Haïti : Sous-développement, superstitions et massacre

Haïti : Sous-développement, superstitions et massacre

Edy Fils-Aimé

Boukan News, 12/11/2024 – Du 6 au 7 décembre 2024, Haïti a sombré une fois de plus dans un épisode de terreur qui illustre les ravages du sous-développement chronique, des superstitions populaires et de l’impunité des gangs armés. À Cité Soleil, près de Port-au-Prince, un massacre atroce a été perpétré sous les ordres de Monel « Micanord » Félix, chef d’un puissant gang. Convaincu que son fils malade était victime d’un « mauvais sort », il a orchestré une vengeance sanglante, accusant sans preuve les habitants du quartier de sorcellerie. Environ 200 personnes, principalement des personnes âgées et des pratiquants de vaudou, ont été torturées et exécutées.

Ce drame, surnommé par les médias locaux « le massacre des sorciers », dévoile non seulement la violence inhumaine des gangs mais aussi les liens complexes entre pauvreté extrême, croyances populaires et effondrement de l’État haïtien.

La peur et la superstition au service de la barbarie

Selon les témoignages recueillis, Micanord Félix a imputé la maladie de son fils à une prétendue malédiction, alimentée par des rumeurs de sorcellerie. Dans la nuit du 6 décembre, ses hommes armés ont encerclé des maisons, forçant les habitants à sortir.

« Ils hurlaient que ma grand-mère était une sorcière. Ils l’ont tuée devant nos yeux sans lui laisser la moindre chance de se défendre », raconte une survivante qui s’est cachée dans un placard (Amnesty International, décembre 2024).

Des scènes de torture insoutenables ont suivi : des victimes battues à mort, brûlées vives, ou mutilées. Les corps jonchaient les rues, un symbole macabre de la terreur semée par les gangs.

Mais ce massacre n’est pas qu’un acte de barbarie isolé : il illustre comment des croyances ancestrales, déformées par l’ignorance et la peur, peuvent être instrumentalisées pour justifier l’injustifiable.

Vaudou et superstition : un malentendu tragique

Le vaudou, souvent diabolisé, est une pratique spirituelle et culturelle complexe, profondément ancrée dans l’identité haïtienne. Cette religion, née de la fusion des croyances africaines et du catholicisme, a été un pilier de résistance contre l’oppression, jouant un rôle essentiel dans la révolution haïtienne de 1804.

Cependant, dans un contexte de pauvreté extrême et d’analphabétisme, des superstitions déconnectées du vaudou authentique prolifèrent. Des accusations de sorcellerie, souvent instrumentalisées par des figures de pouvoir comme Micanord Félix, exploitent ces croyances déformées pour semer la peur et contrôler les populations locales.

Violence et sous-développement : un cercle vicieux

Ce massacre tragique est aussi le symptôme d’une crise plus profonde : l’effondrement socio-économique et institutionnel d’Haïti. Depuis des décennies, le pays, classé parmi les plus pauvres du monde, subit les conséquences d’un sous-développement chronique.

L’éducation, pourtant clé pour briser le cycle de la pauvreté, reste inaccessible à une grande partie de la population. Selon l’UNESCO, plus de 40 % des Haïtiens sont analphabètes, et la majorité des enfants abandonnent l’école avant la fin du primaire (UNESCO, 2023). Sans éducation, les populations locales deviennent vulnérables aux manipulations des gangs et aux interprétations erronées des croyances traditionnelles.

« Privées d’accès à l’éducation et aux infrastructures sociales, les communautés sombrent dans un désespoir que les gangs exploitent à leur profit », explique Agnès Callamard, secrétaire générale d’Amnesty International (Amnesty International, décembre 2024).

La pauvreté n’est cependant qu’une partie du problème. L’effondrement de l’État haïtien a permis aux gangs de prospérer, devenant de facto des mini-États dans des zones où le gouvernement est absent.

