1915-2026 : cent onze ans, et toujours la même question posée à l’Amérique

1915-2026 : cent onze ans, et toujours la même question posée à l’Amérique

Yves Pierre

BOUKAN NEWS, 08/02/2026 – Il y a cent onze ans, le 28 juillet 1915, des soldats américains débarquaient à Port-au-Prince pour dix-neuf ans d’occupation. Le 27 juillet dernier, plus de 350 000 Haïtiens vivant aux États-Unis ont perdu, du jour au lendemain, leur droit de travailler et de rester. Deux dates, presque à un jour d’écart sur le calendrier. Ça vaut la peine de s’arrêter dessus.

Ce qui vient de se passer

Le 25 juin, la Cour suprême a tranché dans l’affaire Mullin v. Doe : six juges contre trois ont estimé que les tribunaux n’ont pas leur mot à dire sur la décision de mettre fin au TPS. Concrètement, cela veut dire que le gouvernement peut renvoyer des gens vers un pays que son propre Département d’État déconseille de visiter, sans qu’aucun juge ne puisse examiner si c’est raisonnable.

Ce ne sont pas des chiffres abstraits. Deux tiers des personnes touchées travaillent dans les hôpitaux, dans les usines, dans les foyers. Près d’un sur dix travaille dans la santé, un secteur américain déjà à bout de souffle. Presque une famille sur cinq a des enfants nés ici, citoyens américains, qui vont grandir avec un parent expulsable ou expulsé.

Pourquoi 1915 n’est pas si loin

En 1915, on a débarqué des Marines au nom du “rétablissement de l’ordre”. En 2026, on invoque la procédure et la séparation des pouvoirs. Les mots ont changé, la logique non : un pays puissant décide seul du sort d’un peuple qu’il juge bon de régenter, sans avoir de comptes à rendre. Le réalisateur Alain Martin le disait bien récemment : on s’est habitués à voir Haïti comme un pays condamné à la pauvreté, en oubliant qu’avant 1915, c’était un État souverain, respecté, craint même.

Ce que ça change pour la diaspora

Ce jugement ne concerne pas seulement les personnes sous TPS. Il rappelle à toute la diaspora haïtienne, quel que soit son statut, que la protection accordée par ce pays reste toujours conditionnelle, révocable, jamais acquise. C’est une raison de plus pour s’organiser : connaître ses droits, soutenir les associations qui accompagnent les familles touchées, et continuer à faire pression sur les élus, localement, pour que cette décision ne reste pas sans réponse politique.

Le 28 juillet 1915 a marqué les livres d’histoire. Le 27 juillet 2026 mérite d’y entrer aussi, pas comme un simple fait divers juridique, mais comme un rappel : la dignité d’un peuple ne se négocie pas à la faveur d’un arrêt de cour.

 

Yves Pierre, politologue, citoyen engagé, membre de la diaspora de New York

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