La Transition Prolongée : Mécanisme d’Instabilité et Pouvoir Nomade en Haïti

La Transition Prolongée : Mécanisme d’Instabilité et Pouvoir Nomade en Haïti

Joel Leon

 

BOUKAN NEWS, 09/12/2023 – Je vais exposer les raisons de mon opposition à la prolongation de la transition, malgré l’inaptitude de l’administration publique actuelle. Une telle mesure ne ferait qu’attiser une situation déjà explosive. C’est donc précisément l’option à écarter.

L’un des problèmes de ce petit pays tient à son incapacité à construire un système de gouvernement inspiré des expériences du passé. Chaque président doit donc inventer sa propre manière de gérer les affaires publiques, alors que nombre d’entre eux sont peu expérimentés, voire novices. Sans autre modèle, ils improvisent dès leur arrivée au pouvoir et jusqu’à leur éviction prématurée. Depuis la fin de l’occupation américaine en 1934, seuls trois présidents ont achevé leur mandat constitutionnel.

Ce constat révèle une instabilité transmise de génération en génération, qui affecte chaque citoyen. L’absence de continuité institutionnelle, tant dans l’État que chez les individus, empêche l’État haïtien de forger une identité durable. C’est de cette rupture que naît le conflit d’autorité.

J’appelle ce phénomène le « pouvoir nomade » : des gouvernements qui exercent l’autorité de l’État sans assurer la continuité. Au pouvoir comme dans l’opposition, les responsables politiques ne développent pas ce sens collectif par la stabilité de leurs fonctions. Ils consacrent trop peu de temps à acquérir la discipline nécessaire et à construire de véritables partis modernes, capables de les préparer aux responsabilités de l’État. Or, dans un pays dépourvu de cette tradition, l’expérience partisane est essentielle pour former les responsables appelés aux plus hautes fonctions publiques.

Voici une histoire vraie. Derrière ma maison, un petit lac artificiel longe un terrain de golf et offre une vue remarquable. Environ 75 canards s’y baignent chaque jour. À force de les observer, j’ai compris leur organisation : réunis en groupe sous la conduite de l’un d’eux, ils suivent tous ses mouvements. Ils volent parfois pendant des heures, puis reviennent ensemble selon une routine bien établie. Lorsqu’un flamant blanc s’aventure parmi eux, les canards l’encerclent jusqu’à son départ. Quelle harmonie !

Cette harmonie manque cruellement aux responsables politiques haïtiens. Aucun ne parvient à instaurer une solidarité véritable, qu’elle soit sociologique, idéologique, géographique ou même tribale. Ce défaut de sens du bien commun est l’une des principales causes de l’instabilité du pays : les dirigeants ne savent pas gouverner ensemble. La Constitution et les lois de la République, pourtant indispensables à la cohésion sociale, sont dévalorisées. Aucun dirigeant ne se considère lié par les principes fondateurs de l’État. Souvent, ces règles ne servent qu’à sanctionner un opposant ou un responsable public, devenant ainsi des instruments de coercition politique ou de vengeance personnelle.

La sortie de la crise institutionnelle exige donc des élections crédibles et une nette amélioration de la sécurité, dont la dégradation paralyse l’État haïtien. Des institutions stables pourraient alors mettre en œuvre des politiques publiques fondées sur une stratégie ambitieuse pour répondre aux crises économiques, sociales et identitaires.

Le renvoi du premier ministre Didier Fils-Aimé n’est pas la solution : il ne l’était pas hier et ne le sera pas demain. Certes, il n’a pas tenu ses promesses en matière de sécurité et de stabilité, deux conditions essentielles au bon fonctionnement d’une nation. Mais le remplacer par X ou Y ne garantit aucune amélioration. Depuis l’assassinat de Jovenel Moïse en 2021, ses successeurs — Ariel Henry, Gary Conille, puis Didier Fils-Aimé — n’ont pas réussi à endiguer la crise générale. Pourquoi répéter une formule dont les résultats sont déjà connus ? C’est la définition classique de la folie !

Il faut plutôt faire pression sur le premier ministre, le Conseil électoral provisoire et la communauté internationale pour qu’ils organisent des élections dès que la sécurité sera rétablie sur l’ensemble du territoire.

Joel Leon

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