La communauté internationale : un rôle ambivalent

Si les élites haïtiennes portent une lourde responsabilité dans l’effondrement des institutions, la communauté internationale ne peut être exemptée de critiques. Depuis le paiement de la dette d’indépendance imposée par la France, qui a saigné l’économie haïtienne, jusqu’aux interventions militaires et à la gestion inefficace de l’aide humanitaire, l’histoire d’Haïti est marquée par des ingérences étrangères qui ont souvent aggravé la situation.

« Haïti a été traité trop souvent comme une zone d’influence à gérer plutôt qu’un État souverain avec lequel collaborer », souligne un expert des relations internationales.

Pour espérer un redressement durable, les partenaires étrangers doivent repenser leurs interventions, en passant de l’assistanat à un véritable soutien au renforcement des capacités locales.

Les élites haïtiennes face à leur responsabilité

Mais la clé de la reconstruction d’Haïti réside avant tout dans l’implication des élites locales. Ces dernières, qui détiennent les ressources économiques et politiques, doivent cesser d’ignorer les souffrances de leur peuple et s’engager sincèrement dans des réformes profondes.

Pour briser le cycle de la violence et du sous-développement, plusieurs priorités doivent être envisagées :

  • Renforcer les institutions de sécurité publique : Investir dans la Police Nationale Haïtienne (PNH), fournir des armes et des formations adaptées, et collaborer avec des partenaires internationaux pour combattre les gangs.
  • Investir massivement dans l’éducation : Réduire l’analphabétisme et garantir un accès équitable à une éducation de qualité permettraient de contrer les manipulations basées sur la peur et l’ignorance.
  • Stimuler une économie inclusive : Développer des infrastructures, soutenir l’entrepreneuriat local et encourager les coopératives pour réduire la dépendance à l’économie informelle dominée par les gangs.
  • Mettre fin à l’impunité : Un système judiciaire fonctionnel est essentiel pour traduire les criminels en justice et restaurer la confiance dans l’État.

Regarder l’avenir

Comme l’a souligné António Guterres, secrétaire général de l’ONU : « Nous ne pouvons pas rester spectateurs de la souffrance haïtienne. Le peuple haïtien mérite une solidarité qui se transforme en action » (ONU, novembre 2024). Ces mots résonnent profondément face à une situation qui semble insurmontable, mais qui peut encore trouver une issue, à condition que la mobilisation soit collective, sincère et durable.

Haïti, nation forgée dans le feu du courage et de la résilience, a déjà démontré sa capacité à surmonter les défis les plus ardus. Malgré les catastrophes naturelles, les ingérences extérieures et les crises politiques répétées, le peuple haïtien continue de se relever, témoignant d’une volonté inébranlable de préserver sa dignité. L’indépendance de 1804, arrachée à l’oppression coloniale, reste un symbole puissant de cette détermination qui ne faiblit pas, même dans l’adversité.

Aujourd’hui, cette même détermination peut être le moteur d’un renouveau. Mais pour que cette renaissance devienne réalité, il faut conjuguer les efforts. D’abord, les élites haïtiennes doivent jouer un rôle central en mettant leurs ressources économiques, politiques et intellectuelles au service de réformes structurelles. L’heure n’est plus à l’indifférence ou aux rivalités internes, mais à l’unité pour un avenir commun.

Ensuite, la solidarité internationale doit se transformer en actions concrètes et adaptées aux besoins réels d’Haïti. Cela signifie dépasser les initiatives ponctuelles et mal coordonnées, souvent dictées par des intérêts externes, pour s’engager dans un accompagnement durable. Soutenir l’éducation, réformer les institutions publiques, et rétablir la sécurité ne sont pas des projets qui se réalisent en quelques mois : ils nécessitent une vision à long terme, co-construite avec les Haïtiens eux-mêmes.

