Haïti : la confession implicite d’un pouvoir qui prospère sur le chaos

Haïti : la confession implicite d’un pouvoir qui prospère sur le chaos

PIERRE R. RAYMOND

BOUKAN NEWS, 01/27/2026 – Depuis plus de vingt-deux mois, Haïti s’enfonce dans une spirale de violence, de déplacements massifs et d’effondrement institutionnel. Les autorités de transition — le Conseil présidentiel de transition (CPT) et la Primature — multiplient les déclarations, les promesses et les communiqués. Pourtant, sur le terrain, la réalité est implacable : l’État recule, les gangs avancent, et la population paie le prix fort.
À force d’inaction, de contradictions et de compromissions, le pouvoir en place semble avoir livré une confession silencieuse mais accablante : le chaos n’est pas un accident, il est devenu un système.
Des promesses publiques, des abandons réels
« Plus de territoires perdus », affirmaient les autorités.
Dans les faits, Cité Soleil, Solino, Kenscoff, Martissant, Wharf Jérémie, Savien ou encore Pont-Sondé ont été abandonnés aux groupes armés. Les massacres se sont multipliés, les maisons incendiées, les femmes violées, les enfants tués ou recrutés de force.
Chaque semaine, des rapports documentent des centaines de morts, des viols collectifs, des enlèvements. Ces chiffres circulent, sont signés, classés, puis oubliés. Pendant ce temps, des millions d’Haïtiens dorment sur l’asphalte, déplacés, affamés, invisibles.
Une gouvernance hors-sol
La rupture entre les dirigeants et la population n’a jamais été aussi flagrante. Tandis que les hôpitaux ferment, que l’école devient inaccessible et que l’insécurité paralyse toute activité économique, les familles des décideurs vivent à l’étranger, étudient en Europe ou en Amérique du Nord, se soignent hors du pays.
L’aide internationale, censée soulager l’urgence humanitaire, est détournée, diluée ou mal utilisée. Les fonds d’urgence disparaissent. Les priorités nationales deviennent personnelles. La souffrance collective est traitée comme une ligne statistique, jamais comme une urgence morale.
Le chaos comme stratégie
Ce que l’on présente comme une « crise » ressemble de plus en plus à une économie politique du désordre.
Les gangs ne sont plus seulement des ennemis de l’État : ils en sont devenus les instruments indirects. Leur pouvoir territorial affaiblit toute contestation, neutralise la société civile et installe une peur permanente.
Un peuple affamé, déplacé, terrorisé ne se mobilise pas.
L’insécurité devient alors un outil de contrôle. Chaque enlèvement, chaque massacre prolonge l’immobilisme politique et justifie l’inaction.
Silence, résignation et responsabilité collective
Depuis vingt-deux mois, aucun soulèvement d’ampleur n’a ébranlé les centres du pouvoir. Pas de rupture décisive. Pas de remise en cause structurelle. Seulement des prières, des appels à l’international, et une fatigue sociale profonde.
Cette résignation interroge autant qu’elle inquiète.
Car un pouvoir qui ne craint ni le peuple ni la justice n’a aucune raison de changer.
Dessalines et Toussaint Louverture incarnaient une rupture radicale avec l’oppression. Leur héritage, aujourd’hui invoqué dans les discours officiels, est vidé de sa substance, réduit à un décor symbolique pendant que la souveraineté nationale est marchandée.
Une question sans échappatoire
La situation actuelle pose une question fondamentale aux Haïtiens, mais aussi à la communauté internationale et aux acteurs politiques nationaux :
Jusqu’à quand accepter qu’un pays soit gouverné par l’abandon, l’impunité et la peur ?
Car sans réaction citoyenne, sans exigence de responsabilité, sans rupture réelle avec les pratiques actuelles, le cycle se poursuivra. Et ceux qui dirigent aujourd’hui partiront, riches et protégés, laissant derrière eux un pays exsangue.

L’histoire jugera.
Mais le temps, lui, presse.

PIERRE R. RAYMOND

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