UEH et Drapeau National : Le grand paradoxe haïtien

UEH et Drapeau National : Le grand paradoxe haïtien

Yves Pierre

Boukan News, 05/18/2025 – Dans le cadre du 18 mai, date qui résonne doublement dans la conscience collective haïtienne comme la fête du drapeau et le jour national de l’Université, une réflexion profonde s’impose sur l’état de nos institutions et les contradictions flagrantes qui caractérisent notre société.

Un système éducatif à l’agonie

L’UEH, autrefois fierté intellectuelle de la nation, se désagrège sous nos yeux dans une indifférence quasi totale des pouvoirs publics. Moins de huit facultés sur douze maintiennent péniblement leurs portes ouvertes, tandis que les autres ont succombé aux multiples crises qui assaillent le pays. Cette réalité déchirante témoigne de l’effondrement programmé de notre système éducatif supérieur.

Les nouveaux responsables récemment élus à la tête de l’université hériteront d’une institution exsangue, privée de moyens et de vision stratégique depuis des décennies. Que pourront-ils bien accomplir face à ce désastre orchestré? Leurs prédécesseurs, malgré quelques initiatives louables, n’ont pu enrayer la descente aux enfers d’une institution abandonnée par ceux qui devraient être ses premiers défenseurs.

L’État défaillant : entre discours et abandon

Les autorités gouvernementales, engluées dans des luttes intestines pour le pouvoir et les privilèges, semblent avoir délibérément sacrifié l’éducation sur l’autel de leurs ambitions personnelles. La corruption endémique qui gangrène l’appareil d’État a progressivement asphyxié les institutions académiques, les privant des ressources vitales nécessaires à leur fonctionnement.

Chaque année, le rituel se répète : discours grandiloquents sur l’importance de l’éducation, promesses de réformes et d’investissements, célébrations pompeuses du drapeau… Pour quels résultats? Des campus délabrés, des bibliothèques vides, des laboratoires obsolètes, des enseignants démotivés et sous-payés, des étudiants privés des conditions minimales d’apprentissage.

Cette incompétence chronique des dirigeants n’est pas le fruit du hasard, mais bien le résultat d’un système clientéliste où la compétence a cédé la place au népotisme et à l’opportunisme politique. Comment expliquer autrement l’incapacité persistante à formuler et mettre en œuvre une politique cohérente pour l’enseignement supérieur?

Le paradoxe symbolique : célébrer sans construire

Le drapeau national, symbole de notre indépendance chèrement acquise, flotte sur un pays où l’émancipation intellectuelle est systématiquement entravée. Quelle ironie! Dessalines et les pères fondateurs n’auraient-ils pas frémi devant ce détournement de leur héritage?

Car enfin, que signifie célébrer le drapeau dans un pays où l’accès au savoir et à la formation de qualité reste un privilège plutôt qu’un droit? Comment magnifier un symbole national quand les institutions censées former les esprits qui le défendront demain sont laissées à l’abandon?

La fête du drapeau coïncidant avec le jour de l’Université n’est pas une coïncidence fortuite, mais une invitation à méditer sur le lien intrinsèque entre indépendance nationale et souveraineté intellectuelle. Un pays dont l’élite intellectuelle est formée dans des conditions précaires ou contrainte à l’exil peut-il vraiment prétendre à une indépendance pleine et entière?

La peur comme outil de gouvernance

Plus troublant encore est l’instrumentalisation de la peur comme mécanisme de contrôle social. Dans un environnement où l’insécurité règne, où les campus universitaires sont régulièrement le théâtre de violences, comment construire une pensée libre et critique? L’intimidation des voix dissidentes, la précarisation des conditions d’enseignement et de recherche contribuent à un climat délétère qui étouffe toute velléité de transformation sociale.

Cette atmosphère de crainte n’est pas accidentelle mais participe d’une stratégie délibérée visant à maintenir la population dans un état de survie permanent, incapable de se projeter dans l’avenir ou de questionner l’ordre établi. Un peuple préoccupé par sa sécurité immédiate a peu de temps à consacrer à la réflexion critique sur les dysfonctionnements du système qui l’oppresse.

Une jeunesse sacrifiée sur l’autel de l’incompétence

Les premières victimes de cette gestion calamiteuse sont bien évidemment les jeunes Haïtiens assoiffés de connaissances et de perspectives d’avenir. Combien de talents gâchés? Combien d’intelligences brillantes contraintes à l’exil ou, pire encore, à la résignation et à l’inaction?

L’incompétence manifeste des autorités dans la gestion du système éducatif n’est pas seulement une faute administrative, c’est un crime contre l’avenir de la nation. Car en privant la jeunesse d’une formation de qualité, on hypothèque délibérément le développement du pays pour les décennies à venir.

Cette inaptitude confine à la malveillance lorsqu’elle s’accompagne d’un détournement systématique des ressources destinées à l’éducation. Les scandales de corruption qui éclaboussent régulièrement le secteur éducatif révèlent l’ampleur du cynisme de certains responsables, prêts à s’enrichir sur le dos d’une jeunesse déjà vulnérable.

Pour une renaissance universitaire et nationale

Face à ce constat accablant, l’heure n’est plus aux lamentations stériles mais à l’action concertée. La société civile, les associations d’étudiants et d’enseignants, les intellectuels de la diaspora doivent unir leurs forces pour exiger une refondation complète du système universitaire haïtien.

Cette renaissance passe nécessairement par:

  • Une sanctuarisation du budget de l’éducation supérieure, à l’abri des prédations politiciennes
  • Une autonomie réelle des universités, garantie par des mécanismes institutionnels solides
  • Une revalorisation significative de la condition enseignante
  • Une modernisation des infrastructures et des programmes
  • Un système transparent de gouvernance universitaire
  • Une politique ambitieuse de recherche scientifique ancrée dans les besoins du pays

Le 18 mai prochain pourrait être l’occasion d’initier ce sursaut national, en transformant une célébration routinière en un moment de prise de conscience collective. Car honorer véritablement le drapeau, c’est œuvrer à la construction d’un pays où chaque citoyen peut développer pleinement son potentiel intellectuel et créatif.

Au-delà des symboles, l’urgence d’agir

En définitive, la crise que traverse l’Université d’État d’Haïti et par delà l’Université haïtienne  n’est que le reflet de la crise plus générale qui affecte l’ensemble des institutions nationales. Restaurer la dignité et l’excellence de l’UEH, c’est poser la première pierre d’une reconstruction nationale basée sur le savoir et la compétence plutôt que sur le clientélisme et la corruption.

Le drapeau bicolore ne retrouvera sa pleine signification que lorsqu’il flottera sur un pays où l’éducation est considérée comme la priorité absolue, où les dirigeants sont jugés sur leur capacité à améliorer concrètement les conditions de vie et d’étude de la population, où la compétence prime sur l’appartenance politique.

En ce 18 mai, alors que les discours officiels se succéderont, rappelons à ceux qui nous gouvernent que la véritable patriotisme ne se mesure pas à la grandiloquence des cérémonies, mais à l’engagement concret en faveur des institutions qui forgeront le Haïti de demain. Et si nos dirigeants actuels en sont incapables, qu’ils cèdent la place à ceux qui sauront relever ce défi existentiel pour notre nation.

Car un pays qui abandonne son université est un pays qui renonce à son avenir. Et un peuple sans avenir n’a plus besoin de drapeau.

Yves Pierre

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