Le peuple haïtien, quant à lui, continue d’être une source d’inspiration. Dans les rues de Port-au-Prince ou dans les campagnes reculées, la solidarité communautaire reste un pilier du quotidien. Les femmes qui s’organisent en coopératives, les jeunes qui se mobilisent pour l’éducation et les organisations locales qui plaident pour les droits humains montrent qu’une autre Haïti est déjà en marche, malgré les obstacles.

Il est temps pour la communauté internationale de reconnaître cette résilience et de la soutenir activement. Il est temps pour les élites haïtiennes de rompre avec les logiques de négligence et d’exclusion. Et il est temps pour chaque citoyen, chaque partenaire, chaque observateur, de cesser d’être un spectateur passif de la tragédie haïtienne.

Les jalons d’une paix durable commenceront par des gestes simples : l’éducation d’un enfant, la reconstruction d’une école, la sécurisation d’un quartier, ou encore l’arrestation d’un chef de gang. Ces petits pas, lorsqu’ils s’inscrivent dans une vision collective, peuvent donner naissance à un avenir où Haïti ne sera plus seulement une terre de souffrance, mais aussi une terre d’espoir et de prospérité partagée.

L’histoire haïtienne nous rappelle que ce pays, bâti sur le courage et le sacrifice, est capable de miracles. Il appartient désormais à chacun – dirigeants locaux, partenaires internationaux et citoyens ordinaires – de faire leur part pour écrire les prochains chapitres de cette histoire, ceux d’un renouveau où la paix, la justice et la dignité humaine seront au centre.

Haïti n’a pas seulement besoin de solidarité ; elle a besoin d’une solidarité qui libère son potentiel et lui permette de redevenir ce qu’elle a toujours été : une terre de liberté et de fierté.

Edy Fils-Aimé

Edy Fils-Aimé est titulaire d’une maîtrise en travail social de l’Université du Nevada, à Reno, et est travailleur social agréé. Il occupe actuellement un poste de fonctionnaire au Capital District Psychiatric Center dans l’État de New York. Il est aussi est titulaire d’une maîtrise ès Science du Développement de l’Université d’Etat d’Haïti. Il est l’auteur de ‘’Gouvernance pour le développement local’’ publié en 2013. Fort de plus de 15 ans d’expérience au sein d’organisations internationales, notamment les Nations Unies et la Commission européenne en Haïti, M. Fils-Aimé possède une expertise approfondie dans la gestion des problématiques sociales et humanitaires complexes. Cette perspective unique enrichit son travail et son plaidoyer sur des sujets tels que la gouvernance, les crises humanitaires et l’aide internationale.

Références

  1. Amnesty International. « Massacre à Cité Soleil : la violence des gangs continue de terroriser les communautés vulnérables en Haïti. » Communiqué de presse, décembre 2024.
  2. Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH). « Rapport sur les massacres de décembre 2024 : la barbarie des gangs en Haïti. » Rapport, décembre 2024.
  3. UNESCO. « Statistiques sur l’éducation en Haïti : Rapport mondial 2023. » Rapport, 2023.
  4. Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (ONU-HCDH). « 80 % de Port-au-Prince sous contrôle des gangs : un échec des institutions ». Rapport, novembre 2024.
  5. António Guterres, Secrétaire général de l’ONU. « Déclaration sur la crise en Haïti. » Déclaration officielle, novembre 2024.
  6. Agnès Callamard, Secrétaire générale d’Amnesty International. « Les causes profondes de la violence en Haïti : pauvreté, ignorance et effondrement de l’État. » Interview, décembre 2024.
  7. Pierre Espérance, Directeur du RNDDH. « Témoignage sur les violences perpétrées à Cité Soleil. » Entretien, décembre 2024.
  8. Organisation des Nations Unies pour l’Éducation, la Science et la Culture (UNESCO). « L’éducation en Haïti : entre défis et opportunités. » Rapport mondial sur l’éducation, 2023.

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