une décennie, les autorités haïtiennes successives nous parlent du « droit de vote de la diaspora » comme d’une évidence imminente. En 2016, sous la présidence provisoire de Jocelerme Privert, on nous a fait miroiter une participation aux élections présidentielles et consultatives. Des réunions ont été organisées, des commissions ad hoc créées, des discours chaleureux prononcés. Résultat : zéro bureau de vote à l’étranger, zéro registre électoral interconnecté, zéro suffrage exprimé hors du territoire national.

Dix ans plus tard, en cette fin d’année 2026, le même scénario se rejoue devant les yeux du monde entier. À la tribune de la 81ᵉ Assemblée générale des Nations Unies à New York, le Premier ministre de transition, Alix Didier Fils-Aimé, est venu marteler devant la communauté internationale que « la machine électorale est en marche » et que la transition s’achèvera par les urnes. Mais à quelques mètres du siège de l’ONU, dans les rues de New York où manifestaient des citoyens haïtiens de la diaspora, le constat restait singulièrement amer. Les gouvernements de transition et le Conseil électoral provisoire (CEP) multiplient les missions à l’étranger, les communiqués et les déclarations d’intention. Pourtant, le registre électoral de la diaspora interconnecté avec le registre national n’existe toujours pas. Et selon les textes fondamentaux eux-mêmes, le CEP n’a même pas la compétence territoriale pour organiser quoi que ce soit hors d’Haïti.

En tant que résident haïtien de la diaspora, je refuse de continuer à accepter ce mensonge poli.

Un droit constitutionnel nié par la pratique

La Constitution de 1987, amendée en 2011, a ouvert une brèche en reconnaissant la double nationalité. Mais elle n’a jamais explicitement organisé le vote hors du territoire. Pire : l’article 191 limite formellement la compétence du Conseil électoral à « tout le territoire de la République ». Aucun décret, aussi ambitieux soit-il, ne peut contourner cette disposition.

Pourtant, les gouvernements successifs continuent de promettre l’impossible sans jamais engager la réforme constitutionnelle ou législative nécessaire. Le gouvernement actuel évoque la tenue d’un scrutin et d’une consultation constitutionnelle d’ici décembre 2026. Or, sans révision préalable et sans texte de loi électorale prévoyant explicitement les modalités d’émargement à l’étranger, toute annonce d’inclusion relève de la pure fiction. C’est de la politique spectacle : on flatte la diaspora pour ses transferts de fonds (20 à 25 % du PIB), on la courtise quand on a besoin d’argent ou de légitimité internationale, puis on l’oublie dès que les échéances approchent.

Le registre électoral interconnecté n’existe pas. Les missions du CEP au Chili, au Brésil, au Canada ou en France ne sont que des voyages d’exploration sans base juridique solide. On observe les systèmes des autres pays, on prend des photos, on publie des notes de presse, mais on ne construit rien de concret. Comment un Haïtien installé à Miami, Montréal, Paris ou Santiago depuis vingt ou trente ans pourrait-il voter de manière crédible sans inscription préalable vérifiée, sans biométrie croisée, sans liste d’émargement fiable et sans mécanisme de prévention du double vote ? L’accès aux cartes d’identification nationale reste bloqué et nos consulats ne disposent d’aucun système d’interconnexion biométrique avec les bases de données nationales. C’est techniquement impossible dans les conditions actuelles, et tout le monde le sait.

L’hypocrisie d’un État qui vit de nous mais refuse de nous entendre

La diaspora n’est pas un simple réservoir de devises. Elle est composée de citoyens haïtiens qui, pour beaucoup, ont fui l’insécurité, la corruption, le chômage et l’absence d’État de droit. Nous payons des impôts dans nos pays d’accueil, nous soutenons financièrement des familles entières en Haïti, nous investissons, nous formons des cadres. Pourtant, dès qu’il s’agit de droits politiques, on nous renvoie à notre statut d’« étrangers de l’intérieur ».

On nous dit que le vote à l’étranger est trop complexe, trop coûteux, trop risqué. Mais on trouve toujours les moyens d’organiser des élections sur le territoire national, même dans des conditions de sécurité catastrophiques. La vérité est plus simple : un vote diaspora crédible pourrait bouleverser les équilibres politiques internes. Mieux vaut donc le promettre indéfiniment que le réaliser.

Les gouvernements de transition actuels ne font pas exception. Ils parlent d’inclusion, de démocratie, de participation. Mais ils n’ont pas produit le moindre registre électoral de la diaspora digne de ce nom. Ils n’ont pas engagé la réforme constitutionnelle nécessaire. Ils n’ont pas non plus eu le courage de dire clairement : « Dans l’état actuel des textes, le CEP ne peut pas organiser de vote hors du territoire. » À la place, on assiste à une série de gestes symboliques qui entretiennent l’illusion.

Un mensonge qui affaiblit Haïti elle-même

Ce refus chronique d’intégrer politiquement la diaspora a un coût. Il entretient la méfiance, décourage les investissements productifs et renforce le sentiment que l’État haïtien ne considère ses citoyens de l’étranger que comme des distributeurs automatiques de devises. Il prive également le pays d’un corps électoral potentiellement plus exigeant, plus formé et moins soumis aux clientélismes locaux. En refusant de résoudre la question du vote à l’étranger de manière sérieuse, les autorités haïtiennes ne protègent pas la démocratie : elles la mutilent.

Le moment est venu de rompre avec ce théâtre institutionnel et d’exiger autre chose que des promesses. Alors que les dirigeants haïtiens viennent chercher à New York ou ailleurs la légitimité internationale et les ressources de la diaspora pour soutenir le pays, nous devons opposer une exigence ferme. Soit le gouvernement et le CEP engagent réellement une réforme constitutionnelle claire et mettent en place un registre électoral interconnecté digne de ce nom, soit ils cessent de mentir.

Continuer à faire miroiter un droit qu’on n’a ni la volonté ni les moyens d’organiser n’est plus de la maladresse. C’est une stratégie de pouvoir. Et les Haïtiens de la diaspora ne sont plus dupes. Nous ne demandons pas la charité. Nous exigeons le respect de nos droits politiques et la fin de l’instrumentalisation civique des Haïtiens de l’extérieur.

Yves Pierre, politologue, membre de la diaspora haïtienne de New York

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